20 novembre 2008

Temps de nuit - Les Berbères Mémères

Par Yves Rousseau


Un bar. Pour vrai. Quelques employés se mêlent aux habitués. Tempus fugit, cruel et sans merci, voilà la fin de la jeunesse étirée qui se pointe, suprême menace. Pour tous. Fin vingtaine, début trentaine, mais on s’accroche. À coup de trinque, à coup d’accroire. Fuite. Peur. Étourdissements. Errance.

Un endroit hautement fréquenté par les jeunes comédiens pour cause d’emplois alimentaires que cet univers des bars, me rapportait l’auteur Leïla Louchem. Barman, serveurs, autres : un point d’observation privilégié que ces endroits, souvent informellement dédiés à une tranche d’âge très définie. Ici les derniers nés de la génération « X » se mêlent aux premiers « Y ».

Sur la scène, un être triste, l’air nostalgique, retourne d’un geste hésitant et retenu un sablier qui de sa poussière laisse couler le temps : celui d’une jeunesse? Autour, quelques tabourets renversés, le sol jonché des détritus de la veille. Puis un long bar avec, côté cour, la station DJ (servant de régie). Le plafond est bas, l’éclairage sombre, comme tous ces murs. Tout est brun. Écrasant.

Puis les voilà. Très typé par leurs vêtements (divers kits clichés du plateau) et par leur langage corporel, l’ensemble résumant toute la « profondeur » de leurs personnalités : Alexandre le barman (Martin Tremblay), simple et volontaire, en jean-chemise, se la joue cool et relax; kit neutre, body noir sur chandail écharpe pour Maria (Elkahna Talbi), mouvements en dents de scie, brusques, nerveux, anxieux; la Cléopâtre de la rue Rachel, Eva (Catherine David) une pseudo bobo, pétasse cokée au look néo-squaw, toujours éjarrée le cul à l’air se la joue « been there, done that », blasée, flyée potache, boudeuse, hystérique et capricieuse; le dandy narcissique, un Boris Vian « wanabe » au maniérisme affecté d’un grincheux fantasque, précieux et acerbe (David Michael); Sarah, fraichement larguée, là, sous nos yeux, encore en robe de soirée kitsch (Annie Darisse) qui consomme la tristesse de sa féminité déçue et éconduite; Gabriel, frondeur, genre pseudo humoriste de mini-putt tout en persiflages iconoclastes (Alphé Gagné) légèrement dissociés; Samuel (Benoît Drouin-Germain), le pseudo-intellectuel torturé, un existentialiste de centre d’achat attriqué en tronche branchée; une pléiade d’emmerdeurs viendront ponctuer « l’action », défilant à la suite, vendeur, quêteur, téteux, largeur, souteneur, tous incarnés par Joakim Morin.

Crédit: Les Berbères Mémères
Les personnages: en avant un zigoto, puis l'humoriste de mini-putt, la belle éconduite, l'existentialiste de centre d'achat, le dandy, la Cléopâtre de la rue Rachel et le barman.


Les conversations en porte à faux, d’un boboche festifs, une véritable élégie de la superficialité, parlent par le sous-texte rendu, incroyablement riche, mettant en exergue ce qu’ils révèlent des personnages, par leurs fuites et évitements: dès qu’un sujet moindrement interpelant point, paf, un « shooter », une pirouette, un calambour, une diversion. Les conflits latents ou les drames, comme ce suicide d’un proche à peine évoqué, sont complètement éludés, alcoolisés, escamotés. Tout reste anecdotique. Simiesque occupation de l’espace en charge et en retrait, ballet hyperactif d’activisme pour ne jamais être en contact, frivole et tourbillonnant de persiflages et cabotinages, tout cela dresse un tableau impressionniste de cet état d'être par ce qu'il révèle de blessure et de vacuité, avec le cynisme mur à mur comme ultime moyen de défense, le confort de l’ignorance. Ils promènent leur vide existentiel pathétique, noyé de verre en verre. Fuite totale vous dis-je.

Et quoi d’autre, comme thématiques induites, insufflées, mises en présence, en existence par le jeu (très correct au demeurant) et la construction des caractères?

