lundi 24 mars 2008

Théâtre - Antilopes (reprise) - Groupe de la Veillée


Par Yves Rousseau

En Afrique, des servants noirs considèrent avec incrédulité ces blancs bizarres et incompréhensibles: un couple s'entre-déchirant, complètement déglingué et paranoïde, vivant dans une villa-bunker-bulle d'occident en un état de siège perpétuel, inadapté à cet environnement et physiquement, et culturellement. D'abord ce bruit envahissant, croassements, cillements, cris, tamtam, ces parasites corporels exaspérants, ces insectes sortant des canalisations, cet essaim de fourmis passant comme un ouragan, ces indigènes indisciplinés, ces objets disparaissant sans explications et cette chaleur, cette maudite chaleur! Puis le pays, les communications qui ne fonctionnent pas, les dirigeants corrompus avec qui il faut tout marchander, cauchemar pour ce coopérant international censé creuser des puits : Les matériaux sont volés, les fonds s'évaporent, on ne sait, où, et cent millions de couronnes et dix années plus tard, trois puis opérationnels...


Alors, partir, les valises, car un remplaçant arrive...

Mais qui est vraiment corrompu? Qu'est-ce qui se cache sous cette prétendue bienfaisance de blancs grassement payés; en un an, ce que gagnerait en neuf vies leur bonne Noire! Lui, un pervers, un voyeur adepte de très jeunes femmes qu'il soudoie afin de les photographier nues lors de ses pérégrinations à travers le pays, et un meurtrier? « C'est l'Afrique... », rétorquera-t-il. Elle, cette rombière vénale embourgeoisée confrontant d'abord son mari, mais finissant finalement par le défendre face au remplaçant? Le beau couple! Et que dire de ce substitut, arrivant avec de grandes intentions, mais toujours la même transposition maladroite de valeurs occidentales : ce dernier se déglingue si rapidement et sa superbe assurée disparait, rejoignant rapidement un état pathétiquement semblable à ses prédécesseurs. Le cycle se répète.


Le remplaçant sous les assauts de son prédécesseur cinglé


Les aidons-nous à vivre, ou les aidons-nous à mourir? Voilà la question qui revient en leitmotiv dans la pièce, qui étale dans toute sa splendeur la problématique de l'aide internationale. Mais on peut ajouter ici, qui profite de qui? Et qui a vraiment besoin d'aide?

Dans une scénographie (Jean-François Labbé) représentant une luxueuse villa, avec cette énorme porte munie de multiples verrous, qu'on n'ose ouvrir qu'avec de grandes précautions, où la vacuité de notre façon d'être (caustiquement et chirurgicalement étalée par l'écriture de Henning Mankell) se noie dans l'alcool, la trame sonore très élaborée (Eutreke) donne vie à cet environnement extérieur oppressant qu'on ne voit jamais (sauf de brillantes projections et jeux d'ombres), tout comme ces domestiques, interlocuteurs invisibles dont la présence est simplement suggérée.

Excellente interprétation et une composition particulièrement élaborée de Gabriel Arcand, dans le rôle de cet homme désillusionné, désorienté et désorganisé, n'arrivant même plus à sauver les apparences. La mise en scène met bien en relief ce non-lieu conjugal, dans une suite de crescendos et de décrescendos d'intensités dans lequel les protagonistes s'approchent, s'éloignent, puis se re-précipitent l'un contre l'autre s'affrontant dans un contretemps perpétuel avec chacun et l'environnement. Une cynique valse.


Le non lieu conjugal, une fusion conflictuelle et malsaine


Le mérite d'aborder sans compromis un sujet sensible dans une pièce pas évidente à rendre, dans une reprise qui a l'avantage de présenter une œuvre mûre et parfaitement à point.
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Une production du Groupe de la Veillée

Texte — Henning Mankell
Traduction — Gabrielle Rozsaffy, avec la collaboration de Bernard Chartreux
Mise en scène — Carmen Jolin
Scénographie — Jean-François Labbé
Éclairages — Marie-Michelle Mailloux
Montage sonore — Euterke

Avec Gabriel Arcand, Danielle Lépine, Paul Doucet


Théâtre Prospero


Reprise du 1618 mars au 5 avril 20 h
Billetterie : 514-526-6582

Toute Femme - Théâtre Espace Go

Par Yves Rousseau

Une station de métro, murs jaunâtres. Deux larges ouvertures aux tiers opposés. Aux bas de la scène, des rails. Déréalisation du quotidien, aux extrêmes cour et jardin de dantesques empilages d'objets domestiques en pleine hauteur, un bric-à-brac de bidules totalement surréel. Tout ce qui qui paraît si essentiel, mais devient parfois si futile, lointains, superfétatoire quand les grands moments uniques et irréversibles de la vie se pointent. Par projections et effet sonores, un saisissant train, celui de la vie et du destin, passe en trombe.

