jeudi 13 novembre 2008

L’heure du lynx de Per Olov Enquist — Le Groupe de La Veillée


Par Yves Rousseau


Un hôpital psychiatrique, un patient interné pour un crime atroce, une pasteure et une psychologue . Mysticisme, dogme et science se rencontrent, et se heurtent.


En arrière-plan côté jardin, le cagibi de l’infirmier de service, avec cette fenêtre de surveillance. Passage obligé pour pénétrer cette cellule, l’unique accès. Ensuite côté cour, en fond de scène, une immense fresque monochrome représente un lynx, révélé parfois par quelques jeux de clair-obscurs. L’ensemble est d’abord brièvement éthéré par une semi-transparente membrane sur laquelle est projeté un extrait de l’Évangile selon Saint-Jean (chapitre 14, versets 2 et 3). Un projecteur avec gobo produit des reflets de fenêtre grillagée jettés au sol selon un angle expressionniste, d'une blafarde et lunaire lumière. S’y trouvent quelques chaises, une table, puis en avant-scène centrale, le tabouret du fou. Sombre, mystique atmosphère. Une scénographie sobre, efficace, de belle faction.

Trois personnages, plus une présence discrète, celle de l’infirmier. D'abord, long prologue en aparté par le personnage de la pasteure: le récit est de son point de vue en flash-back dix-huit années auparavant. La voilà appelée à la rescousse par une connaissance avec qui elle entretient pourtant une relation tendue : une psychologue poursuivant une expérience d’humanisation de criminels psychiatrisés par introduction d’animaux de compagnie, et tournant au fiasco. La pasteure occupera essentiellement l’espace territorial gauche (vu de la salle), en opposition totale à la praticienne, à droite. Lui, central, sur son tabouret, se révèle par son délire: enfance chaotique en deuils et blessures, foyer instable et parentalité carentielle (voire absente), avec comme ultime figure nourricière le grand-père. Dont la maison était maintenant occupée par un couple âgé. Qu’il allât revisiter. Cette maison, unique lueur dans une vie sombre, seuls petits morceaux de réminiscences aimées, le havre-frontière entre l’espoir et le néant : il perd la carte, les massacre à coups de barre de fer. Assassinés. Puis se livre à un bizarre rituel...

Crédit Le Groupe de la Veillée
La pasteure, le fou et la psy (Carmen Jolin, François Arnaud et Isabelle Tincler)


La rencontre a lieu après une tentative de suicide, quelques jours avant la dernière, réussie. Le chat Wally remis pour l’expérience, zigouillé, entre autres. Et pourtant il lui parle, le voit. Son chat l’attend, de l’autre côté, avec celui à qui l’on n’a pas à demander pardon. Aimés tels quels. Science et foi confrontées. Fabulation contre science, quête mystique révélatrice contre dogme. Psy excédée, presque hystérique, opposant sa science; pasteur offrant empathie, quête sensible de sens, prêtant ainsi flanc à la poursuite du récit fiévreux. Good cop, bad cop.

Crédit Le Groupe de la Veillée
L'Écoute de la pasteure prête flanc au récit fiévreux


En-dehors du cadre, en pleine déréalisation : voici un extrait :

— Le jeune dément : Wally, c'est fou ce qu'il pouvait dormir. Tu sais il était comme un lynx : eux, ils peuvent dormir vingt et une heure d'affilée, après quoi ils chassent pendant trois heures, bouffent pendant une heure puis, ils se rendorment.
— La psy : Tout ça fait vingt-cinq heures. Il n'y en a que vingt-quatre.
— Le Jeune : Ah? Eh bien, la vingt-cinquième heure se trouve peut-être... en dehors?

