mercredi 30 janvier 2008

Quelqu’un pour veiller sur moi - Théâtre de l’Ingérence

Par Yves Rousseau

L'histoire est simple. Trois civils occidentaux d'âge moyen sont pris en otage alors qu'ils travaillent au Liban et sont enchainés dans un cachot sordide. Un Anglais, un Américain, et un Irlandais. Complètement isolés de l'extérieur, entrevoyant à peine leurs geôliers de toute façon masqués de foulards arabes.

Je ne dévoile rien, mais déjà l'accueil des spectateurs, assez original, nous plonge au cœur de l'intrigue, brillante mise en contexte. Vous verrez, surprise…

Au bout d'inquiétants corridors et d'une sombre déambulation, nous entrons dans cette intime salle, trente places, en cette lugubre Usine Groover. Parfait pour l'ambiance. En arrière-salle, Chantal Bellavance au piano, une jeune chanteuse jazz. Puis une console d'éclairage rustique, avec 5 ou 6 gradateurs domestiques, contrôlant deux spots latéraux et quelques spots incrustés à même le plafond du décor, quelques gélatines rouges question ambiance dantesque, assez sombre, crépusculaire (peut-être juste un petit peu plus de lumière). La scénographie, un cachot d'inspiration cubiste, accentue l'impression d'oppressions par ces angles abstraits et inégaux, une belle réalisation de Mylène Leboeuf. Enchainés par la cheville sur chacune des trois faces, voilà les otages, sans chaussures, vêtus de loques.

Trois individus artificiellement réunis par le destin, n'ayant de choix autre que la solidarité, au-delà des différences. En mouvements convulsifs, d'affrontements en réconciliations, les existences s'étalent, blessures, rêves, cauchemars. Risibles, vulnérables, vrais, les liens du désespoir mettent en exergues les forces de vie. Les parcelles d'humanités de chacun sont révélées.

Les jeunes comédiens offrent tour à tour de beaux moments d'expression : Jean-Sébastien Courchesne en Américains terre-à-terre, quasi religieux, un Arlequin qui se la joue en pseudo-indifférence passive agressive; Étienne Jacques comme un polichinelle roublard et gouailleur, l'Irlandais aux rêves de barils de Guinness; puis finalement, Mathieu Lepage tend vers le Pierrot lunaire, un anglais timide et maniéré s'inquiétant que sa mère, sa chère mère n'acceptasse une proposition du Pasteur afin d'intégrer un cercle danse traditionnelle (jugée ridicule) en sabot. Certaines scènes de quasi-dérives oniriques, où pour fuir chacun s'invente monde et merveilles, comme cette beuverie imaginaire, donnent lieu à d'intéressantes foires d'empoigne verbales et parfois physiques, le trop plein d'agressivité auto-canibalisante comme manifestation du désespoir.

Ici quelques petits ajustements du niveau de projection de la voix, surtout pour l'arrière-salle, particulièrement au coin piano, normal pour une première, le son dans une salle pleine ne se propage pas tout à fait de la même façon que pendant les essais en répétition. Les visages pourraient être occasionnellement légèrement, sans pour autant faire forcé, plus orienté vers le public, surtout lors des dialogues.

Entre les mouvements contrastés à partir des crescendos des rixes psychologiques jusqu'aux décrescendos des moments de désespoir ou de confidences, des interventions musicales piano-voix ponctuent les séquences. Hommage à cette fraternité du moment où clin d'oeil ironique sur une situation désespérée de captifs épiés, "Someone to watch over me" (Gershwin) comme thème principal, avec quelque autres standards jazz de même ton (suave) ainsi que les atmosphères réflexives et éthérées de Sati (Gnossiennes nº 3 lent, il me semble) pour certaines scènes de flottement existentiel en spleens.

Un travail de mise en scène très correct de Mathieu Marleau, particulièrement au niveau langage postural, très descriptif des états d'âme des personnages, une indubitable influence chorégraphique.

Une première production convaincante pour le Théâtre de l'Ingérence.