Sur scène plus tard, le bombardement constant des passants, olibrius urbains en tous genres – interactions et agressions perpétuels, pas d'intimité, pas de recul, pas de recueillement. Toujours le tourbillon. Sans fin. Et puis voilà, un jour on se réveille, pour ne mieux que se rendormir, car c'est terminé. Avant qu'on ait eu le temps d'exister. N'est-ce pas ce que vit notre héroïne (Annik Bergeron, solide)? Femme, quarantaine, monoparentale, fille adolescente, mère cohabitante. Aujourd'hui, elle va apprendre qu'il ne lui reste que quelques heures à vivre, cancer...


Mais pas le temps de mourir, pas tout de suite en tout cas, la charge du quotidien l'aspire, mourir, pfff, une autre tâche à mettre au bas de la liste d'épicerie ou de corvées. Agente immobilier. Hongrie, fin du vingtième siècle. Avènement du capitalisme, assez sauvage, crise du logement où on va même jusqu'à spéculer sur la date de mort des occupants. La même inflation folle, le même glissement des classes moyennes que dans toutes les villes d'occidents. Le même impérialisme de l'american way of life, la même érosion des repères culturels originaux, la même hégémonie de l'anglais, qu'on se figure apprendre – en récitant la comptine Humpty Dumpty – n'est-ce pas la langue des affaires? Ce même fonctionnement à vide – cul-de-sac aveugle de la société du consumérisme - on existe plus, on n'est plus, on fonctionne et on achète.

Et pour le ton : activisme, hypomanie, fuite vers l'avant, déni, voilà le mécanisme de défense de notre dame, comme métaphore de représentation de toute une société fuyant sa tristesse et surtout, son incommensurable vacuité. Faussement volubile et joyeuse, pour ne mieux que fuir et masquer douleur et détresse, toujours sur une patte afin de régler sa fameuse liste : s'assurer que sa fille ne soit pas imposée sur l'héritage, que sa mère soit correcte, aller chercher la robe chez le nettoyeur (!), conclure quelques affaires. Encore une femme qui élève seule son enfant, doit performer, et veiller au bien-être et avoir soin de tous, ne peut avoir le moindre moment à elle, et ceci mis en relief avec grande ironie paroxystique. Incapable d'être accueillie par quiconque dans sa fin imminente, un monde où les protagonistes sont toujours en mouvements, écoutant sans écouter, distraitement, toujours en complétant une tâche, ailleurs : les corps s'évitent où s'entrechoquent, les regards se croisent avec phobie, pour ne mieux que s'éloigner, des non-relations, chacun en soi. Comme son médecin qu'elle n'écoute , qui ne peux dire ce qui est, comme cette mère qui s'est découvert la possibilité de faire quelques sous en donnant des cours d'anglais, comme cette fille dans son univers d'adolescente, comme cet ex inconsistant et accablé. Brillamment rendu par la mise en scène et le jeu au niveau du geste, de l'occupation de l'espace. Une véritable fourmilière humaine peuplée d'énergumènes assez truculents.

L'ensemble sur fond de mythologie médiévale, « Tout Homme » avec la mort omniprésente qui nargue et joue avec les mortels (Jean Maheux, dantesque!) et devant laquelle l'homme doit présenter son grand livre des comptes (dont les grands thèmes sont incarnés par divers personnages originaux et excentriques) -contre effet, sur fond de destin et fatalité, projeté dans un contexte moderne – rappel paradoxal que rien, fondamentalement, n'a changé – toujours aussi fragile et démuni devant l'inévitable mort, malgré toute notre belle quincaillerie technologique: au moment de l'ultime jugement qu'avons-nous fait de ce que nous rêvions ? Du travail harassant du paysan d'antan soumis aux éléments comme garantie de petit destin, maintenant une vie toujours aussi asservie de travail sans fin du fait de l'absurdité d'un système dont nous sommes pourtant les architectes. Grande ironie, jeux de contraste entre le fatalement risible et l'existentiellement inévitable...


