Par Yves Rousseau
Le théâtre LV2 revisite Molière, avec une version particulièrement drôle, festive et colorée: que la rigolade commence !
Argan, un radin ronchonneur bourgeois hypocondriaque têtu et débonnaire fait les belles heure$ des médecin$ : clystère et canule, lavements, saignées, potions, rien n’arrive à guérir son « mal ». Geignant du matin au soir, il trouve réconfort auprès de sa seconde femme Béline, une cocotte intéressée par son argent qui le couvre de ses attentions affectées. Argan désire marier sa fille Angélique à un bon parti, le neveu de son médecin traitant (Monsieur Purgeon) , Thomas Diafoirus une tronche pathétique, un benêt de première qui s’apprête à suivre les traces de son papa, le « Docteur » Diafoirus, un charlatanesque technocrate grotesque d’un obséquieux ridicule. Mais la belle Angélique aime plutôt le fringuant Cléante, jeune homme de cœur, vif et fantasque, mais pauvre. Menacée du couvent par son père courroucé, Angélique se voit offrir un court sursis pour se décider. L’idée du monastère fait saliver Béline, qui se débarrasserait ainsi d’une encombrante et s’emparerait de la fortune du grincheux advenant son décès, très espéré, car elle complote la signature d'un testament à son avantage avec son gigolo et notaire d’amant, le ridicule Monsieur Bonnefoy.
Mais cela est sans compter sur la ruse de Cléante, qui s’introduit en se faisant passer pour un maître de musique, puis les manigances machiavéliques de Toinette, la servante revêche qui ira jusqu’à se déguiser en médecin afin de manipuler Argan en faveur d’Angélique, et l’influence de Béralde, le frère d’Argan , un homme raisonnable en toute chose qui de mèche avec Toinette tentera de raisonner le grabataire face à ses entêtements et lubies. Ébranlé par toutes ces manœuvres et poussé par Toinette à jouer le mort afin de mesurer la réaction de chacun, Argan , devant la somme des résultats, vacille: permettra t-il ce mariage ? L’amour triomphera-t-il?
Toinette se déguise en médecin et prépare son coup fumant avec la complicité de Béralde
La scénographie simple, efficace, dépouillée, laisse toute la place au jeu, tout en suggérant parfaitement le climat d’époque : en arrière plan, un mur en boiserie à caisson blanchi à la chaux, avec au centre, la porte menant au cabinet d’aisance puis une perspective d’arrière-cour. Deux points de fuite latéraux. Une petite table côté jardin, une chaise côté cour, puis, central, le large canapé où s'avachit le « mourant » pour y traiter ses affaires tout en râlant. Bien.
La belle farce! Lumineuse, rythmée, charnue, juteuse, impertinente, d'un léger potache croisé du beau verbe, du bel esprit aiguisé: cette vison d'une festive et ironique petite misanthropie procéde d'une dissection minutieuse des ataviques tares humaines, et des fallacieuses et inévitables inclinaisons de la race. Et jouée dans un esprit presque forain, délirant, flirtant avec le burlesque sans pour autant trahir le propos: rarement a-t-on vu l'esprit coquin et particulièrement aiguisé de Molière paradoxalement aussi bien mis en exergue. Est-ce cette approche particulièrement corporelle, physique, cette façon particulière d'incarner le sous-texte et de mettre en avant-plan soit les tares, soit les inévitables et viscérales pulsions d'êtres de chair, jamais la grande comédie du mensonge et des faux-semblants peut-être ne révéla avec autant de verve moqueuse la face qu'on se plaît à prétendre cachée de notre humanité, le dantesque jeu de dupes. N'en déplaise aux puristes, la démonstration n'en acquiert que plus de puissance sans trahir ni la substance, ni le texte : comme si le plaisir ne pouvait pas mener à la conscience! L'instruction par le rire atteint ici sa quintessentielle forme, mais faut-il absolument souffrir pour être d'esprit beau, comprendre, constater? La rigolarde dérision d'une réalité qui autrement pourrait s'avérer triste n'est-elle pas la meilleure des sublimations? Je pose la question.