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Une production du Théâtre de l’Ingérence

Texte de Frank McGuinness

Mise en scène par Mathieu Marleau
Scénographie par Mylène Leboeuf
Costumes de Marie-Ève Parent
Conception sonore par Chantal Bellavance

Avec Chantal Bellavance, Jean-Sébastien Courchesne, Étienne Jacques, Mathieu Lepage

29 janvier au 10 février, mardi au dimanche à 20h

Usine Grover, local 336 (Métro Frontenac)
2065, rue Parthenais

Billetterie 514 712 0877


dimanche 27 janvier 2008

Santiago - Théâtre Sortie de Secours

par Yves Rousseau

Une belle histoire, touchante, un beau conte pour les grands. Au début, on est surpris par le ton, un peu théâtre jeunesse, Ribouldingue. Puis rapidement on comprend. Une mince couche d'ironie, comme un révélateur sur les dimensions intérieures des personnages qui apparaissent ainsi dans toute leur splendeur tordue. Chacun porte sa blessure, son secret, tous ensemble, mais chacun seul en-soi. Nous sommes vers la fin du moyen âge, mais ça pourrait être aujourd'hui. Les miasmes de la psyché et du destin sont éternels. Dans une quête d'absolu, de rédemption, comme pèlerins vers Saint-Jacques-de-Compostelle, chacun charrie son fardeau existentiel. Un « road trip», une odyssée médiévale, mais intemporelle par son universalité, et où chacun aura à affronter propres démons.

Pour autant qu'on se laisse aller, qu'on accepte cette étonnante proposition théâtrale, qu'on se laisse porter par l'histoire, on passe certainement un fantastique moment. Les personnages, archétypaux, quand pris au premier niveau, sont terriblement touchants et attachants d'humanité blessée et imparfaite, et s'adressent directement au coeur de grands enfants que nous sommes; mais dans un deuxième niveau, leur douleur, solitude, conflits intérieurs parfois interlopes, sont eux bien adultes et nous parlent de la vie, hier, demain et aujourd'hui.

Au bout de la quête, ou presque, une auberge fantastique, surnaturelle, démoniaque, où réalité et inconscient se mélange, ou le refoulé éclate, ou les pulsions aboutissent. Il y a Jaquot la fripouille, la bête humaine, traquée, sauvage et meurtrière; Ambrosio, romanesque, verbeux, fantasque et déchiré à la fois d'une inavouable passion œdipienne contenue et d'un fatal secret, le père de l'adolescente Anna, pour qui Ambrosio est le seul lien familial tangible restant auquel elle s'accroche; le Lent, grand naïf débonnaire amateur de vin. Entre autres. Tous vivront un passage, une transformation rituelle; de bête à homme, de coupable à fugitif, de fille à femme. La pièce touche à un sujet presque tabou depuis la grande évacuation spirituelle contra-réactionnelle de la Révolution tranquille, celui de la quête de l'absolu, du vrai, d'un sens, et des rites de passage et étapes de vie, mais sans tomber dans la religiosité.

Les Costumes sont percutants, descriptifs : Jaquot, grande cape sombre, veste de fourrure sur ceinture à poignard, Ambrosio en d'Artagnan à grand chapeau romanesque, Anna en humble loque laineuse de paysanne, et bien d'autres, un excellent travail bien documenté, un vrai plaisir pour les yeux.

La scénographie est d'une polyvalence dépouillée, quelques surfaces tapissées, pouvant évoquer le sol, quelques accessoires, quelques praticables. Et pourtant, la suggestion fonctionne à merveille. On y est, on y croit. Comment? D'abord, la pièce, en terme de gestuelle, d'occupation de l'espace, d'expression corporelle (un travail d'Harold Rhéaume) , est un petit bijou. La musique lancinante de Pascale Robitaile, en ostinato scandé, cyclique et aux atmosphères sonores d'un potache sympathique et surréel, sert admirablement de base rythmique aux pérégrinations des personnages, avec ce dandinement évocateur: représenter de façon plausible des déplacements continus, un défi au théâtre. L'éclairage, vraiment un travail très recherché de Christian Fontaine, s'imbrique et s'articule étroitement autour des mouvements, comme principal accessoire contextuel : par exemple, la scène de l'auberge de la vérité est montée autour d'une alternance très serrée entre scènes de beuveries des gueux, avec la généreuse et plantureuse et gouailleuse hôtesse qui offre sa poitrine à qui le veut, éclairage vivant, sereins, chaleureux, puis en une fraction de seconde, changement total de pose, d'expression et de climat pour scènes de dérives intérieures, dantesques fantasmagories cauchemardesques où l'inconscient de chacun prend tour à tour forme et éclate dans un acting-out théâtral infernal sous éclairage démoniaque, un red-light du refoulé inavouable, debout et triomphant.

