vendredi 7 novembre 2008

La Céleste Bicyclette — Théâtre Les Rêves de Mutabala (TRM)

Par Yves Rousseau


Dans « La Céleste Bicyclette », le public pose en visiteur d'un patient psychiatrique en cure fermée, car ayant commis l'irréparable. La pièce se déroule au pavillon Roland-Bock de l'hôpital St-Luc...


Total procédé de décloisonnement théâtral, de mise en contexte on ne peut plus réaliste : la pièce se déroule dans une unité psychiatrique partiellement désaffectée. Après s’être présenté au poste de garde, une infirmière nous autorise à emprunter l’ascenseur pour le troisième. Éclairage impersonnel, habituelles et morbides couleurs d'un nanane hospitalier, froid ameublement générique. Une seconde infirmière nous remet notre dossier médical (le programme), puis c’est la salle d’attente. Puis voilà, nous pénétrons dans une petite cellule, la même atmosphère , dans un claustrophobisant six mètres par dix. Le voilà. Pieds nus, vestons et gaminet. Au milieu de trois chaises en plein centre d’un mystique cercle de petits cartons de notes. Psychiatrique. Ailleurs, hors du monde. Un univers d’enfermement qui s’impose avant même la première réplique. Armoires, tiroirs, tout est verrouillé. Seul l’esprit tente de s’échapper. Ultime marginalisation, diagnostiquée et consacrée.

Crédit: Kim Spalding
Seul


Captif. Pas tant d'un lieu que d’un état. D’un acte. Désespéré et odieux lendemain amers amoureux, perte en éclats de canon. Alors la fuite. Dans l’éclatement du moi, dans ce morcellement de l’être en autofiction fusionnelle de planète, de galaxie, d’êtres, de sensations dans un grand sens des choses lié par un fil schizophrénique. Comme cette grande et lyrique balade de vélo, astrale et exalté, où la douleur d’être s’évapore de magnificence poudre d’étoile de rêves sur parcelles de temps et d’espace et de… Plateau Mont-Royal.

Une zone d’incertitude permanente, en éclipse de réalité, en aurore boréale de monde réinventé. Loin l’ancienne vie d’acteur de théâtre. Abyssale résurgence d’un mythique et mythifié passé, le voilà cherchant à trouver dans le regard de ses visiteurs une justification, une caution : dantesque toile d’araignée, tissage d’associatifs segments de délire et de morceaux de vrai. Ultime évasion, dans l’autodestruction, mort par retrait du monde.

Schizo-impressionniste univers de pensée, habité dans l’espace par un évanescent ballet de petites fuites, d’évitement, un clair-obscur de d'intériorité et de mouvements sublimés en fractures d’expressionnistes éclairages scandant les mouvements en vagues d’évitement et de retour, un travail impeccable de Richard LAROUCHE, malgré un équipement limité à une quinzaine de mini spots. Si repris en salle, l’ajout de quelques pendrillons sombre permettra sans doute d’éviter les retours de lumière (murs naturels de l’hôpital) et d’offrir un découpage plus décisif.

La musique de Éric Asouad, qui rappelle beaucoup l’univers de Ludovic Bonnier, une suite de spleenétiques plaintes, planant glissando de spatiale guitare, en mode mineur, juste assez présent, soutient à merveille la gravité au nihilisme halluciné du personnage.

Le texte de Roch Carrier, de substance poétique, qui date des années soixante-dix, a visiblement été rafraîchi dans ses références (lieux, bistrots), et n’a pas pris une ride, sauf peut-être pour les personnages évoqués, une infime portion de la pièce : la psychiatrie a bien évolué depuis, et l’approche technocratique imbue de théorie psychanalytique vaseuse d'un praticien olibrius obséquieux parait manichéenne. La même réserve pourrait s’appliquer à l’épouse, une cocotte capricieuse, dépensière et entretenue brossée à gros traits, image de la femme réactionnaire? Quoi ces aspects pourraient être partiellement justifiés par la distorsion perceptuelle du caractère et son délire de justifications.

La composition du personnage étonne par son réalisme. En entretient, après la pièce, j’ai demandé comment la préparation du personnage avait été abordée : il y eu certes consultation de spécialistes, mais nulle observation directe. Pourtant, on s’y méprend. Le regard troublant, fiévreux d’absence, l’occupation de l’espace et le discours suivant une logique associative aux syllogismes détournés, la relation dans la non-relation, effarant. À peine remarque-t-on quelques bêchages, parfois, sur certains mots de plusieurs syllabes. Mineur. Plausible, de toute façon, vu l’état. Captivant et certes dérangeant.

Pour quitter le lieu, la garde en chef doit actionner l’ascenseur à l’aide d’une clé. Avec un soulagement certain, et malgré la qualité de l’ensemble, on anticipe l’air libre, content de n’être que visiteur dans cet univers de murs épais et écrasants : preuve du but atteint, le théâtre par immersion cogne sur le bon clou. Exit.

Une expérience qui vaut le détour.

_______________________________________________


Une production du Théâtre Les Rêves de Mutabala (TRM)

Texte de Roch Carrier
Mise en scène de Nathalie Piette
Comédien: Serge Alain Cambronne
Conception sonore par Éric Asouad
Régie et éclairage par Richard Larouche

Du 22 oct.au 14 nov.
Pavillon Roland-Bock de l'hôpital Saint-Luc.
1053, rue Sanguinet, Montréal

Gratuit
sur réservation au 514-529-1103.