lundi 17 novembre 2008

Rythmes (Pas / Comédie) de Samuel Beckett - Absolu Théâtre

Par Yves Rousseau


Avec Rythmes, Absolu Théâtre propose un court assemblage de quarante-cinq minutes constitué de deux courtes pièces de Beckett : dans « Pas », un être fantomatique arpente la scène en dialoguant avec sa mère probablement mourante, une voix d'outre-tombe hors scène. Dans « Comédie », trois têtes parlantes relatent dans un mode tout à fait absurde une histoire d'adultère. Le rythmes du débit verbal, du climat, est ici examiné pour les besoins de l'analyse en tempo métronomique, comme en musique...


Entrons dans la salle intime du Prospero, une boîte noire d'environ 40 places. Sur la petite aire de jeu, voilà un praticable rectangulaire haut de vingt centimètres et long l'environ trois mètres sur lequel sont disposés symétriquement trois cubes (pour « Comédie »). Devant, directement au sol, un espace de jeu large d'un mètre (pour « Pas »). Deux zones de jeu pour deux petites pièces de tempos opposés.

La pièce débute avec « Pas », avec un tempo au largo (métronome 40) grave et solonel rythmant chacun de ces pas lourds et scandés de cette dantesque et spectrale créature blafarde et évanescente, vêtue d'une blanchâtre robe de brouillard existentiel gris : chaque coup de talons est amplifié par un écho de déréalisation. Les temps de vie et les rôles se brouillent : qui est la mère, est-ce cette voix? Qui est la fille, serait-ce cette torturée dont l'errance en compulsive parade par vas et viens semble procéder de l'alpha et l'oméga de vies, dans toute l'intemporalité de tous les temps de l'être, et ce en cycles infinis dans l'hippocampe de l'espace et du temps?

Intéressant et presque gothique, convenablement joué, avec le tout dantesque lugubre nécessaire.

Crédit: Serge Mandeville
Blanchâtre robe de brouillard existentiel gris

Puis « Comédie », frénétique ballet découpé en réplique casse-gueule sur fond d'histoire d'adultère. Trois entités schizoïdes, là sur les cubes, trois points de vue: soit isolés, lancés par bribes de quelques secondes puis interrompues alternativement par un ballet de projecteur de poursuite, ou soit communes en cacophoniques babillages. Deux sortes d'enchevêtrement finalement. Cynique et ironique examen de la bête humaine, ni le récit au langage châtié ponctué de contre effets comiques en lancées vulgaires, grivoises et triviales, ni l'intensité maniaque et affectée des caractères ne prêteront caution à une quelconque rédemption morale : au contraire, l'ensemble ne participe qu'à plonger les protagonistes dans les tréfonds abyssaux de leurs petitesses. La belle humanité.

Crédit: Serge Mandeville
Trois entités schizoïdes

Ici les habituelles grandes cruches, vases, potiches ou jarres dans lesquels les personnages sont habituellement pris avec, fixes, seulement les têtes émergentes, ont été remplacées par de blanchâtres tabliers, l'ensemble permettant tout de même d'à peu près procéder à cette décorporalisation, à ce surréel englué au burlesque catatonique. Le rythme de la première partie, celui de l'exposition des faits, est il me semble en moderato, métronome 120 : c'est peut-être un peu lent : l’allegro 140 de la deuxième partie, celle de l'interrogation grotesque des caractères sur les tenants et aboutissants issus des faits, me semble constituer ce qui est habituellement le rythme de départ pour la portion initiale sur lequel se base cet accelerando ! L'effet d'existentialité sourde et absurde reste présent, mais moins puissamment. Du point de vue de la diction, clarté de voix, Beckett ne pardonne pas, et si la prestation de monsieur Limoge était savoureuse et impeccable, et celle de Caroline Lavigne très correcte, elle m'a semblé laisser légèrement à désirer dans le cas de Marie-Ève Bertrand, avec quelques petits accrochages, et un rendu qui aurait pu être sans doute moins enroué, plus clair, mieux découpé et articulé.

Intéressant exercice théâtral baptisé Rythmes, et qui justement en manque peu être un peu...

De bons moments, mais avec quelques inégalités.

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Une production Absolu Théâtre

Texte de Samule Beckett
Mise en scène et conception sonore par Serge Mandeville

Comédiens: Caroline Tanguay, Marie-Ève Bertrand, Caroline Lavigne et Pierre Limoge
Scénographie et costumes par Marianne Forand
Éclairages par Renaud Pettigrew


Du 15 au 22 novembre
Salle intime du théâtre Prospero
1371 rue Ontario Est

Billetterie : 514-526-6582