Par Yves Rousseau
L'histoire est simple. Trois civils occidentaux d'âge moyen sont pris en otage alors qu'ils travaillent au Liban et sont enchainés dans un cachot sordide. Un Anglais, un Américain, et un Irlandais. Complètement isolés de l'extérieur, entrevoyant à peine leurs geôliers de toute façon masqués de foulards arabes.
Je ne dévoile rien, mais déjà l'accueil des spectateurs, assez original, nous plonge au cœur de l'intrigue, brillante mise en contexte. Vous verrez, surprise…
Au bout d'inquiétants corridors et d'une sombre déambulation, nous entrons dans cette intime salle, trente places, en cette lugubre Usine Groover. Parfait pour l'ambiance. En arrière-salle, Chantal Bellavance au piano, une jeune chanteuse jazz. Puis une console d'éclairage rustique, avec 5 ou 6 gradateurs domestiques, contrôlant deux spots latéraux et quelques spots incrustés à même le plafond du décor, quelques gélatines rouges question ambiance dantesque, assez sombre, crépusculaire (peut-être juste un petit peu plus de lumière). La scénographie, un cachot d'inspiration cubiste, accentue l'impression d'oppressions par ces angles abstraits et inégaux, une belle réalisation de Mylène Leboeuf. Enchainés par la cheville sur chacune des trois faces, voilà les otages, sans chaussures, vêtus de loques.
Trois individus artificiellement réunis par le destin, n'ayant de choix autre que la solidarité, au-delà des différences. En mouvements convulsifs, d'affrontements en réconciliations, les existences s'étalent, blessures, rêves, cauchemars. Risibles, vulnérables, vrais, les liens du désespoir mettent en exergues les forces de vie. Les parcelles d'humanités de chacun sont révélées.
Les jeunes comédiens offrent tour à tour de beaux moments d'expression : Jean-Sébastien Courchesne en Américains terre-à-terre, quasi religieux, un Arlequin qui se la joue en pseudo-indifférence passive agressive; Étienne Jacques comme un polichinelle roublard et gouailleur, l'Irlandais aux rêves de barils de Guinness; puis finalement, Mathieu Lepage tend vers le Pierrot lunaire, un anglais timide et maniéré s'inquiétant que sa mère, sa chère mère n'acceptasse une proposition du Pasteur afin d'intégrer un cercle danse traditionnelle (jugée ridicule) en sabot. Certaines scènes de quasi-dérives oniriques, où pour fuir chacun s'invente monde et merveilles, comme cette beuverie imaginaire, donnent lieu à d'intéressantes foires d'empoigne verbales et parfois physiques, le trop plein d'agressivité auto-canibalisante comme manifestation du désespoir.
Ici quelques petits ajustements du niveau de projection de la voix, surtout pour l'arrière-salle, particulièrement au coin piano, normal pour une première, le son dans une salle pleine ne se propage pas tout à fait de la même façon que pendant les essais en répétition. Les visages pourraient être occasionnellement légèrement, sans pour autant faire forcé, plus orienté vers le public, surtout lors des dialogues.
Entre les mouvements contrastés à partir des crescendos des rixes psychologiques jusqu'aux décrescendos des moments de désespoir ou de confidences, des interventions musicales piano-voix ponctuent les séquences. Hommage à cette fraternité du moment où clin d'oeil ironique sur une situation désespérée de captifs épiés, "Someone to watch over me" (Gershwin) comme thème principal, avec quelque autres standards jazz de même ton (suave) ainsi que les atmosphères réflexives et éthérées de Sati (Gnossiennes nº 3 lent, il me semble) pour certaines scènes de flottement existentiel en spleens.
Un travail de mise en scène très correct de Mathieu Marleau, particulièrement au niveau langage postural, très descriptif des états d'âme des personnages, une indubitable influence chorégraphique.
Une première production convaincante pour le Théâtre de l'Ingérence.
_____________________________
Une production du Théâtre de l’Ingérence
Texte de Frank McGuinness
Mise en scène par Mathieu Marleau
Scénographie par Mylène Leboeuf
Costumes de Marie-Ève Parent
Conception sonore par Chantal Bellavance
Avec Chantal Bellavance, Jean-Sébastien Courchesne, Étienne Jacques, Mathieu Lepage
29 janvier au 10 février, mardi au dimanche à 20h
Usine Grover, local 336 (Métro Frontenac)
2065, rue Parthenais
Billetterie 514 712 0877
L'histoire est simple. Trois civils occidentaux d'âge moyen sont pris en otage alors qu'ils travaillent au Liban et sont enchainés dans un cachot sordide. Un Anglais, un Américain, et un Irlandais. Complètement isolés de l'extérieur, entrevoyant à peine leurs geôliers de toute façon masqués de foulards arabes.