Une performance impeccable, colorée, musicale, d'une très large distribution – enfin du monde sur scène – avec peut-être une petite réserve, un léger malaise au niveau des niveaux de langage, une dimension qui passait peut-être (je pense, bien humblement) un peu moins bien, un peu déconcertant. On a certainement voulu découper, typer, mais entre le français normatif de certains et le québécois « all dressed » du caractère principal, une zone d'inconfort, de flou, de rythme plus ou moins ajusté, comme si on arrivait moins bien à appréhender l'essence des personnages. J'eus été curieux d'assister aux essais avec les niveaux de parler attendus des protagonistes, mais à l'intérieur du normatif ou du québécois, mais pas les deux ensembles. Sont-ce les choix de traduction ? Enfin, ce n'est pas majeur, on s'y fait.

Dans l'ensemble, la pièce est très intéressante, pose les bonnes questions et jette un regard intelligent, vif et lucide sur l'absurdité de la vie contemporaine, dans toutes ses solitudes et ses blessures.

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Texte de Péter Kárpáti

Mise en scène Martine Beaulne
Assistance à la mise en scène et régie : Allain Roy
Dramaturge, Michel Laporte

Scénographie de Richard Lacroix
Costumes par François Aubin
Lumières par Martin Labrecque
Musique de Silvy Grenier
Accessoirespar Normand Blais
Réalisation vidéo : Yves Label

avec Annick Bergeron, Alexandre Bisping, Gary Boudreault, Marc-Antoine Larche, Catherine Lavoie, Dominique Leduc, Normand Lévesque, Jean Maheux, Monique Miller et Dominique Pétin

Du 18 Mars au 12 Avril 2008 à l'Espace Go

samedi 15 mars 2008

Les Boxeuses - Les Cousines Canines

Par Yves Rousseau

Pièce à sketch sur métaphore du ring dans un décor de vestiaire brunâtre, ingénieusement hautement transformable. Comme pour une soirée de boxe, entrée triomphale avec cette danse sautillé tout en jab assez typique sur musique populaire tonitruante et assez rythmée, et la même approche meuble les transitions de scène et manipulations de décor. Particulièrement lumineux et vivant.

Le sujet des saynètes? Les rivalités féminines dans leurs petites violences ordinaires au quotidien, couteaux dans le dos, jalousies, bitchages et crêpages de chignon. Certainement pas une vision psychologisante, analytique, mais plutôt anecdotique : sur le ton d’un sitcom de l’autodérision, iconoclaste, léger et volubile, avec des réparties grinçantes et du tact au tac, d’amusants tableaux colorés viennent titiller certaines vérités sur les rapports entre femmes, et on évite avec subtilité le manichéisme : les dyades féminines ne sont pas composées d’ennemies antagonisées, mais plutôt le fait de femmes certainement liées, des amies, et c’est à l’intérieur d’un lien affectif véritable que l’on explore le paradoxe des inévitables tiraillements, coup bas et rivalités, ce qui ouvre évidemment un territoire de jeu particulièrement savoureux : sous le couvert de l’activité prétexte, amies en train de repeindre un appartement, vieilles dames jouant aux dames (!) et autres, se crée un riche territoire de niveau de communication, avec les non-dits trahis par le langage corporel, les latences, les lapsus, les expressions contenues et les sous-entendus. Les intermèdes de combats simulés ponctuant les rixes affectives ne font que mettre en exergue tout le côté interlope, étouffé, mais néanmoins hyper présent de la rivalité féminine, comme un ultime et quintessentiel retour du refoulé : pire, un véritable passage à l’acte, du verbal et affectif à la véritable tape (existentielle) sur la gueule.

