Par Yves Rousseau
Dès notre entrée, les personnages habitent déjà cet univers divisé en deux zones, comme un ying et un yang climatique. Du tiers plateau côté jardin, depuis le sommet mural arrière jusqu’à l’avant-scène se jette une large cascade de grande tuile, comme une surréelle viae romana du temps et des réminiscences. Sur cette surface, une boîte aux lettres, une table et le personnage (Monique Mercure) d’une vieille dame. Zone sereine, douce tristesse amusée, lumineuse. Puis un écran sur la portion murale restante avec en arrière-scène côté cour un énorme tas de chaises en bois. Sol sombre. Ostensiblement appuyée, redingote et pantalon, fumant avec force de grands gestes blasés, Betty Bonifassi incarne la travestie Amantine Aurore Lucile Dupin, alias George Sand. Puis Érica Boucher en robe 19e, Enjolras ou la vierge rouge, institutrice et militante socialiste et féministe avant l’heure. Finalement Brigite Poupart, en pantalon et corsage de cuir guerrier, en Jeanne D’Arc. Zone de clairs-obscurs, ocre, rouge, torturé.
Parfois lettre en main, Mme Mercure incarne le personnage ancre, une grand-maman tenant correspondance avec sa filiation. Autour de son témoignage s’articulent de nombreuses dérives; historiques avec et la prestation des personnages et certaines projections ou sonorisation (kidnappée, Ingrid Bétancourt échange avec sa maman); fantastiques lorsque défiant l’espace et le temps les personnages échangent entre eux, comparant et discutant leurs destins et contributions respectifs. Le procédé permet d’aborder toutes les contradictions du devenir des destins féminins : le tiraillement entre désir de maternité, d’amour en opposition avec un certain refoulement, travestissement de féminité, comme prix à payer pour l’atteinte d’une certaine réalisation de soi : voyages, réussite pour la descendance de la grand-mère, grand accomplissement historique pour les personnages. Une épistolaire mosaïques, une quête de racine, de modèle identificatoire valorisant, d’héritages perdus, puis retrouvés, réparation historique et mise en valeur de la contribution marginalisée et en partie humaniste de ces géantes.
Ying et yang également au niveau du jeu; d’un côté lumineuse mme Mercure, avec la sagesse résolue de celle qui sait, qui a vécu, qui a aimée et procrée, parfois coquine (les rares moments légers) comme lorsque parodiant les impensables recommandations de religieuses lues par le personnage de Enjolras (une femme peut devenir sainte où martyr, mais pas héroïne), qui du payer d’une déportation (elle eut préféré la mort) son audace; de l’autre les pasionarias, s'adressant au public souvent en aparté, stoïques, dramatiques, presque martiales, déclamatoires, torturées, avec quelques tableaux parfois assez saisissants, comme lorsque la pucelle, bravant le temps et le destin, juchée sur une chaise, se voit revêtue de sa cuirasse de cuir et s’abandonne au destin pressenti et conclu par l’éventuel bûché. L’ensemble étant appuyé des saisissants extraits du chef-d’œuvre de Dreyer et d’une portion chorégraphiée, style Dave St-Pierre prenant ici la forme d’un saisissant freak-out existentiel. De très beaux moments d’expression et des caractères habités, visuellement du moins, avec conviction, et une belle occupation de l'espace.
La portion la plus difficile de la pièce se situe peut-être, en dehors des extraits de correspondance, au niveau du texte original qui m’a semblé quelque peu inégal. Malgré l’aplomb des performances et les agréables chants en spleen (comme "Le temps des cerises", chant révolutionnaire des communards), les longues tirades historiques en poses statiques évoquent parfois les didactiques tableaux vivants thématiques, comme on en voit parfois dans les musés et les lieux historiques: trop affecté d'enseignement, de propos éditorial au premier niveau pour permettre une envolée théâtrale métaphorique. Il me semble y avoir une certaine lourdeur, dans cette enfilade laconique d’événements connus, un peu comme, lorsqu’une jeune personne ayant récemment découvert de nouveaux faits, de nouvelles connaissances, les expose comme une révélation à un auditoire plus âgé déjà, en gros, au courant. Si certains traits touchent pile (Jeanne d’Arc brulée à cause de ses voix, mais béatifiée pour la même raison, ou le puant pouvoir de récupération d’une institution), d’autres paraissent, à mon humble avis, lourds et galvaudés et parfois trop insistants. Lors certaines longues énumérations, la très nette impression d’un texte inscrit sur une portion corporelle (ou autre) et lu n’arrange rien.