Hors du monde, du temps, de la raison, des conventions. Tout vacille. Incroyable pouvoir d’attraction de la folie: une démence pourtant crâneuse, ironique, cynique, tournant en bourrique la praticienne par l’humour noir, jaune et grivois d' un patient qui se croit dans son délire. Démentielle errance biographique, fabulatoires évocations de morceaux d'existence, fuite totale comme ultime mécanisme de défense: ses propos peignent le grand tableau schizoïde de sa vie. Avec cette dimension spirituelle, cette révélation qui ne pouvait naître que de l'extrême, et qui paradoxalement viendra remettre en question la vocation de la femme d'église...

Peu avant la pièce, la relationniste informa les journalistes qu'il y avait eu un remplacement de dernière minute : Carmen Jolin allait jouer la pasteure, et n’eût que cinq jours pour se préparer. Peu de comédiennes accepteraient de jouer dans ces conditions. Chapeau : son texte parfois en main pour les longs apartés, était déjà intégré pour les dialogues. Expérimentée, dotée d’une belle profondeur, madame Jolin réussi à sauver les meubles, à offrir une prestation plausible, intéressante, même si on sent encore tout le poids texte, des enchaînements, et l’inévitable flou d’intention grimé par l’unicité du ton empathique et préoccupé du caractère. Peu auraient pu faire mieux en aussi peu de temps. Devant cette approximation, François Arnaud dont les répliques sont surtout attachées à celle du pasteur, offre une performance très correcte, semblant broder au nécessaire quelques raccords devant certains flous d’entretien , bien articulé au niveau du ton et du langage non verbal de son personnage aux allures d’adolescents persifleur, iconoclaste et halluciné, souvent plus drôle que tragique (une limite?), en contretemps de sa douleur et de la gravité des autres, complètement dissocié. Plutôt que la narration, le personnage d’Isabelle Tincler hérite parfois de longues diatribes d’aspect scientifico-documentaire, me semblant assez cruelle à se mettre en bouche et à rendre avec naturel pour un acteur. Peut-être eu il fallut en faire des apartés, ou mieux souligner par métalangage et convention de mise en scène que c’en était : est-ce la nervosité de la première ou carrément la direction de jeu, toujours est-il qu’on a l’impression que l’interprète est parfois en avant du texte, les répliques déboulent, et les transitions entre l’espace aparté et l’espace personnage semblent insaisissables et conséquemment, globalement les intentions semblent procéder d’une matérialisation parfois désincarnée ou encore peut-être un peu surjouée, affectée.

Il faut dire que les éclairages, assez immuables (visiblement un choix de sobriété) ne contribuent que très peu à découper le propos en séquences, à définir des sous-contextes, et à rythmer l’espace et le temps. Malgré tout on réussi quand même à relativement bien appréhender la démarche des personnages (de la prêtre et du fou), en particulier la réflexion sur la foi déclenchée chez la pasteure, et tout le dantesque de la nihiliste trajectoire damnée d’illumination du jeune homme.

La musique – très discrète, essentiellement présente dans le build-up final est lancinant vortex, un mantra spatial, surréel, ténébreux et inquiétant, rajoutant au mystique de cette 25ième heure.

Que penser de l’œuvre dans son ensemble? Prometteuse, inégale dans son interprétation, pêchant parfois par un excès de sobriété conférant certains aspects du langage scénique au statisme. Plusieurs bons moments, reposant essentiellement sur la performance de monsieur Arnaud. Malgré certains aspects particuliers du texte. Cela semble essentiellement lié à une question de temps, comme une œuvre basée sur des prémisses intéressantes, mais hélas présentée trop tôt aux médias?

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Une production du Groupe de la Veillée

Texte de Per Olov Enquist
Mise en scène par Téo Spychalski
Traduction par Asa Roussel
Avec François Arnaud,
Isabelle Tincler, Carmen Jolin et Gaétan Nadeau
Éclairage par Marie-Ève Pageau
Costumes par Marie-Pyer Poirier


11 novembre au 6 décembre 2008
Théâtre Prospero
1371, rue Ontario Est
Montréal (Québec) Canada
Billetterie : (514) 526-6582