L’interprétation est tout simplement charmante, touchante: comme un procédé de référence à la séduction, ironiquement sous-jacente et atavique, comme une une fatalité inévitable mais si agréable de la race, toujours cet impérieux besoin de plaire et de se retrouver dans le regard de l’autre, ceci comme moteur principal de rivalité? N’est-ce pas là la source du mal ? On semble poser les jalons de cette réflexion avec beaucoup d’ironie, d’autodérision…

Amusant, coloré et vivant, une exploration sensible, mais joyeuse d’une dimension rarement abordée de l’univers féminin, la rivalité et la petite violence. On passe certainement un très bon moment.
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Une production Les Cousines canines

Texte et interprétation de Véronique Pascal et Catherine de Léan
Mise en scène par Émilie Gauvin

Chorégraphies par Deano Clavet
Décors, costumes et accessoires de Josée Bergeron-Proulx
Éclairages par Émilie Voyer
Conception sonore par Martin Boisclair

Du 2 au 25 mars 2008 Théâtre La Licorne, salle intime.




jeudi 13 mars 2008

Tête Première - Théâtre de La Manufacture

Par Yves Rousseau

Sur scène, un panorama surréel. Trois portes à partir desquelles convergent au centre avant-scène trois sentiers de pierre avec un saisissant effet de perspective. Dans l’espace résiduel, minéral, semblant avoir été pris dans une coulée de lave, des artéfacts de ces bas fonds tels baril rouillé, évier crasseux. Trois femmes, trois destins, trois témoignages et trois perspectives différentes d’une même suite d’événements.

À tour de rôle, directement au public, trois monologues, le récit de l’horreur totale d’un bas fond des bas fonds. Pu_tains, proxén_ètes, junkie, filles de rien, criminels, un univers ou rien ne se donne, tout se deale. À force de dope, de cul et de poings. Sans pitié.

Pas de flafla de mise en scène. Théâtre d’acteurs. Tout est dans l’expression, la justesse du jeu. Et cette langue de O’Rowe, scandée, hachée, sans prénom personnel, fiévreuse chute vers l’avant, dans cette impeccable traduction de Olivier Choinière.

Pris à témoins, captifs de l’horreur, tout d’un jet, hypnotisé par ces superbes interprétations, on y est, on y croit, tout disparait : il n’y a plus que ces témoignages.

Pétrifié et sur le bout de votre chaise tout au long.

C’est ailleurs, mais ça pourrait être ici...

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Texte de Mark O'Rowe dans une traduction d’Olivier Choinière
Mise en scène par Maxime Denommée

Assistance à la mise en scène : Jean Gaudreau
Scénographie par Olivier Landreville
Costumes par Linda Brunelle
Éclairages de André Rioux
Musique originale par Larsen Lupin

Avec Sandrine Bisson, Kathleen Fortin, Dominique Quesnel

Une production du

Du 26 février au 29 mars 2008 Théâtre La Licorne

mercredi 12 mars 2008

Le silence de la Mer - Terre des hommes

Par Yves Rousseau

Deuxième guerre mondiale. La France presque complètement occupée. L’hégémonie allemande culmine. Les forces alliées se replient, l’espoir de libération est encore hypothétique et improbable. Les nazis semblent gagner. Puis voilà une famille française, oncle et nièce. Fiers et brisés. Mais résistants. Doivent héberger un officier du Reich. Ne peuvent qu’opposer le silence, terrible silence, l’indifférence la plus totale comme arme. Mais voilà, l’officier est un homme du monde, musicien jouant sur ce piano avec sensibilité, érudit, sensible et raffiné, franc admirateur des grands auteurs et penseurs, Hugo, Baudelaire, Proust entre autres: les lumières que son régime cherche à éteindre alors qu’il rêve plutôt d’une grandiose fusion.

Rien n’est plus noir ou blanc, plutôt des zones de variations de gris. Devant la cour en règle de l’officier, émotions, humanité, patriotisme se mêlent à une empathie trouble, coupable et contenue. Le silence, l’opposition passive se paient cher d’élans et de sensibilité refoulée noyés dans la rage impuisante.

Dans une brillante scénographie minimaliste et métaphorique, l’habitation est suggérée par un périmètre de bouquins, où le temps de cette guerre d’usure est scandé par des marques à la craie tracées in vivo sur les murs; les appartements sont simplement évoqués par quelques dessins et quelques principes d’occupation territoriale récurrents. Un espace de jeu terriblement efficace.