À partir d’une adroite mise en scène et d’un sujet pertinent, de jeu inspiré et d’une facture visuelle recherchée, « Un jour où l’autre » nous rappelle le rôle essentiel et l’impact terrible du texte, tant au niveau du fond que de la forme, au théâtre…
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Texte de Brigitte Poupart
Mise en scène Michel Monty et Brigitte Poupart
Assistance à la mise en scène par Marie-Hélène Dufort
Maquillages et coiffures par Angelo Barsetti
Scénographie par Jasmine Catudal
Environnement sonore de Alexander MacSween
Costumes de Claire Geoffrion
Éclairages de Caroline Ross
Environnement vidéo par Denis Dulude
Comédiennes
Betty Bonifassi, Enrika Boucher, Monique Mercure et Brigitte Poupart
Du 19 février au 8 mars 2008 au théâtre Espace Go
Dès notre entrée, les personnages habitent déjà cet univers divisé en deux zones, comme un ying et un yang climatique. Du tiers plateau côté jardin, depuis le sommet mural arrière jusqu’à l’avant-scène se jette une large cascade de grande tuile, comme une surréelle viae romana du temps et des réminiscences. Sur cette surface, une boîte aux lettres, une table et le personnage (Monique Mercure) d’une vieille dame. Zone sereine, douce tristesse amusée, lumineuse. Puis un écran sur la portion murale restante avec en arrière-scène côté cour un énorme tas de chaises en bois. Sol sombre. Ostensiblement appuyée, redingote et pantalon, fumant avec force de grands gestes blasés, Betty Bonifassi incarne la travestie Amantine Aurore Lucile Dupin, alias George Sand. Puis Érica Boucher en robe 19e, Enjolras ou la vierge rouge, institutrice et militante socialiste et féministe avant l’heure. Finalement Brigite Poupart, en pantalon et corsage de cuir guerrier, en Jeanne D’Arc. Zone de clairs-obscurs, ocre, rouge, torturé.
Parfois lettre en main, Mme Mercure incarne le personnage ancre, une grand-maman tenant correspondance avec sa filiation. Autour de son témoignage s’articulent de nombreuses dérives; historiques avec et la prestation des personnages et certaines projections ou sonorisation (kidnappée, Ingrid Bétancourt échange avec sa maman); fantastiques lorsque défiant l’espace et le temps les personnages échangent entre eux, comparant et discutant leurs destins et contributions respectifs. Le procédé permet d’aborder toutes les contradictions du devenir des destins féminins : le tiraillement entre désir de maternité, d’amour en opposition avec un certain refoulement, travestissement de féminité, comme prix à payer pour l’atteinte d’une certaine réalisation de soi : voyages, réussite pour la descendance de la grand-mère, grand accomplissement historique pour les personnages. Une épistolaire mosaïques, une quête de racine, de modèle identificatoire valorisant, d’héritages perdus, puis retrouvés, réparation historique et mise en valeur de la contribution marginalisée et en partie humaniste de ces géantes.
Ying et yang également au niveau du jeu; d’un côté lumineuse mme Mercure, avec la sagesse résolue de celle qui sait, qui a vécu, qui a aimée et procrée, parfois coquine (les rares moments légers) comme lorsque parodiant les impensables recommandations de religieuses lues par le personnage de Enjolras (une femme peut devenir sainte où martyr, mais pas héroïne), qui du payer d’une déportation (elle eut préféré la mort) son audace; de l’autre les pasionarias, s'adressant au public souvent en aparté, stoïques, dramatiques, presque martiales, déclamatoires, torturées, avec quelques tableaux parfois assez saisissants, comme lorsque la pucelle, bravant le temps et le destin, juchée sur une chaise, se voit revêtue de sa cuirasse de cuir et s’abandonne au destin pressenti et conclu par l’éventuel bûché. L’ensemble étant appuyé des saisissants extraits du chef-d’œuvre de Dreyer et d’une portion chorégraphiée, style Dave St-Pierre prenant ici la forme d’un saisissant freak-out existentiel. De très beaux moments d’expression et des caractères habités, visuellement du moins, avec conviction, et une belle occupation de l'espace.
La portion la plus difficile de la pièce se situe peut-être, en dehors des extraits de correspondance, au niveau du texte original qui m’a semblé quelque peu inégal. Malgré l’aplomb des performances et les agréables chants en spleen (comme "Le temps des cerises", chant révolutionnaire des communards), les longues tirades historiques en poses statiques évoquent parfois les didactiques tableaux vivants thématiques, comme on en voit parfois dans les musés et les lieux historiques: trop affecté d'enseignement, de propos éditorial au premier niveau pour permettre une envolée théâtrale métaphorique. Il me semble y avoir une certaine lourdeur, dans cette enfilade laconique d’événements connus, un peu comme, lorsqu’une jeune personne ayant récemment découvert de nouveaux faits, de nouvelles connaissances, les expose comme une révélation à un auditoire plus âgé déjà, en gros, au courant. Si certains traits touchent pile (Jeanne d’Arc brulée à cause de ses voix, mais béatifiée pour la même raison, ou le puant pouvoir de récupération d’une institution), d’autres paraissent, à mon humble avis, lourds et galvaudés et parfois trop insistants. Lors certaines longues énumérations, la très nette impression d’un texte inscrit sur une portion corporelle (ou autre) et lu n’arrange rien.
À partir d’une adroite mise en scène et d’un sujet pertinent, de jeu inspiré et d’une facture visuelle recherchée, « Un jour où l’autre » nous rappelle le rôle essentiel et l’impact terrible du texte, tant au niveau du fond que de la forme, au théâtre…
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Texte de Brigitte Poupart
Mise en scène Michel Monty et Brigitte Poupart
Assistance à la mise en scène par Marie-Hélène Dufort
Maquillages et coiffures par Angelo Barsetti
Scénographie par Jasmine Catudal
Environnement sonore de Alexander MacSween
Costumes de Claire Geoffrion
Éclairages de Caroline Ross
Environnement vidéo par Denis Dulude
Comédiennes
Betty Bonifassi, Enrika Boucher, Monique Mercure et Brigitte Poupart
Du 19 février au 8 mars 2008 au théâtre Espace Go