mardi 7 octobre 2008

Le 17e Mondial d'Improvisation — du 4 au 12 octobre - Belgique Vs. Québec, 5 octobre

Par Yves Rousseau


L'événement : du 4 au 12 octobre 2008, la Ligue d'Improvisation de Montréal (LIM) accueille le 17e mondial, un tournoi de théâtre spontané opposant la France, la Suisse, l'Italie, la Belgique et le Québec!

La formule : Les joueurs n'évoluent pas sur une « patinoire », comme pour la LNI, mais sur une scène. Plus théâtral. Une improvisation typique est soit de durée courte, moyenne ou longue, comporte un thème et parfois une contrainte, un nombre de joueurs prédéfini, et peut être mixte ou comparée. Les accessoires, comme les praticables, sont tolérés. Un trio de musiciens, Acide Citrique, interagit en créant un contexte musical libre ou imposé pendant les improvisations. Également, un éclairagiste crée les climats luminescents appropriés. Tout cela en étroite synergie. Le vote servant à déterminer l'équipe gagnante se fait par bulletin, à la fin du match. Ce dernier comporte deux périodes d'environ 1 h 15 chacune. Il y a un arbitre, même si la formule reste éminemment libre, et un maître de cérémonie, irrévérencieux à souhait. La formule offre donc un large éventail de possibilités et de territoires de création.

Le Match : Belgique Vs. Québec.


Est-ce l'effet de l'estival jeûne d'improvisation, l'exotique présence étrangère où l'effet d'anticipation d'une étonnante soirée chez un public visiblement connaisseur, à l'affût, aiguisé: toujours est-il qu'il régnait une atmosphère particulièrement effervescente dans la salle complètement bondée du Lion d'Or.

Après avoir réchauffé une salle déjà bouillante d'expectatives par une prestation musicale hypnotique, voilà qu'arrivent sous les vivats de la foule les gladiateurs du verbe, les toréadors de l'expression, les fildeféristes du jeu. Bondissants, sautillants frénétiquement comme de véritables géos pour les Belges, pensifs, spleenétiquement recroquevillés, dans le recueillement du combat pour les Québécois.

Voilà Frédéric Barbusci, arbitre, dans une perpétuelle foire d'empoigne d'humour ironique avec le maître de cérémonie, François Lachapelle, pour le plus grand plaisir du public. Sur la scène, on entend déjà les chants d'introductions : pour les uns, une hallucinante énumération de personnalités belges en chansons complètement casse-gueule, aussi impeccables que si cela avait été répété, pour nos soudards une bambocharde et approximative aria sur l'air de Dégéneration du groupe « Mes Aïeux », trafiquée ici en version « élégie de l'impro ».

Puis les improvisations:

— Une comparée, l'Art en mouvement qui se transforme rapidement en absurdité en mouvement où un panel de sélection d'une firme de sondage impose de surréelles et potaches épreuves à une candidate on ne peut plus limitée (Myrna Moisan) et empotée. Intéressant, avec une cohésion d'équipe correcte. Pour les Belges, une construction impeccable, superbe écoute dans une scène d’« team building» corporatif par un chef de bureau postal exalté. Une série de répliques du tac au tac où dans une nud_ité suggérée, le chef en vient à se faire considérer comme un timbre : léc_hez-moi...



Crédit photo Andrée-Aude Kerouac
Le panel de sélection

— Mixte, durée moyenne, avec un accessoire imposé, un mégaphone, superbe prétexte pour s'engueuler. Prise d'otage, deux policiers complètement tocards et englués dans de paralysantes règles technocratiques grotesques se disputent pour le contrôle du porte-voix, avec la vieille en otage qui ne veut plus partir: les kidnappeurs étant moins cons et emmerdants! Absurde et délicieux renversement de situation, superbe numéro par Salomé Corbo et Ronald Alexandre, un délice de répliques.

— Courte, réplique face au public, thème (flou) « Bradshaw Inc. ». Une improbable zone de doute identitaire entre deux copines aux relents de lesbianis_me refoulé, construction laborieuse, écoute relative, allant plus où moins nulle part, malgré une occupation de l'espace tout en doutes et en hésitations. Joué par Marie-Soleil Dion et Sophie Falier avec une tentative de relance par Mathieu Lepage. Sauvés par la cloche.

— Comparée, durée moyenne, scène imposée: un praticable d'à peine deux mètres carrés. Thème : une semaine et demie. Belges : un couple, sur un radeau, à la dérive sur les flots bleus de leur propre vacuité, intéressant, avec Hugues Cougnou et Barbara Dauby, mais on force peut-être un peu l'expression, légèrement cabotine. Québec : superbe scène, personnages potaches de commedia dans un resto qui ne sert pas de soupe, un garçon pas commode et un client affamé, avec poursuites, engueulades, et un deuxième niveau d'ironie par déconstruction du récit attendu. Un morceau d'anthologie qui dilate la rate par René Rousseau et Mathieu Lepage.



Crédit photo Andrée-Aude Kerouac
Le restaurant




Crédit photo Andrée-Aude Kerouac
Vers un destin insolite, sur les flots bleus de l'été...


— Mixte, longue, à la manière d'un drame de science-fiction : la mort du taïkonaute. Un astronaute mythomane et mollasson, François-Xavier Fievez, prit dans les dédales de son intériorité schizoïde, n'en finit plus de quitter sa rombière moitié. Dans une dérive potachofantastique d'un dramatico grandiloquent volontairement ridicule, on aboutit à un freak show échan_giste avec des androïdes soviétiques. Quand une construction tâcheronne, mais efficace d'effet, rencontre la dérision du cliché.