Très précis, un grand travail de coordination par cette mise en scène impeccable. Les comédiens sont tout simplement fantastiques, et se donnent sans ménagement et habitent leurs personnages avec beaucoup d'abandons, rendant avec beaucoup d'à-propos les caractères qu'ils rendent attachants.

Savoureux, truculent, festif, mais profond et vivant, Santiago nous fait partager la quête de vérité d'être blessés, terriblement humains par cette façon de peindre la grande fable universelle d'âmes fragiles dans une recherche de réalisation et de sens issue de la nuit des temps.

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Une production du Théâtre Sortie de Secours

Mise en scène : Philippe Soldevila assisté de Marjolaine Guilbert
Scénographie et éclairages par Christian Fontaine
Costumes par Erica Schmitz
Musique et environnement sonore par Pascal Robitaille
Coordination du mouvement par Harold Rhéaume

Avec Frédérick Bouffard, Normand Poirier, Pierre Potvin, Lucien Ratio, Marie-France Tanguay, Marjorie Vaillancourt et Réjean Vallée


Du 15 janvier au 2 février 2008 au Théâtre d'Aujourd'hui

jeudi 24 janvier 2008

Ce qui meurt en dernier - Espace Go

Par Yves Rousseau

Le contexte scénographique : une chaise et petite table de lecture en avant-scène, puis traversant le centre scène une membrane polythène constitue un rideau semi-transparent révélant vaguement avec effet de flou l'arrière-scène, ou se trouvent, disposé en miroir, des meubles identiques. Perpétuelle projection vidéo de gouttes d'eau ruisselantes sur la membrane pendant l'essentiel de la pièce. Éclairages mystiques, en clair-obscur, très bien réussis. Ambiance sonore de circonstance, pluvieuse et sombre.


Costumes d'inspiration victorienne pour Christiane Pasquier (excellente dans les limites du contexte) incarnant Martha von Geschwitz, qui se jette littéralement dans son personnage avec verve et passion, celui d'une vieille fille érudite captive de la vie étouffante et prévisible de solitude et de tristesse qui lui est dévolue, n'ayant que ce « short story » portant sur Jack The Ripper comme seule compagnie. À partir des miasmes de cette lecture (débutant dans les estrades avec microphone...), la voilà, éructant, vociférant contre la fatalité du destin dévolu aux femmes de l'époque : peu de voies, peu de possibilités d'épanouissement, l'ennui jamais loin, avec des choix de contentements, par dépit, menant la plupart du temps à de sacrificielles dévolutions existentielles. Puis le puritanisme étouffant. Elle n'en peut plus.

Déjà les prémisses de l'œuvre en forme de cliché psychanalytique : la mort, la pénétration du symbolique couteau phalli_que de Jack l'Éventreur comme ultime fantasmagorie, ultime sublimation pulsionnelle suave et mortelle et hystérophobique, puritanisme victorien aidant, puis retour du refoulé verbeux, ascétique, aride, soliloque obsessionnel et intellectualisant, de rationalisations circulaires en autoréponses et justifications hyperautocontrolantes. Et comme caution pseudo féministe manichéenne, la gorge tranchée comme ultime libération, souhaitée, face à un pôôôôvre destin de femme. Assez gros. Laissez-moi verser une larme.

Quasi monologue, le tueur fantasmé n'apparaissant, flou et lointain en arrière scène, que dans la portion finale, silhouette redingote et haut-de forme. La voix, évidemment susurrante émane d'une amplification, et le langage est bien entendu celui d'un homme très distingué, narcissisme oblige, on ne se fait pas assassiner par n'importe quel manant. Un roman Noir Arlequin intello BCBG, qui m'a semblé d'un prévisible assez pesant. Dans une mise en scène très statique, conventionnelle, sans surprise.

