Par Yves Rousseau
Dans le pensionnat, TransThéâtre et le Théâtre de la Plume Blanche explorent la dure expérience vécue par de jeunes autochtones, arrachés à leurs familles pour le pensionnat, soumis à une religieuse et déshumanisante discipline, aux châtiments corporels et aux abus sex_uels. Interdiction d’avoir en sa possession un quelconque objet référant à leur culture, interdiction de parler leur langue, bref interdiction… d’êtres. Quelques décennies plus tard, contemplant le formulaire de compensation fédérale, absurde de jargon technocratique, Yvon Dubé pose la troublante question : y a-t-il une case pour « ça »?
Ne cherchez pas les jeux d’esprit, l’humour à contretemps. Ne cherchez pas de compromis de confort. À l’opposé, oubliez la victimisation, ou le misérabilisme, le morbide exhibitionnisme existentiel souffreteux. Simplement un témoignage. Simplement la volonté de dire l’indicible, de courageusement replonger dans les affres d’un abysse de blessures. Pour dénoncer? Certes. Mais surtout pour retrouver, se retrouver. Pour comprendre. Reconquérir fierté, identité spoliée. Prendre sa place, dire.
Dans un grand geste de parole et d’humanité. Moi Yvon Dubé, homme debout, moi Yvon Dubé, homme libre, en tout dénuement, devant la mémoire du temps et pour ceux qui suivront, je vous livre mon témoignage.
Fallait le faire. Et c’est le metteur en scène Michel Monty et sa gang qui ont eu et l’ouverture, et l’intégrité. Et surtout le plus profond et inconditionnel respect. Car ici on ne montre pas, pas de spectacle de cirque : on partage, on est solidaire, on endosse. Épaule contre épaule, on pousse la grande roue de l’engagement, celui du théâtre qui a quelque chose à dire. On est loin de la vacuité esthétisante du théâtre d’abonnés, des scénos dignes de pub léchée, de formatage de téléromans, de belles petites émotions convenues et complaisantes, mais vides. N’est-ce pas cela qu’on demande au théâtre, d’être porteur, de nous transformer?
L’ensemble prend la forme d’une dérive historique. Yvon Dubé, adulte, retourne dans le lieu maudit du pensionnat, ici « reproduit ». Au milieu des fantômes de réminiscences. Là, côté cour, les matelas, puis côté jardin, les pupitres, traînés tour à tour en centre scène, selon l'action. Les murs de bétons du théâtre ornés de crucifix, le plancher sombre, l’odeur d’encens, un dépouillement de solitude spartiate qui induit parfaitement le climat. Les éclairages, tout en clair-obscur, presque gothiques, découpent, rythment et scandent l’espace de « vie » dans un parfait complément. À partir de cela, de façon récurrente, des journées de ce purgatoire défilent, là, avec de vrais garçons. Onirisme, cauchemar irréel, planant, avec la fantomatique figure du prêtre, voix claquante et diction typique, un hors-champ vocal d’une résonance de cathédrale.

Les répétitions, les rituels des journées qui passent avec chacune de leurs variations d’horreur, enfoncent à chaque fois un peu plus le clou. Le rendu passe par un univers de suggestion et d’évocation symbolique rajoutant à la puissance de la charge, procédant parfois par théâtre d’ombres, évanescentes suggestions d'arrière-scène. Simplement par quelques attentions, mimiques, gestes contenus, (vraiment rien de déplacé ça reste dans la symbolique), on comprend d’autant plus et l’impact s’en trouve surmultiplié par la force de cette construction quasi expressionniste. Toute la spoliation, tous les sévices, tout y est.
La présence d’un comédien ( Justin Laramée très juste dans le rôle du religieux) conjugué à la participation très vraisemblable des jeunes autochtones dans le rôle des pensionnaires, elle-même couronnée par le témoignage, le voyage dans le passé criant et vrai de monsieur Dubé : tout cela permet d’atteindre une belle authenticité pour cet objet théâtral, avec peut-être peu de distanciation pour le public, qui vit certes une expérience de troublante empathie.
Un acte de scène dur, mais nécessaire, voire essentiel.
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Coproduction Transthéâtre et Plume blanche
Texte de Michel Monty, Yvon Dubé et Claude Boivin
Mise en scène de Michel Monty, assisté par Justin Laramée
Comédiens: Shadoe Boivin, Yvon Dubé, Adamo Duchesne, Justin Laramée, Steven Rocheleau, Mathieu Richer et Warren Robertson
Voix du frère Justin: Patrice Coquereau
Direction d'acteurs par Brigitte Poupart
Régie par Geneviève Lessard
Scénographie et accessoires par Patricia Ruel
Musique originale de Jean-François Pednô
Éclairages par Anne-Marie Lecours
Montage vidéo de Pierre-Étienne Lessard
Du 16 octobre au 1er novembre 2008
Théâtre Espace Libre
Billetterie (514) 521-4191