Denis Trudel offre un savoureux Argan d'un patibulaire dérisoire et inoffensif, à la démarche légèrement pocharde, un grognard à qui tout arrive, clown triste souffreteux, pitoyable râleur néanmoins têtu, fat et orgueilleux, et avec une de ces bouilles : le Pantalone par excellence. Sylvie Potvin (qui ne laissa rien paraître d'une douloureuse blessure au pied) amène Toinette particulièrement volontaire, espiègle et coquine, d'une approximative obéissance revêche et qui finit toujours par arriver à ses fins, tournant Argan en bourrique (prémisse de la lutte des classes). Élizabeth Duperré offre juste assez de candeur apparente au personnage d'Angélique, avec sous-jacente à cette séduction manipulatrice du père, une ferme volonté et conscience des choses et une innocence relative: ne vit-on point son amant près de sa chambre, et de plus cette résistance est certes défiante (l'effritement de l'autorité paternelle, prémisse du féminisme). Puis Béline, véritable version vénale et intéressée de Bianca Castafiore, tout en poses précieuses et affectée, (avec une Annette Garant s'en donnant visiblement à coeur joie), et cet amant d'un flamboyant ridicule (Jean-Pascal Fournier en Bonnefoy), avec orgueil gonflé de bellâtre aux grandiloquentes simagrées corporelles de flamenco, avec qui elle bécote à la moindre inattention de son mari, là, en sa présence! Pierre-Luc Bouvrette joue avec à propos le jeune premier, Cléante, et avec tout le carnavalesque de la commedia dell'arte (très présente d'ailleurs) le docteur Purgeon.
Béline, la Castafiore vénale, monsieur de Bonnefoy, l'amant flamenco ridicule, et Argan le pingre
En parlant de docteurs, le théâtre se moque-t-il des humoristes autant que des prétentions du savoir médical, toujours est-il qu'apparaissent, avec des spectateurs se roulant par terre, Diafoirus père et fils tels des Denis Drolet du dix-septième: véritable délire, il fallait voir respectivement Jacques Allard (qui joue également un Béralde ironique) et J.-P. Fournier, complètement déchaînés en épouvantables tronches maladroites, rigides, d'un maniéré technocratique, empesé, tiqué et débile.
Tels des Denis Drolet du dix-septième, Diafoirus père et fils examinent ArganL'ensemble reste étonnamment, à l'intérieur du propos satirique de Molière, de très belle faction, très grand public, familial, d'une très correcte bienséance, et fera sans doute la joie de tous, que ce soit adultes ou public scolaire (on remarque pour ces derniers un matériel documentaire et pédagogique particulièrement soigné): la grande fête du théâtre se poursuit, avec un propos livré dans toute sa substance . Une matière qui étonnamment n'a toujours rien perdu de sa pertinence...
À voir certainement !
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Une production du Théâtre Longue Vue la Suite (LV2)
Texte par Jean-Baptiste Poquelin dit Molière
Mise en scène par Philippe Côté, assisté par Valérie Juneau
Comédiens : Jacques Allard, Pierre-Luc Bouvrette, Elizabeth Duperré, Jean-Pascal Fournier, Annette Garant, Sylvie Potvin, Denis Trudel.
Scénographie et accessoires par Julie Deslauriers
Costumes par Fruzsina Laniy
Éclairage par Jonathan Barro
Conception sonore par Pierre-Olivier Perron
Production par Stéphane Caissy
Régie par Esva-Rose Mercier
Phonéticienne : Huguette Uguay
Représentations :
Montréal – Gesù — 18 au 29 novembre
Québec – Salle Dina-Bélanger – 2-3-4 février
Drummondville – Centre culturel — 24-25 février
Rouyn-Noranda – Théâtre du cuivre – 18 mars
Val D’or — Salle Félix-Leclerc – 19 mars
Ville-Marie — Théâtre du Rift – 20 mars
Gatineau – Salle Odyssée –, 24-25 mars
St-Hyacinthe – Salle Desjardins – 31 mars
Théâtre Longue Vue la suite (LV2)
911, rue Jean-Talon Est, suite 223,
Montréal (QC) H2R 1V5
Tél. : (514) 849-9898
Télécopieur : (514) 849-9897
Adresse courriel : lv2@bellnet.ca
http://www.theatrelv2.com