Pour les hôtes forcés, presque toujours silencieux, un brillant mode de langage spatial constitué de non-dits, d’actes manqués, d’hésitations étranglées, de rage prostrée, de rapprochements évités, et surtout de silences évocateurs. Superbement dosé et porté par René-Daniel Dubois et Sylvie de Morais-Nogueira. Parfait et très crédible en officier nazi dans la démarche, le ton et l'expression, une superbe et vibrante composition de Renaud Paradis dans ce build up, ce véhément plaidoyer en faveur des lettres et du bel esprit par ce soldat qui, déchiré entre l'amour de sa patrie et celui des arts, découvre trop tard les véritables intentions d’annihilation culturelle des zones occupées par son régime…

Un propos qui n’a rien perdu de sa pertinence en cette période d’impérialisme culturel sauce nivellement vers le bas, de corporatisme triomphant et convergeant, de montée de la droite et d’effritement démocratique…

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Une production de la compagnie « Terre des hommes »

Texte par Vercors
Mise en scène de Marc Beaupré
Scénographie par Patricia Ruel
Éclairages par Étienne Boucher


Avec Renaud Paradis, René-Daniel Dubois et Sylvie de Morais-Nogueira


Théâtre La Chapelle

dimanche 2 mars 2008

Suprême Deluxe - Théâtre de la Pacotille

Par Yves Rousseau

Pour faire un drink Suprême Deluxe : prenez un bon litre de liqueur burlesque, de slapstick aromatisé à la Chaplin extra satire sociale ironique; un zest d’orange des sarcasmes, pour l’amertume des lendemains qui déchantent parce que capitalisme crasse, consumérisme morbide, corporatisme triomphant et autres convergences médiatiques. Toujours en brassant, incorporez une bonne tasse de sauce piquante, extra télé crade trash spécial soap boboche, télénovelas quétaine, bonne nouvelle tivia et autres perles du genre. En extra on rajoute ici une saveur maison, avec une bonne cuillerée de café en poudre super caféine. Passez au shaker énergiquement en brassant dans toutes les directions de l’humour noir. Finalement, comme élément décoratif et environnement extérieur, nappez l’arête acérée de la coupe de sel de zombis spécial "Nuit des Morts Vivants", d’épices d’Hitchcock réduite façon madame Bates, et assaisonnez d’Oscar Méténier, avec poivre de Grand Guignol, quelques ubuesques herbes de Jarry issues de la province du Potache. Surmontez le tout d’une cerise sanguinolente bien marinée dans du vinaigre bien gore. Faites boire à un auteur et trois comédiens, arrosez généreusement le public, et voilà!

Le milieu du vingt-et-unième siècle. Ressources épuisées. Régime totalitaire corporatif. Sombre, pollué, plus de soleil. Gris. La moitié des continents engloutis (dont tout l’ouest du Canada, hihihi !). Dehors les gueux faméliques, le danger perpétuel, le semi-chaos, la Rome D’Augustulus Romulus ne tient plus qu’à un fil. On entre dans ce bunker assiégé en panique, toujours dans la fuite, la crainte. Puis les voilà, le teint vert malade , les yeux cernés, vêtements crades de ploucs-yesman de la « company ». Dernière télé propagande, unilatéral point de vue, textes imposés, en lipsync, playback, un imposant travail de bande-son de Michel Smith. D’un grotesque savoureux.

La situation extérieure est suggérée et par les portions réalistes ou encore les dérives psychologiques, mais en fait surtout oniriques et fantastiques, comme ce récit de rêve récurent fait par le personnage de directeur animateur-comédien-concierge, à son régisseur, véritable perle du genre « invasion des morts-vivants »; et par les projections de publi-reportage tenant lieu de bulletin d’information, comme cette dantesque souffleuse antiémeute haute de trois étages ayant servie à, littéralement, pulvériser la dernière manifestation et qu’on vante, gloire au régime et mise en marché obligent, avec la même véhémence que les publireportages d’épluche patate, de bidule miracle pour les abdominaux et autres Wally-Waller de la vacuité.