Puis encore un quasi solo. Faut-il se surprendre d'entendre certaines confidences d'acteurs chevronnés sur la rareté des rôles cette année? Chez plusieurs grands habitués du circuit théâtral, une certaine lassitude, voir irritation commence à poindre. Non pas que ces plus ou moins « one man show » soient tous mauvais. Plutôt question de dosage. Déjà fin octobre, j'avais cessé de les compter, une véritable avalanche. Trop c'est trop. De grâce, chers théâtres, l'an prochain des pièces à distribution. Mettez du monde sur le stage.


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Une création d’UBU, en coproduction avec Espace GO et le Théâtre français du Centre national des Arts du Canada

Texte de Normand Chaurette
Mise en scène de Denis Marleau

Conception vidéo par Stéphanie Jasmin
Conception des décors de Michel Goulet
Musique par Denis Gougeon
Costumes de Isabelle Larivière
Éclairages par Marc Parent
Maquillages et coiffures de Angelo Barsetti

Avec Christiane Pasquier et Pier Paquette

Du15 janvier au 9 février 2008

lundi 21 janvier 2008

Les mondes possibles - Théâtre de Quat’Sous

Par Yves Rousseau

Un enquêteur névrosé et son assistant, un faire-valoir simplet; un scientifique mégalomane ayant trouvé une technique permettant de garder en vie des cerveaux dans des bocaux; des gens assassinés qu'on retrouve décérébrés; un surdoué capable de se voir dans les multitudes de mondes parallèles
« existants » et poursuivant l'amour de sa vie, d'une dimension où leur union échoue, à une autre ou elle semble plus prometteuse et qui finira, évidemment, par aboutir dans le labo du savant...

Un « whodunit » au Quat' Sous. Le genre qu'exécrais Alfred Hitchcock, parce antithèse du suspense, axé sur la conclusion, la surprise plutôt que le processus et la construction. Enfin, pas tout à fait un simplet «qui l'a fait », il y a une caution ésotérico philosophique : la multiplication des facettes de la réalité, du destin, pour laquelle la pseudo-intrigue policière mystico-potache aurait été censée, idéalement, n'être que révélateur et prétexte à une réflexion existentialiste plus profonde sur la vie et ses incroyables ramifications de devenirs potentiels. Mais voilà, est-ce le choix de traitement ou les limites du texte, ou peut-être les deux, mais toujours est-il que l'ensemble ne m'a pas semblé très convainquant. C'est que la substance est noyée dans un « gravy » lourd de légèreté, inondée d'un humour aride de profondeur et les vagues de ce qui aurait pu être une belle réflexion sur l'existence s'échouent sur les rivages du cliché.

Comme ces personnages unidimensionnels, prévisibles, stéréotypés et galvaudés, semblant issus d'une mauvaise bande dessinée. Patrice Coquereau joue le nigaud de service de façon bien peu convaiquante. Denis Bernard a bien peu à se mettre sous la dent à part quelques éclats de contemplation ahurie devant chaque clignotement de ce bidule (saisi au savant sous enquête) activé par un cerveau de souris suggéré aux réflexes pavloviens: un accessoire ridicule, un bécher vaguement fixé sur un boîtier, qui semble issu d'un cours d'art plastique de troisième année... du primaire. Paul Ahmarani, en savant chauve à grosses lunettes, m'a semblé plat, d'un machiavélisme intimidé, bredouillant son texte de façon inintelligible à quelques reprises. Seul Steve Laplante, appuyé par une Catherine-Amélie Côté correcte, mais parfois un peu froide, sauve les meubles et offre quelques superbes scènes.

La scénographie est d'un « chnu », mais d'un « chnu » fatal! Sur un praticable de six mètres carrés, quelques panneaux de plexiglas forment de minces caissons remplis de bran de scie suggérant les murs en aggloméré d'une pièce avec simplement trois points de fuite , côté cour jardin et arrière. Autour, pas de pendrillons, pas de panneaux, rien, le « décor » natif du théâtre bien visible. Désespoir. En entrant, je n'ai pu m'empêcher de trouver cela tout à fait laid, «cheap» et déprimant.

