vendredi 28 novembre 2008

Jam Pack - Théâtre les Porteuses d’Aromates

Par Yves Rousseau

Avec Jam-Pack Marcelle Dubois explore les aléas de la divergence en nous entraînant dans un univers paradoxal et contrasté, du théâtre non réaliste qui évite toute prise trop tangible qui pourrait nous faire dévier de cette rencontre choc avec la réalité émotionnelle des personnages. Incandescent magma dans toute la symbolique du rêve. Aucune réponse, tout est ouvert.


Depuis la tragique disparition de leurs parents, Jam Pack et Luciole, vivent en isolée symbiose à l’extrémité d’une île dans leur cabane côtière. Frêle spoutnik livré aux assauts d’existentielles tempêtes océanes, leur orbite schizoïde et elliptique croise parfois celui du village, gravitationnelle force opposée des cancans perfides et du jugementalisme face à la différence. Mais la capsule d’enfance retenue s’effrite sur les vagues du temps adulte, les morceaux brisés du miroir aux illusions ne tiennent que par une vague pellicule de douleur. S'en vont les ciels étoilés de merveilleux, les jeux d'antan, là ensemble. Urgence. Implosion.

Crédit: Alexis Chartrand
Une symbiose inquiétante

Le huis clos est troublant. Situé nulle part dans le temps et l’espace, pas de prises offertes: en flottement, avec une déréalisation impressionniste d’effet et expressionniste de moyens qui nous livre la réalité des personnages par éclats symbolistes en dantesque onirisme.

Crédit: Alexis Chartrand
Dantesque onirisme

Deux parenthèses de vie adossées aux mécanismes de défense de l’autofiction et de la fuite à l’orée de la grande courbe de sortie, en exit opposés : intérieure pour Jam Pack dans son univers schizophrénique érémitique, un laboratoire de pacotille chargé du grand sens céleste et mystique des choses dans l’auto mutilatrice quête du grand remède d’inaccessible normalité convoitée, cette démarche agissant comme une glue fragile unissant un moi morcelé cuisant dans la grande marmite pression de l’à vif, du trop, de la blessure et de la pulsion de mort; puis extérieure pour Luciole, légitimant témoin, l’évanescente caution, le lien sur le monde, avec la bouteille-bouée à la mer de sa sororale affection s’échouant sur les ressacs du désir dans une lumière de force de vie aux enivrants effluves de son mont de vénus, qu’escaladent dans l’interlope hypocrite du déni et des ragots, les mâles du village cachés dans silence acheté de l’argent. Ça complote l'effacement de cette gênante. Fantasme d’auteur, clin d’œil, romantico-kétaine en-soi assumé avec auto-ironie moqueuse, il y aura peut-être un prince charmant pour se lever, la voir, la sauver, élu d'entre tous...

Crédit: Xavier Dupont
Deux parenthèses de vie adossées dans l’autofiction

Au milieu ce texte fiévreux de cris aux éclats sanglants de viscéraux déchirements, au milieu des couteaux lacérant le tableau du grand bal masqué des bonnes intentions face à la divergence, de l'hypocrite et médisante tolérance des bien pensants, la grande danse de la laideur humaine paradoxalement habillée de la fine et délicate dentelle de la fragilité de l'âme, de sa vulnérabilité, de son atavique besoin de l'autre, tout cela sous l'âcre symphonie de l'abandon.

La scénographie, fantastique, participe étroitement de cet univers : un praticable surélevé de cinq mètres carrés est entouré d'immenses côtes (6) de baleine, comme trois parenthèses. Côté jardin, le lit en hauteur, côté cour le surréel « laboratoire », un bric-à-brac de loupes, fioles, aiguilles,clavier et... sacs sanguin. De multiples câbles descendent, on s'y pend lors des tempêtes (omniprésentes), pas tant pour tenir les morceaux (de vie et de cabane) que pour se retenir soi. La trame sonore, orageuse, explosive, soutient bien le climat d'urgence parfois inquiétant. L'éclairage rend avec superbe le glauque atmosphérique en pénombre et en clair-obscurs. Perdus sur le bord d'une mer, dans les dédales d'une tempête existentielle.

Crédit: Alexis Chartrand
Perdus dans les dédales d'une tempête existentielle

Le jeu offre des moments assez puissants, en yin et yang opposés : l'aspect aérien, parfois presque candide et émerveillé de la jeune femme versus l'auto-digestion démente et torturée du frère, un build up vers l'éclatement convainquant. Ces villageois auquel les personnages prêtaient voix se matérialisent par ces poses catatoniques, telle une possession. Sans sortir du concept et trop télégraphier le sous-texte et marquer les frontières entre les diverses zones du perceptible, je me suis demandé s’il n'eût pas été souhaitable de légèrement mieux souligner ce passage par une convention de geste et, surtout, d'éclairage. Ces passages me semblent plus difficiles à appréhender, surtout lorsque sans ces côtes géantes parfois utilisées comme interlocuteurs suggérés et alors mues par des câbles, psychotiques marionettes. Mais on y arrive. Bellement habité, incarné.

Crédit: Xavier Dupont
Puissant moment d'expression

Un univers particulier, un texte original, dans un rendu absolument sans compromis. On accepte la proposition avec un certain abandon ou on passe tout droit. Il n'y a pas de confort facile.

L'expérience vaut certainement le détour.

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Production du Théâtre les Porteuses d’Aromates

Texte et mise en scène par Marcelle Dubois
Comédiens: Félix Beaulieu-Duchesneau et Marie-Ève Pelletier
Scénographie par Véronique Bertrand
Direction de production par Xavier Dupont
Éclairages de Thomas Godefroid
Conception sonore de Caroline Turcot

25 nov. au 13 déc. 2008
Salle Jean-Claude Germain du Théâtre d'Aujourd'hui
Billetterie 514 282.3900