Un soap grotesque avec les omniprésents sigles de la corporation hégémonique


La satire sociale et médiatique elle, découle plutôt de cette série d’émission, de capsules d’une pacotille parfois grandiloquente et toujours d’une prétention dérisoire, boursouflée et ridicule, une puissante ode à la vacuité télévisuelle, à l’abrutissement des masses, mais surtout un solide dénonciation de ce qui, vraisemblablement, nous attend compte tenu du pernicieux glissement sociétaire, de la monté de la droite, de l’effritement des régimes de type social-démocrate face aux pouvoirs corporatifs qui ont main mise sur les médias et s’approprient les droits sur le vivant, bref le nouveau totalitarisme, le néo-fascisme du deuxième millénaire.

On ne fait pas dans la dentelle, tout y est volontairement gros, avec ce côté un RBO — et vlan dans les dents —, on tape avec grand fracas sur le clou, mais pour ne mieux qu’atteindre un truculent cumul paroxystique.

Mathieu Gosselin, toujours sur scène, hérite d’une partition très rythmée (un homme de paille « brainwashé », inhibé et névrosé) , exigeante, avec passation rapide d’un état à l’autre; d’une dérive onirique à un télé-novelas insipide larmoyant, de la pantomime parlante au mononcle George d’une émission (hum) pour enfants. La prestation est solide, inspirée, précise avec des modulations de style de langage corporel et de pose verbale qui soulignent le talent de l’interprète. Christine Beaulieu compose ici du rôle de la starlette minable ridicule de prétention, au jeu (volontairement) délicieusement faux et affecté, une agace trash, une truculente prestation n’étant pas sans rappeler son personnage de Texas, présenté à La Chapelle l’automne dernier. Finalement, Renaud Lacelle-Bourdon, un comédien (fantastique) surtout vu dans le registre dramatique et que je découvre, depuis quelques prestations, particulièrement doué pour le comique. Il joue joue ici le régisseur, hippie sympathique et débonnaire communiquant, au travers de son hublot de régie, par simagrées et participant même, minabilité de la station oblige, à certaines émissions.


La scénographie, une belle réalisation de Geneviève Lizotte et Elen Ewing un simple « blue screen », avec la fenêtre de (fausse) régie au coin supérieur côté cour.


Sébastien Dodge, qui semble doué pour la direction d’acteurs, livre ici une mise en scène rythmée et énergique, un hight perpétuel, une joyeuse foire verbeuse, expressive et passionnée. L’Écriture, prometteuse, pertinente et dotée d’un humour noir néanmoins assez bon enfant, rappelle (en terme d'atmosphère générale) parfois Chaplin, mais chez ce dernier on observait une règle d’alternance et de contrastes plus prononcée entre les portions lentes et dramatiques et burlesques et survoltées comme révélateurs opposés et réciproques, évitant ainsi, comme cela m’a semblé être parfois le cas ici, une unicité du ton pouvant atténuer le relief émotionnel ou comique. Comme beaucoup de jeune auteur, on semble avoir hésité à couper, on veut tout garder, et si l’ensemble demeure une formidable odyssée comique, la montée « dramatique » (et l'exposition) s’étire un peu en longueur et en redondance, et même si c’est dans le ton de l’ensemble certains traits d’esprit son vraiment très gros, affectés, et soulignés en gras. On ricane, sourit, puis le tiers final atteint tout de même le délire déjanté, à se rouler par terre.

À partir d’une écriture émergente prometteuse, et d’une prestation irréprochable des comédiens, Suprême Deluxe nous livre un cocktail décapant, tordu et tordant qui fait réfléchir sur un avenir prochain finalement, à bien y penser, pas si improbable…


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Une production du Théâtre de la Pacotille


Texte et mise en scène de Sébastien Dodge
Assistante à la mise en scène, Marjorie Bélanger
Scénographie par Geneviève Lizotte et Elen Ewing
Conception sonore de Michel Smith
Costumes : Chloé Giroux-Bertrand
Éclairages : Anne-Marie Rodrigue-Lecours