Passons rapidement sur cette mise en scène aux intentions discutables, à mon humble avis très conventionnelle, presque, sous certains aspects, boulevard, et de même avec ces éclairages mornes et éteints. Rendu à ce point, que peut changer le fait qu'on ait aimé ou pas la trame sonore...

Misère !
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Une production du Théâtre de Quat’Sous
Texte de John Mighton, traduit par Maryse Warda

Mise en scène de Arianna Bardesono, assistée de Stéphanie Capistran-Lalonde
Scénographie par Romain Fabre
Éclairages de Martin Sirois

Avec : Paul Ahmarani, Denis Bernard, Patrice Coquereau, Catherine-Amélie Côté et Steve Laplante


8 janvier au 2 février 2008
au Théâtre Prospero

mercredi 16 janvier 2008

Blanc - Théâtre à Corp Perdus

Par Yves Rousseau

Parlons d'abord de cette magnifique scénographie : une enceinte rectangulaire formant une grande pièce à même la salle et dont les murs sont composés d'étagères noires hautes de plus de deux mètres et dont les rayons sont remplis d'identiques jarres de verres, chacune ayant une fleur en son cœur. L'effet d'intimité est assez impressionnant, car y accède par une unique ouverture centrale, pénétrant ainsi littéralement l'univers des personnages. À l'intérieur, estrades noires en trois faces, trois rangées de spectateurs, intime je vous dis, au plus soixante-dix place. Au pied de cette muraille de verre, donc derrière l'assistance et sommet des gradins, un espace réservé comme déambulatoire où sont disposées douze chaises recouvertes de linceuls blancs pour douze choreutes dramatiques. Devant, le sol ocre, rouille, puis en arrière-scène un mur Dijon sur boiseries blanches avec porte centrale, exactement face à l'ouverture de l'enceinte. C'est l'entrée de la chambre suggérée de l'agonisante. Sur l'aire de jeu, une table de cuisine, quelques chaises. Une saisissante réalisation de Fruzsina Lanyi.

Puis, humble, vulnérable, profondément vraies et authentiques, douze vraies femmes de la vraie vie avec du vrai vécu, des non-comédiennes de tout âge, viennent livrer une à une de court et touchant témoignage, de très bonne facture, bien dosé, humble, en toute simplicité, pas de pathos, sur la façon dont elles ont vécues la mort de leurs mères, puis déposent une fleur de vie sur la table. Puis elles gagneront les douze places.

Puis voilà les deux sœurs. La mère, qu'on ne voit, dans la chambre. Cancer. Morphine. Crépuscule. Derniers moments. Ne cherchez pas les larmes, le mélodrame. Non ici tout en retenue, en silence, en évitement, en non-dits l'impuissance ordinaire d'êtres sensibles qui voudraient pouvoir dire, mais qui ne trouvent pas. Qui souhaiteraient faire face, mais qui fuient. Les mots qu'on cherche, les vérités et choses qu'on aurait toujours voulu crier, mais la gorge est nouée. Le temps qui nous nargue. L'impensable rupture du grand lien fondamental de la vie, le seul lien inconditionnel. Puis seul après, mais tellement seul. Alors, on se réfugie dans les petits gestes rassurants, on pèle des carottes, on change les draps, on conforte. Le temps lui, ne revient pas.

Ne cherchez pas d'approche facile, d'exhibitionnisme mélodramatique, d'intentions sous-titrés, il y a un profond travail de réflexion dans l'approche. Un choix. On induit: le jeu des comédiennes est un trésor de retenue, de pertinence, de subtilité. Seuls l'imbécile, le crétin patenté ou le béotien pourraient confondre avec manque d'intensité. C'est que visiblement ici, on va plus loin. Comme une peinture, une toile impressionniste plutôt que de l'art ostentatoire et pompier. Une approche éminemment féminine.

Entre les tableaux réalistes rythmant les étapes du départ, de conflits étranglés en connivences blessée, en passant par les scènes de dérives psychologiques de blessures de vie soutenues par ces éclairages magnifiques d'alternances avec découpages, clairs obscurs et jeux d'intensité (Stéphanie Raymond) , jusqu'aux interventions surréelles et puissamment humaines de vérité du choeur scandant le récit de susurrantes paroles d'émotion et de vérité, bercé par d'atmosphérique et enveloppantes interventions sonores (Jimmie Leblanc), la pièce touche pile, les quelques vrais moments qui comptent vraiment dans une vie. Un sujet qui fait partie des nouveaux tabous, jeunisme et consumérisme obligent. Ici on en parle...

