Par Yves Rousseau
Le théâtre à 4 Pattes propose une nouvelle traduction du texte de Brad Fraser. Originalement écrite en 1989, et portée à l’écran par le réalisateur Denis Arcand en 93, l’œuvre explore l‘univers trash et destroy d’une jeunesse hédoniste, désorientée, cynique et en pleine quête d’identité. Presque vingt années après le grand cri affamé « No futur » de la génération « X », le propos est ici transposé aujourd’hui, dans confort bobo anesthésié de tourbillon multimédia, de rêve en rave. Autre temps, autre solitude, même douleur. L’histoire se répète.
Crédit : Danny Gilmore
Trois personnages : Charles, David et Benoît dans le bar
Trois personnages : Charles, David et Benoît dans le bar
David (M.-M. Legault) est un comédien trentenaire homosexuel_ qui aurait peut-être pu avoir du talent si l’occasion s’était présentée. Comme tant d’autres, le voilà gagnant sa vie (ou croupissant) dans l’univers de bars, où il s’amuse comme un chat avec une souris avec ce jeune garçon de table, Charles (J.-S. Traversy), qui cherche son orientation et semble s’être épris de lui. Cet univers de faux lui convient parfaitement. Nul ne peut vraiment l’atteindre. Blindé de désillusions, il promène son spleen hédoniste. Il se complaît dans son cynisme, sa quête sordide du plaisir, de relations jetables sans lendemains en persiflages sarcastiques dont fait les frais son entourage. Il y a sa coloc Caro, une critique littéraire qui ne finit jamais les œuvres à analyser, et qui se cherche, d’expérience saphique, avec cette Julie (Anne Trudel), en prince charmant illusoire, tel ce Robert (C. Montminy) qu’elle découvre être marié. Benoît, le meilleur ami de David, surgit toujours à l’improviste, souvent ensanglanté, prétextant des rixes de bar, et se targue de ses nombreuses conquêtes féminines tel un viveur sans scrupules : mais est-il aussi hétéro qu’il le prétend? Et ne parle t-on pas de ce psychopathe et de tous ces assasinats de femmes à la radio ? Reste Sarah (J. Carrier-Prévost), ou tous vont se mêler, papillonner, une cynique pute donnant dans le_sado_maso,_parfait match idéologique pour son ami David avec qui elle contemple la laideur humaine.
Tout un défi pour monsieur Gilmore. L’univers éclaté, d’un point de vue existentiel, se double d’un éclatement des lieux. Tout à fait atypique en théâtre, on voit plutôt ça au cinéma. Avec peu de moyens, Gilmore relève le défi : habitations, bar, discothèque, lupanar-donjon, bref, le véritable défilement enchevêtré et psychédélique de flashs de vie et de lieux se concrétise essentiellement par une mise en place serrée et des découpages d’éclairages, avec occasionnel support audio enregistré, ou in vivo, comme ce rave suggéré simplement par une rythmique martelée par un comédien hors-champ sur la caisse de résonance formée par ce rectangulaire praticable inclinée en centre scène et une zone de lumière hallucinée. On se débrouille avec ce qu’on a. Côté jardin, un pupitre lumineux représente le bar. La couche, le futon de l’appartement, un simple empilage couvertures de flanelle : on les utilisera à tout vent, parfois tendue pour certains jeux d’ombres (en prologue) représentant l’univers de stupre et de décadence, mais surtout comme écran masquant les diverses évocations de scènes olé olé: très prude, sage et poli.
Un choix de traitement? Une approche plus grand public? Si le texte, l’émotion au niveau de la substance des personnages est bien portée, et si le déroulement halluciné de jump-cut et en dent-de-scie participe étroitement de la construction de cet univers éclaté: la retenue de l’ensemble et l’approche du jeu a certes le mérite de nous situer surtout au niveau de ce que porte le texte sur l’intériorité des personnages, mais également le désavantage d’être peut-être désincarné d’un certain sentiment d’urgence, de viscéral et atavique humanisme ici décadent.
Les maladroites et drabes scènes érotiques et certaines contextualisations supposément sulfureuses semblent êtres au tricot et à la « flanalette » ce que la dentelle et le feu sont à Dave St-Pierre. Peut-être un peu trop propre, propre propre, domestiqué, dans le ton, l'émotion.
Tout de même, à l’intérieur des limites de l’approche, de belles performances. Michel-Maxime Legault construit un personnage peut-être plus dissocié et blessé, plus réfugié dans le confort du « bitchy-bitchy yayaya » à tout vent que machiavélique. Claude Montminy et Anne Trudel offrent des personnages de soutien très corrects. Benoît Finley se démarque avec un caractère en pleine implosion dantesque et diabolique avec un regard de plus en plus troublant et inquiétant, alors que Jean-Simon Traversy offre une belle performance sensible et bien incarnée en jeune homme honnête avec un point de vue presque candide dans la découverte de cet univers de duperie. Julie Carrier-Prévost, en dominatrice_, construit un personnage contemplant la perversion humaine avec le même regard cyniquement blasé qu’un boucher sur son étal. Routine. De la viande, du fric. Finalement, Brigitte Hébert-Carle, dont la traduction en québécois semble fonctionner, paraît d’autre part ici avoir un jeu quelque peu décalé par rapport au reste de la distribution : est-ce le fruit d’une trop grande retenue (direction?), toujours est-il que l’expression m’a semblé (à mon humble avis) tiède et d’une certaine unicité de ton, le jeu désincarné, les enchaînements parfois mécaniques et on cherche la substance du personnage, ses pulsions et motivations, une matérialisation tangible du travail d’intentions.
Si certes la pièce souffre de ces quelques limites, parfois agaçantes, elle parvient tout de même à poser de pertinentes questions sur le devenir contemporain, et recèle plusieurs moments intéressants.
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Une production du Théâtre à 4 Pattes
Texte de Brad Fraser
Traduction de Brigitte Hébert-Carle
Mise en scène est de Danny Gilmore.
Scénographie et éclairage de de Ève Champagne-Thériault
Comédiens: Michel-Maxime Legault, Brigitte Hébert-Carle, Benoit Finley, Julie Carrier-Prévost, Jean-Simon Traversy, Claude Montminy et Anne Trudel .
Du 26 novembre au 6 décembre 2008 à l’Espace Geordie
4001, rue Berri
Billetterie: (514) 529-5806
Réservation par courriel : theatrea4pattes@hotmail.com
