Par Yves Rousseau
Paul-Émile et Margot, le philosophe et la psychologue. La quête, de soi, de l'autre dans toutes les splendeurs des errances du couple au travers de ses fusions, ses explosions et implosions. À partir de la notion de transfert, jusqu'à celle d'identité, quelques moments d'intimité...
Sur la scène, une évocation bigarrée du grand bazar kitsch des années soixante-dix. Un lit à coussin rose encadré par d'aériens luminaires-pompon. Une suggestion de tapisserie-paysage, très populaire à ce moment, dans de « magnifiques » tons de jaune, et surtout, de... brun. Un clin d'oeil ironique à l'époque, par une toute jeune scénographe encore étudiante, Roxane Lessard.
Ah, les années soixante-dix! L'ère des découvertes, où tous voulaient tout essayer. Post exode rural, arrivée massive en milieu urbain d'une classe populaire à qui s'offrait pour la première fois, après la poussée fantastique de l'Expo 67, une foule de nouveaux produits, de nouvelles opportunités démocratisées : accès à la connaissance, aux études supérieures, découverte de vin, de la gastronomie, de la littérature et des arts, bref d'une foule de choses. Enthousiastes, portés par l'incroyable prospérité et les lendemains qui chantent des grands projets sociaux, et en même temps tellement mélangés, en plein trip existentialiste, la quête de soi avec une série incessante de courants philosophico-psychologiques, la recherche de l’« être vrai », bref, de l'identité. Car oui, comme tout un peuple encore aujourd'hui, les protagonistes de la pièce se cherchent. Avec cette candeur, ce dépouillement particulier d'alors.
Non pas que la production eût délibérément situé la pièce à cette époque. En fait, c'est plutôt par induction, par la substance du texte, la dimension psychologique des personnages, le climat, le senti : quiconque ayant connu ces années ne pourra sans doute réfréner un petit sourire attendri, légèrement moqueur, comme lorsqu'on regarde de quoi on avait l'air jadis sur de vieilles photos, avec peut-être une petite pointe de nostalgie.
Je parlais plus haut de candeur dans le sens rafraîchissant, spontané du terme : les personnages de l'époque firent-ils où pas les bons choix, tel n'est peut-être pas (où enfin plus) la question : à ce niveau l'approche et les intentions de mise en scène me paraissent particulièrement intéressants en ce sens qu'elles ne posent justement pas de jugement mais montrent plutôt, dans une belle dimension d'humanité, la façon allumée et vraie dans laquelle les protagonistes appréhendent leurs choix et procèdent de leurs démarches, bref la beauté de la quête. Il y a un beau dépouillement, une belle simplicité dans la façon dont cet état émotionnel est mis à l'avant : la direction du jeu semble tabler sur les forces naturelles des interprètes, sur une certaine spontanéité n'étant pas incompatible aux personnages, contournant ainsi la mise en perspective de certaines lacunes semblant pourtant palpables. Interrogations. Ce qui aurait pu être un jeu chargé, parfois légèrement maladroit, mais d'intentions pertinentes devient la spontanéité et l'enthousiasme gauche et presque juvénile du caractère? Un peu de manque de profondeur, peut poser comme de l'insouciance? Un laconisme léger et occasionnel, mais perceptible, comme la nonchalance dans l'air du temps du sujet?
Enfin, tout cela dans une certaine limite et une limite certaine, il me semble. L'ensemble reste relativement correct, et recèle de beaux moments. Le personnage de Paul-Émile est attachant et crédible, mais dans une certaine unicité de rendu et une certaine surface, puis celui de Margot rappelle certaines compositions de personnages en quête de soi, comme fréquemment joués par Louise Portal, avec peut-être un aspect certes plus statiques au niveau de l'expression et du ton.
L'aspect musical de la pièce, qui dans son état naturel comporte treize courts airs, est particulièrement réussi, avec ces apartés chantés par lesquelles les caractères exposent détresse et interrogations ainsi que ce dialogue pianistique à peu près juste, atmosphérique et in vivo. La chanson « Jamais les heures » de Daniel Bélanger est particulièrement bien utilisée quand interprétée par le conjoint, une spleenétique aria sur la douleur de la perte, de la séparation. Dans la même ton, le choix, ultérieurement, de la Gnossienne nº 3 d'Érik Satie me paraît discutable et galvaudé en ce sens que ce même air est systématiquement utilisé plusieurs fois par années dans de multiples productions dès qu'un climat méditatif et tristounet se pointe, je ne compte plus...
Force est d'admettre que le travail d'Anne-Maude Fleury, en plus de créer d'agréables moments théâtraux, se révèle être un terreau fertile et pour l'éclosion, et la maturation de jeunes talents. La compagnie, avec une belle ouverture sur la relève, offre opportunité d'exposition, de développement, avec une direction sensible et intelligente et une prise de parole originale.
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Produit par Artemage Production
Texte de Michel Garneau
Mise en scène par Anne-Maude Fleury
Distribution: Étienne de Santis Savoie, Nicole Beausoleil
Pianiste, compositrice: Catherine Chaumont
Scénographie par Roxane Lessard
Costumes par Manon Beauvais
Balustrade du Monument-National
8, 9, 10, 11, 16, 17, 18, 23, 24 et 25 oct. 2008
20:30 Billetterie 514-871-2224