On sort de la pièce avec la profonde impression d'avoir assisté à une œuvre profondément désirée, voulue, souhaitée, endossée, pensée, songée, murie, investie.


À voir !


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Une production du Théâtre À Corp Perdus

Du 8 au 26 janvier 2008
À la salle Fred-Barry du Théâtre Denise-Pelletier

Texte de Emmanuelle Marie
Mise en scène par Geneviève L. Blais, assistée par Élyse Vézina
Musique de Jimmie Leblanc
Scénographie, costumes et accessoires par Fruzsina Lanyi, assistée par Lyne Paquette
Éclairages de Stéphanie Raymond assistée par Joanie Pellerin
Dramaturge : Nadine Desrochers

Avec les comédiennes Simone Chevalot et Isabelle Roy

Et la participation des douze femmes suivantes : Diane Aboul-Dahab, Lorraine Alarie, Marie-Gisela Ana, Françoise Bouglé, Johanne Ductan-Petit, Monique Jutras, Carmen Meilleur, Alexandra Mercier-Ménard, Lydie Olga Ntap, Suzanne Poirier, Nicole Sauvageau et Françoise Tremblay.

dimanche 13 janvier 2008

Le Plan Américain - Nouveau Théâtre Expérimental

Par Yves Rousseau

Vous voilà donc juché dans les estrades de la salle de l'Espace libre. Lisez le programme: en couverture, iconoclaste, Mahée Paiement, qui n'a absolument rien à voir avec la pièce, pose, puis en intro Pierre Lefebvre tente de narrer l'inénarrable; un « couple » de Tanguy, frère et soeur, vivant dans un repli narcissique quasi symbiotique, mais platonique, dans les miasmes des lubies humanistes postsixties de parents boomers engagés, petite bourgeoisie conscientisée et bien pensante. Bon d'accord, puis quoi?

D'abord les parents : la mère en pasionaria des arts modernes exaltée (Anne-Marie Cadieux), le père en missionnaire torturé de la photographie de guerre (Normand D'Amour) vivant au quotidien avec ses images dures et percutantes, tous deux tirant cigarettes sur cigarettes avec de grands gestes blasés de star de cinéma. Puis le contexte suggéré, très Outremont, ce n'est pas nécéssairement dans la pièce, mais on imagine collège privé, les cours de musique et le récital de piano du samedi, voyage en Europe, la petite bouffe au resto gastronomique, vêtements recherchés, visite à la galerie d'art, psy, argent, voilà ils ont tout eu. Tout. Trop peut-être. Avec les attentes implicites qui vont avec. De hauts standards à atteindre face à l'idéal parental et cette peur de l'échec, de décevoir. Mais aussi le besoin de se distinguer, d'être différent. Le tout dans cette sauce très surmédiatisée, très 21 siècle, où tout est perçu au travers de la lentille déformante des médias, où l'identité ou plutôt pseudo-identité se construit plus par la représentation fabriquée de l'image, de la fantasmagorie multimédia et internet, dans un droit d'exister et d'être qui ne semble que pouvoir prendre forme que par l'absolue « nécessitée » du paraitre, du « fifteen minutes of fame » à tout prix. Puis pour faire chier les parents, quoi de mieux que de passer à la télé, lubies exaltées en têtes et en gueules..

Fuite vers l'avant, avalanche vers la vacuité, miroir aux alouettes du consumérisme existentiel et des identités-concepts fabriquées : notre « couple », devant des parents ahuris, impuissants, révoltés, mais dépassés, se réfugie dans une idéologie de pacotille, un cocooning idéologique axé sur de pseudo droits des animaux, peu plausible et complètement surfait. Dissociés, vaguement paranoïdes, dans un confortant narcissisme alimenté par les illusions de leurs propres lubies, autofiction existentielle sanctifiée sur l'hôtel de la complaisance médiatique. Refus de voir, de grandir, repli, déni affabulatoire, incapacité à se remettre en question au-delà d'images de révoltes aux idéologies préfabriquées et consommables, donc déjà récupérées. Narcissisme. Belle représentation d'une Amérique qui se mord la queue, voguant sur le frêle esquif de ses propres mythes, les voilà les lendemains du 11 septembre qui déchantent, le voilà le choc des générations : du baba-cool en fin de cycle, à la génération « Y » avec cette façon d'appréhender la réalité complètement différente, de fuir désillusions et échec de leurs parents dans une certaine virtualité. Mais si ce n'était que cela?