D'abord, il y a l’impossibilité d’être soi même : on pourrait volontiers les imaginer commis de bureau, comptables, mais tous arborent des pseudo personnalités de créateur, d’artiste, de pseudo poète, dans une autofiction d'apparence et d'occupation, un lieu du faux ou tous, malgré quelques affronts, font mine de se croire avec complaisance. De facto, un incroyable malaise, un profond sentiment d’inadéquation d’un soi-même trafiqué et ostentatoirement maquillé pour le troisième balcon. L’autofiction alimente le drame fabriqué (poète incompris, artiste ignoré), qui lui-même alimente l’autofiction à teneur de confortant onanisme existentiel narcissique et affabulatoire : quintessentielle et pathétique élégie du faux.

Puis, mus par une peur morbide de la solitude, tous tentent de s’approcher, de trouver quelqu’un, cherchant nourriture affective tout en étant incapables d’en donner. Sont-ce ces couples éphémères présentés en flash-back, ou toutes ces unions parentales avortées, toujours est-il que l’engagement dans toutes ses formes semble hyper menaçant : on tente un court moment, puis on décroche avant de risquer de s’attacher et de se faire abandonner ou blesser. On s’approvisionne dans le grand supermarché du consumérisme relationnel. Du jetable. Ze meat market.

Il faut dire que cette virtualité et viscosité des liens est facilité par la technologie, plus besoin d’être confronté à un être réel, on peu se défiler rapidement : les protagonistes se draguent et se larguent par messages texte , « j'ai déjà flushé un gars au jour de l’an avec un texto qui rimait », de s’écrier Maria.

Ensuite, une viscérale phobie de la passation à l'âge adulte : phase de jeunesse qui s’éternise : perte de sens, on serait bien dû pour passer à autre chose, mais on s'accroche. Et on semble tourner en rond.

Tous potentiellement assez intelligent, sans doute parfaitement capable de réaliser la situation : un potentiel de conscience noyé dans cette fuite vers l’avant (vers le néant), aveuglement volontaire dans les miasmes de l’air du temps. Cherche-t-on à enlever toutes excuses aux personnages? Jusqu’où victimes d’un contexte, et jusqu’où responsables de leurs choix? Ici, pas de rédemption.

La (contre) catharsis prend racine dans « freak-out» collectif exutoire, la grande danse éclatée du désespoir et de l’aveuglement volontaire s’échouant dans une dernière tentative, lâche, molle et d’une infinie tristesse, pour voir si on ne pourrait pas se trouver quelqu’un pour la nuit, puis exit. Le sablier s’est vidé.

Quelles étaient les intentions : monter un microcosme, un échantillon d’humanité pour ce qu’il est, où plutôt volonté de représenter le grand drame d’une génération? Pas clair. L’œuvre est proche parente de propos et inspirée, dixit l’auteur, par la pièce écrite par Claude Poissant en 1983 et intitulée « Passer la nuit », qui avait été montée en production libre supervisée à l’EST en 2005 par Madame Louchem. Comme quoi finalement on touche à une certaine universalité temporelle : plus ça change, plus c’est pareil…

Certes une comédie dramatique noire où on rit, jaune, devant le tragique spectacle de la vacuité, de la lâcheté, de la facilité avec une auteure/metteur en scène procédant à une véritable exécution envers les personnages montrés dans toute leur auto-abjection. Et dans tous les temps touchants de leur humaine vulnérabilité.

La beauté dans la laideur, en pleine gueule et sans compromis.



Est-ce ainsi que les hommes vivent
Et leurs baisers au loin les suivent
Louis Aragon

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Texte et mise en scène Leïla Thibeault Louchem

Comédiens: Annie Darisse, Catherine David, Benoît Drouin-Germain, Alphé Gagné, David Michaël, Joakim Morin, Elkahna Talbi, Martin Tremblay
Conception sonore et assistance à la mise en scène par Ines Talbi
Éclairages par Karine Gauthier
Scénographie et costumes par François Tremblay


Tous les lundis, jusqu'au 15 décembre 2008
4177 St-Denis

Billetterie: 514 995.6765