Je ne dévoile rien, mais déjà l'accueil des spectateurs, assez original, nous plonge au cœur de l'intrigue, brillante mise en contexte. Vous verrez, surprise…
Au bout d'inquiétants corridors et d'une sombre déambulation, nous entrons dans cette intime salle, trente places, en cette lugubre Usine Groover. Parfait pour l'ambiance. En arrière-salle, Chantal Bellavance au piano, une jeune chanteuse jazz. Puis une console d'éclairage rustique, avec 5 ou 6 gradateurs domestiques, contrôlant deux spots latéraux et quelques spots incrustés à même le plafond du décor, quelques gélatines rouges question ambiance dantesque, assez sombre, crépusculaire (peut-être juste un petit peu plus de lumière). La scénographie, un cachot d'inspiration cubiste, accentue l'impression d'oppressions par ces angles abstraits et inégaux, une belle réalisation de Mylène Leboeuf. Enchainés par la cheville sur chacune des trois faces, voilà les otages, sans chaussures, vêtus de loques.
Trois individus artificiellement réunis par le destin, n'ayant de choix autre que la solidarité, au-delà des différences. En mouvements convulsifs, d'affrontements en réconciliations, les existences s'étalent, blessures, rêves, cauchemars. Risibles, vulnérables, vrais, les liens du désespoir mettent en exergues les forces de vie. Les parcelles d'humanités de chacun sont révélées.
Les jeunes comédiens offrent tour à tour de beaux moments d'expression : Jean-Sébastien Courchesne en Américains terre-à-terre, quasi religieux, un Arlequin qui se la joue en pseudo-indifférence passive agressive; Étienne Jacques comme un polichinelle roublard et gouailleur, l'Irlandais aux rêves de barils de Guinness; puis finalement, Mathieu Lepage tend vers le Pierrot lunaire, un anglais timide et maniéré s'inquiétant que sa mère, sa chère mère n'acceptasse une proposition du Pasteur afin d'intégrer un cercle danse traditionnelle (jugée ridicule) en sabot. Certaines scènes de quasi-dérives oniriques, où pour fuir chacun s'invente monde et merveilles, comme cette beuverie imaginaire, donnent lieu à d'intéressantes foires d'empoigne verbales et parfois physiques, le trop plein d'agressivité auto-canibalisante comme manifestation du désespoir.
Ici quelques petits ajustements du niveau de projection de la voix, surtout pour l'arrière-salle, particulièrement au coin piano, normal pour une première, le son dans une salle pleine ne se propage pas tout à fait de la même façon que pendant les essais en répétition. Les visages pourraient être occasionnellement légèrement, sans pour autant faire forcé, plus orienté vers le public, surtout lors des dialogues.
Entre les mouvements contrastés à partir des crescendos des rixes psychologiques jusqu'aux décrescendos des moments de désespoir ou de confidences, des interventions musicales piano-voix ponctuent les séquences. Hommage à cette fraternité du moment où clin d'oeil ironique sur une situation désespérée de captifs épiés, "Someone to watch over me" (Gershwin) comme thème principal, avec quelque autres standards jazz de même ton (suave) ainsi que les atmosphères réflexives et éthérées de Sati (Gnossiennes nº 3 lent, il me semble) pour certaines scènes de flottement existentiel en spleens.
Un travail de mise en scène très correct de Mathieu Marleau, particulièrement au niveau langage postural, très descriptif des états d'âme des personnages, une indubitable influence chorégraphique.
Une première production convaincante pour le Théâtre de l'Ingérence.
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Une production du Théâtre de l’Ingérence
Texte de Frank McGuinness
Mise en scène par Mathieu Marleau
Scénographie par Mylène Leboeuf
Costumes de Marie-Ève Parent
Conception sonore par Chantal Bellavance
Avec Chantal Bellavance, Jean-Sébastien Courchesne, Étienne Jacques, Mathieu Lepage
29 janvier au 10 février, mardi au dimanche à 20h
Usine Grover, local 336 (Métro Frontenac)
2065, rue Parthenais
Billetterie 514 712 0877