avec Mathieu Gosselin, Christine Beaulieu et Renaud Lacelle-Bourdon


du 27 février au 15 mars 2008 à l'Espace Geordie au 4001 rue Berri à Montréal

Billetterie : 514 840 9379





samedi 1 mars 2008

Bacchanale - Théâtre d'Aujourd'hui

Par Yves Rousseau

Disposition assez inhabituelle pour le théâtre d’aujourd’hui, en quatre faces avec la scène centrale, comme une arène de gladiatrices. Combattantes du quotidien, amazones de la broue, pasionarias du last call, des waitresses d’un bar de second ordre, là sur ce praticable sombre avec ce comptoir rectangulaire surmonté, là tout en haut, d’un montant suspendu de même forme et ceint de pleins jours, et dont le centre est peuplé d’une forêt de haut-parleur et de miroirs au bout de fils tendus. Superbe scéno. La soirée va être longue, c’est le branle-bas de combat : on attend une horde d’étudiants en génie, ventres sourds et bois sans soif, c’est l’initiation.


Dans cette arène de la nécessité, de la survie, de la galère du gagne-pain, des êtres sensibles avec leurs espoirs, leurs rêves, leurs déchirures. Fondamentalement humaines dans cette façon d’incarner cette lutte contre la vacuité, l’abrutissement, l’asservissement, l’aliénation le dépouillement issu d'un emploi alimentaire sans âme et sans espoir. Prises, le destin aurait pu leur réserver autre chose, mais la vie les a amenées là. Comme des milliers de gens qui chaque jour se rendent sacrifier une autre journée, l’œil terne et éteint, l’air morne dans le métro le matin.

Mais voilà, le temps d’une nuit, elles s’approprient le temps et l’espace. À partir de dérives psychologiques, dans un formidable acting-out existentiel, elles lancent leurs cris de vie, elles disent, affirment dans tous les registres des émotions et des contradictions, de la force de vivre éclatante jusqu’aux zones sombres de l’autodestruction. Pas de blanc ou de noir ici, mais toutes les subtiles variations de gris de l’esprit humain, dans les couleurs de la dignité et d’une formidable flamme d’émotion. Juchées sur le bar, dans un éclairage multicolore surréel, d’asservies elles deviennent conquérantes, battantes, quittant leurs vêtures de serveuses pour prendre celle de d'oniriques créatures mythologiques, Sybille, amazone et tutti quanti. Du ciel, elles s’abreuveront directement à la quintessentielle source de la vie, une orgiaque et puissante et fantastique bacchanale. Pour une nuit : à l’aube, le carrosse redevient citrouille. On se retrousse les manches, et on continue…

La force communale, belle, sauvage et tribale des ces femmes, cette révolte imbue de brûlants sentiments d’être, cette puissance du moment, brûle là scène. Des solos en passant par le chœur ou le freak out existentiel collectif, le jeu de comédiennes touche au sublime, et habite l’espace poétique et magique d’une sororale présence suave, vrai, festive mais torturée, et les mots coulent comme de la bonne bière. Rabelaisien, épicurien, fin et intelligent, le texte flotte multipliant les références. Si à ce niveau on ratisse parfois large et avec ambition, de la tragédie grecque en passant par une métaphorique allégorie sur la québécitude et l’état de la nation, de l’univers de Michel Tremblay en passant par celui de Denise Boucher, on contourne tout de même la surcharge en sublimant par la justesse de l'ensemble le bombardement de références, surtout le déferlement gréco-mythologique lors de la scène communale, évitant ainsi le piège de l’onanisme intellectuel référentiel comme narcissisme du moi littéraire.

Le travail technique est impeccable, et on ne peut que souligner le travail d’éclairage, qui a sa propre poésie, avec de superbes appuis aux dérives par ces changements de climats soudains et parfaitement découpés et ces jeux de couleurs surréels, un parfait dosage de gélatines.

Certainement un superbe moment de théâtre, saluons la montée d’un jeune auteur prometteur, trente-trois ans seulement, qui nous offre coup sur coup parmi les meilleurs moments de théâtre de la saison.

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Une création du Théâtre d'Aujourd'hui

Texte Olivier Kemeid
Dramaturge, Stéphane Lépine

Mise en scène Frédéric Dubois
Assistance à la mise en scène Maude Labonté
Scénographie Olivier Landreville
Costumes Linda Brunelle
Éclairages Martin Gagné
Musique originale Ludovic Bonnier

Avec Violette Chauveau, Marie-Claude Giroux, Johanne Haberlin, Michelle Rossignol, Isabelle Roy et Isabelle Vincent

Du 19 février au 15 mars 2008