Après l'entracte :

— Mixte, moyenne avec transitions chantées. Thème: le patriote ultime. Chant kitsh-pop sirupeux, dans lequel on s'en donne visiblement à coeur joie avec tous les clichés permis par ce genre omniprésent dans les radios commerciales, avec simagrées et pantomimes en avant plan comme représentations de l'absurde aria. Avec René Rousseau, Barbara Dauby, Marie-Soleil Dion et Hugues Gougnou.

— Une comparée courte intitulée le lapin. En chandail bedaine, nunuche agace, fille mère faisant face au défi de la séduction et des responsabilités parentales envers son invisible et improbable compagnon, Québec, Salomé Corbeau. Belgique, Ronald Alexandre compose un lapin véritable, au cruel temps de la chasse, un amusant burlesque cartoonesque.



Crédit photo Andrée-Aude Kerouac
Monsieur Lapin

— Comparée, libre, temps moyen. Un dantesque et surréel salon d'acupuncture où un douillet hypocondriaque reçoit les « soins » d'un perfide olibrius aux manières faussement rassurantes: l'ensemble s'éclate dans un délirant cauchemar. Avec Mathieu Lepage, Marie-Soleil Dion et François-Xavier Fievez.



Crédit photo Andrée-Aude Kerouac
Le diabolique acupuncteur

— Comparée, courte : Assimilation d'une tradition. Chaque équipe relate une tradition locale que l'adversaire devra jouer. Pour les belges, le Noël du campeur, où quand "Les bougons font du camping" version européenne, rencontre "Les bronzés" : désopilant, la famille dysfonctionnelle (est-ce un pléonasme?) dans toutes ses splendeurs. Du côté québécois, pour l'équivalent belge de notre Carnaval en quelque sorte (Les Gilles de Binche), un incroyable burlesque, on croirait voir la version famille bonhomme Carnaval sauce (encore) bougonne, avec ces enjambées grotesques : lorsque la cadette vomie sa première cuite, gracieuseté du camion de bière volé par le père, ce dernier de s'écrier « enfin, ma petite fille est devenue une femme... »! Délire, délire, avec l'incroyable René Rousseau.

— Un des clou de la soirée, et en terme de collaboration, d'écoute et « d'écriture », de construction, une comparée longue, à la manière du théâtre jeune public : la grande sortie de Julie. Rendu d'autant plus sarcastique parce que que joué avec ce ton potache magique ragnagnan d'un halluciné faussement émerveillé, avec les grands traits de messages éducatifs et de petites morales ponctuelles, un fielleux humour, le voyage en train de l'enfance à l'adolescence.

— Finalement, comparée, courte : tout ce que j'ai rêvé de faire en impro sans l'oser. Mathieu Lepage compose un numéro de stand-up épais et trash, comme il en pleut actuellement dans le paysage médiatique. Sophie Falier y va d'une délirante parodie de comédie musicale style Bollywood.


Deux nations, deux écoles de pensées, deux styles. Les belges, tout en unité, effervescents, joviaux, avec une prévalence très nette pour la comédie de verbe, les prises de bec absurdes particulièrement élaborées, rappelant parfois par exemple du Jean-Michel Ribes. Les constructions sont souvent impeccables, solides. Les territoires dramatiques, que certains prétendent moins « payant » en impro, sont moins explorés, l'expression paraît nuancée à l'intérieur du genre comédie, mais parfois chargée en d'autres styles, voire cabotine. Les personnages restent peut-être un peu plus en surface, celle du rire.

Le Québec : une intériorité, une introversion sentie, une théâtralité baroque allant parfois du désorganisé impressionniste, en passant par le potache apparent avec sous-couche dramatique, le tragique déguisé en burlesque. Un jeu parfois plus (trop?) individuel, joyeusement bordélique, avec un élément de quête, de définition du personnage particulièrement pertinent. La belle quête ne se perd pas au prix du point, tourne parfois en rond, s'enfarge et se relève d'éclatants moments, avec comme tribu à payer, parfois la consistance et l'assiduité.

La soirée fut sans aucun doute captivante, complètement folle, chaque équipe poussant l'autre à la frontière de son style, avec peut-être une légère surenchère de cabotinage.

La Belgique l'a emporté à 55 % sur le Québec.

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Johanne Lapierre, coordonnatrice
Alexandre Cadieux, directeur artistique

Comité : Frédéric Barbusci, Mathieu Bouillon, Alexandre Cadieux, Salomé Corbo, Johanne Lapierre et Mira Moisan

Animateur François Lachapelle
Arbitre Frédéric Barbusci

Éclairage par Amélie Bourbonnais, Ève Champagne et Sylvain Ratelle
Régie par Raphaëlle Corneau

Comédiens pour la joute du 5 octobre :

Québec : René Rousseau, Salomé Corbo, Mathieu Lepage, Marie-Soleil Dion, Mira Moisan. Entraîneur : Didier Lambert

Belgique : Sophie Falier, Ronald Alexandre, Barbara Dauby, Fançois-Xavier Fievez, Hugues Cougnou. Entraîneur Hugues Angot.


4 au 12 octobre 2008
Lion d'Or