Car voilà à la fois la première qualité et le premier défaut de cette pièce. Sous des airs de comédie satirique rocambolesque, technotronique, multimédias et toute en « jumpcut »; soit par le texte, soit par le sous-entendu, les traits partent dans toutes les directions, regard lucide, animé, hyperactif et verbeux et très ironique sur notre univers. Tout y passe : l'art soi-disant nouveau, évoqué ici avec l'ironie de prétentions esthétisantes imbues d'une vacuité gonflée de vedettariat, très vingt-et-unième, « avant moi le déluge »; la psychanalyse-nombril; le culte de l'image, cette facilité de l'obtention d'un statut de créateur par le simple fait du paraître médiatique; l'omniprésence de l'autre, ou enfin une représentation virtualisée de l'autre par le truchement technologique, mais paradoxalement un certain isolement, une solitude moderne face à l'être réel, vrai; les dérives de la démocratie; l'éclatement de la famille. Et j'en passe. Comme un high d'une heure trente, comme un « rush » d'adrénaline, comme un rêve schizoïde et halluciné, comme une poursuite hyperactive et paranoïde sur fond d'omniprésente sur-stimulation médiatique, en pleine face tout le temps, comme un dantesque cliché instantané en flash d'éclairs de l'air du temps de notre américanité à nous. Après la pièce, il faut prendre un certain temps de recul pour appréhender l'ensemble, reprendre son souffle. Ouf!

Et ça prend forme comment, tout cela? Une scénographie d'une complexité dépouillée, misant sur la juxtaposition de zones et de niveaux de perspectives, en étroite relation avec des effets d'éclairages découpant l'espace et utilisant effets de transparence. Centre plateau, premier tiers latéral côté jardin une caméra fixe donne sur un écran bleu surmonté par un écran géant, utilisé pour les scènes de fuite-poursuite à moto, avec arrière-plan de guerre urbaine ordinaire, sirène et autres onze septembre perpétuels. Climat. À la suite, allant vers le côté cour, un rideau semi-transparent permet de révéler ou occulter, selon l'éclairage, une zone en arrière-scène pour lieu d'intimité familiale et de sa genèse initiale. puis à l'adolescence, cet espace devient alors zone bulle refuge pour les deux Tanguy. Il est constitué d'un lit en rondins de boulot rustique, surmonté d'un montant représentant, non sans une certaine ironie, diverses créatures animales, objets de lubie des rejetons. Des modules à roulettes munis de mini caméras, comme ces toilettes visibles au travers d'un rideau de douche, apparaissent ponctuellement en centre plateau, permettant des scènes de dérives psychologiques, historiques participant, entre autres de l'élaboration des personnages parentaux, comme celles portant sur les obnubilations artistiques de la mère qui est d'un flyé guindé, ou les cas de conscience du père, pensons à cette brillante scène évoquant un blâme reçu pour avoir photographié un chien dévorant un cadavre, plutôt que d'avoir abattu la bête, un pertinent trait, un questionnement face au merveilleux monde de l'information spectacle et de l'étique journalistique.

