dimanche 12 octobre 2008

Top Dogs de Urs Widmer - Le Théâtre de la Marée Haute

Par Yves Rousseau



Dans « Top Dogs », Urs Widmer jette un coup d'oeil ironique et cynique sur le merveilleux monde requin, foncièrement égotique, arriviste et carriériste des grands cadres supérieurs, les preux chevaliers du capitalisme, les croisés de la quintessencielle part de marché, surfant sur une théorie économique néo-libéralisante et le culte de la performance dans une ultime quête du Graal en forme de rêve américain. Mais voilà, une mauvaise vague économique en dépose certains sur la grande plage déserte du... chômage! Nous les retrouvons ces individualistes complètement largués, en pleine formation-recyclage commanditée par leurs anciens employeurs, témoignant à la suite de leur sort. Un groupe d'entraide, en quelque sorte...


Sur la scène, une sarcastique évocation des ces drabes et fonctionnels espaces utilitaires, bureautiques, une salle d'attente pour le retour à la vie, un grand point de suspension existentiel. Chaises d'un vinylisé noir en périphérie, fauteuils ajustables à roulettes, une ou deux petites tables, puis ce plancher de prélart beige-brun sur fond de scène en store verticaux de même ton. Un éclairage d'hivernale lumière d'un gris blanc très cru, une impression de tristes néons accrue par le son émis par un spot qui en reproduit le typique cillement électrique. Surgissent les protagonistes, chacun portant sa déconfiture et chacun la dissimulant par son propre masque. Complet pour les hommes, parfois tailleur avec jupe cigarette pour les femmes. En un clin d'œil, simplement par le climat non verbal, on comprend: la table est mise. Avec la même minutie qu'un entomologiste épinglant un papillon, la dyade Widmer-Legault procède de l'exécution. Tels des lions se pourléchant les babines dans l'expectative du sacrificiel festin, l'assistance semble frétiller devant une promesse d'exutoire buffet à volonté avec sauce spécial humour sadique, grinçant.


Crédit photo: Marie-Claude Hamel
Les heureux élus...

Les caractères, tels de chrétien dans l'arène, de risibles clowns tristes fats et imbus de la grande farce entrepreneuriale, là dans ce cercle d'écoute témoignent tout à tour d'abord gonflés de leurs névroses et prétentions pour ensuite ne mieux que s'écrouler de leurs désillusions mal contenues. Les arroseurs arrosés dans l'autofiction d'êtres toujours secs. Puis tout le grotesque des fonctions technocratiques étalé avec conviction et détails, sauce mondialisation et théories économiques néo-libérales; toute la juteuse insipidité de personnages qui crurent faire leurs choux gras d'un système qu'ils maintinrent pourtant en première ligne de combat dans une totale adhésion, et qui maintenant les rejette, avec pourtant pour seul rêve d'y retourner et retrouver leurs places et illusoires privilèges; toute cette pseudo empathie, affectée, d'âmes de crocodiles, d'indécrottables individualistes; bref, toute cette parade d'antihéros et d'êtres qu'on aime jouissivement détester procède, par les mots mis dans leur bouche par l'auteur, d'une criante et lucide dénonciation par contre effet de ce monde triste d'isolement, paranoïde de compétition, vide sens et pauvre d'espoir que nous nous sommes construit, nous, humanité.


Cette situation réaliste, en temps continu, permet une hallucinante et jubilatoire série de solos où chacun des personnages pris dans les sables mouvants de ses propres prétentions, s'enfonce de ses gesticulations existentielles superfétatoires, construisant par son involontaire déconstruction du moi un véritable effeuillage affectif d'une joyeuse morbidité livrant ultimement, dans de spectaculaires acting-out désespérés, d'ahurissantes scènes d'éclatements.



Crédit photo: Marie-Claude Hamel
En parlant d'éclatement: superbe moment d'expression avec Alexandre Daneau

Véritable festin théâtral, du bonbon, des personnages puissamment construits et habités avec un texte et une architecture qui ne pourraient, de toute manière, souffrir de quelques écarts que ce soit. Bon, il y a peut-être une ou deux exceptions où dans un stade très avancé de cette démarche d'appropriation du personnage, on sent encore une légère quête, un léger flou d'intention, en particulier pour cette scène de thérapie de couple, pour le personnage féminin, et une ou deux autres scènes l'impliquant. Normal à cette étape précoce.

Que de compositions! Entre autres: Sébastien Dodge impressionne dans ce rôle de grand obsessionnel inhibé et catatonique, n'en rendant qu'avec plus de détails précis, par exemple, cette scène fantasmé de journée de montagne où il précipiterait son patron dans le vide; Philippe Cousineau, pour le plus grand plaisir de tous, en conquérant détruit, en complète déconfiture vaguement suicidaire et dépressive , perdant totalement le sens de la réalité lorsque s'égarant dans ses misères; Alexandre Daneau donne au mot acting-out tout son sens; Philippe Robert joue un plouc en total état d'auto digestion anxieuse, malsaine et inquiétante, très solide. Marie-Claude Giroux en machiavélique louve de la finance, qui ne recule devant ni finesses, ni jeux de cuisses pour avancer, s'enflamme. Superbe direction !



Crédit photo: Marie-Claude Hamel
Philippe Cousineau, impeccable dans son personnage à la dérive



Crédit photo: Marie-Claude Hamel
Philippe Robert et Marie-Claude Giroux

Quelques dérives fantastiques ponctuent ce réalisme, dont cette dantesque scène, une évocations des quatre cavaliers de l'apocalypse, pestilence, famine, guerre et mort sur fond d'écroulement corporatif dont les noms incandescents traversant l'espace sonore éclairent d'une infernale lueur la faillite d'une société du veau d'or.



Crédit photo: Marie-Claude Hamel
Apocalypse

Puis ce message d'espoir, lointain, d'une profonde humanité...

À partir de tous les tons interlopes du rire noir et jaune, un propos on ne peut plus pertinent, une interrogation capitale sur nos choix, et sur notre avenir.

Et quelle incroyable ironie du destin quant au moment de la présentation de cette pièce, qui coïncide à une journée près avec l'occurrence d'un désastre financier que certains pourraient relier directement à l'application d'un certain modèle économique...

Certainement une éclatante réussite.

À voir, absolument !

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Une production du Théâtre de la Marée Haute
Un texte de Urs Widemer

Metteur en scène par Michel-Maxime Legault

Comédiens : Philippe Cousineau, Alexandre Daneau, Sébastien Dodge, Dany Gilmore, Marie-Claude Giroux, Philippe Robert, Marie-Ève Trudel.

Scénographie et costumes par Elen Ewing
Trame sonore par Michel-Maxime Legault
Régie et conception des éclairages par Anne-Marie Rodrigue Lecours

Du 9 oct. au 1er nov. 2008 — Espace Geordie, 4001 Berri
Billetterie au 514 523.3788