Les costumes et coiffures, aussi iconoclastes que le propos, participent étroitement à la description et de l'évolution des personnages, éminemment petits-bourgeois : Période ado, la jeune fille en porte-jarretelle avec bas noir mi-cuisse, minijupe collégienne sur bustier recouvrant une chemise à rayures classe, bottine cuir à talon haut, dans le plus pur style agace intello et BCBG avec la petite coupe de cheveux style Louise Brooks, alors que le garçon en pantalon à carreau et chandail à rayures horizontales, mais sur chemise blanche mode dépassant ostensiblement évoque le fils à papa bobo sauce débonnaire affecté. Période adulte, qui pourrait être aussi la jeunesse des parents, d'abord look fresh année soixante-dix, veste blanche, pantalon gris bouffant, cheveux longs, puis la tenue animalière (phase du droit des animaux) faite de frusques de fourrures, lors du bed in de protestation. Le père, pantalons gris, chemise et veste sans manche de photographe, d'un chic dépouillé et ostentatoirement détendu, alors que la mère, talon haut rouge, bas noir sur petite robe de même couleur, version (très) écourtée du style années folles, fluide, avec coiffure également genre Louise Brooks.

La mise en scène utilise évidemment l'ensemble de ces dispositifs, un travail technique précis, les diverses caméras permettant des projections simultanées avec effets visuels, surtout au niveau des dérives. Une suite de flashs, plus ou moins chronologiques, avec projections schizokaléidoscopiques, mais cohérentes, un rythme rapide. Avec les avantages, et les désavantages que cela comporte. Intense pour certains, trop peut-être parfois devant de déluge de références, jubilatoire pour d'autres. Question de goût.

Diriger et jouer dans une pièce permet-il d'offrir autant de recul, de perspective dans l'élaboration d'un rôle? Je pose la question. Toujours est-il que la performance des comédiens est assez correcte, parfaitement dans le ton tragico-comique, un peu cynique et parfois d'un guignolesque espiègle sur fond bourgeois blasé. C'est très personnel et subjectif comme impression, mais, il me semble qu'on chercherait parfois une peu plus de substance dans cette façon d'habiter, de sentir, d'approfondir les nuances des personnages et de rendre ce texte acidulé de vérité. Avec ce genre de ton, de traitement du propos, au milieu des gadgets, on peut facilement faire basculer dans le cliché, l'anecdotique. Ce n'est peut-être pas le cas ici, il y a un non dosage intelligemment dosé, mais il me semble, bien humblement, qu'on gagnerait à affiner, au niveau de l'intention, juste un petit peu la mesure entre l'ironie et la blessure, le rire et l'émotion, la farce noire et le drame, bref la profondeur et de la nuance, dans les limites de ce que le genre et la teneur du propos permettent, sauf peut-être pour Normand D'Amour, qui semble particulièrement bien habiter son personnage et qui offre ici de superbes scènes.

L'oeuvre est ce que j'appelle une pièce à retardement : sur le coup, drôle d'humour noir, intense et déconcertante, on en sort médusé, dubitatif, saturé, mais avec l'impression d'avoir passé quand même une relativement bonne soirée. C'est par la suite que le propos fait son chemin, et revient nous questionner. Comme une fresque d'une pertinence bouffonne, mais qu'on n'arrive qu'à voir dans son ensemble et perspective qu'avec un certain recul. Très intéressant.

En terminant, pour vous donner une meilleure idée, quelques répliques savoureuses, la scène de révolte des adolescents :

Enfants - hey relaxe, respire
Père- Hey vous me parlez pas sur ce ton la, c'est moi qui paye pour vos études... avec votre mère
Fils - C'est quoi le rapport ?
Père - le rapport entre notre argent vos études c'est que je vous interdit de faire des scandales à l'université (mouvements pour le droit des animaux)
Fille, fils - L'argent, toujours l'argent, pour nous culpabiliser, chantage émotif, ça vous rassure de nous payer des choses, mais grâce à notre thérapie, on n'est pas dupes, elle l'a dit notre thérapeute que c'est votre faute!
Père - Mais qu'est-ce qui est de notre faute?
Enfants - tout, « toutte » est de votre faute!
Père - Mais c'est quoi cette thérapie, c'est qui la thérapeute!
Mère - calme-toi chéri!

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Le Plan Américain, une production du Nouveau Théâtre Expérimental

Textes et mise en scène de Évelyne de la Chenelière et Daniel Brière
Scénographie de Michel Ostaszewski
Costumes par Catherine Gauthier
Élairages de Nicolas Descôteaux
Régie Colette Drouin

Avec Daniel Brière, Anne-Marie Cadieux, Normand D' Amour et Évelyne de la Chenelière

Du 9 janvier au 2février 2008 au théâtre Espace Libre