Par Yves Rousseau
Voilà une adaptation théâtrale du roman « La Peste » d'Albert Camus. Une ville, une épidémie...
Fin année quarante. Lieu neutre, protagonistes caucasiens. D’abord quelques rats. Puis de plus en plus de rats, des milliers. Morts, mystérieusement. Ensuite, quelques cas humains atteints d’une fulgurante maladie. Après quelques tâtonnements, quelques errances, le docteur Rieux (le personnage principal) et quelques rares collègues rencontrent les autorités municipales avec une certitude : la peste ressurgit. Ahurissant, incroyable, inattendu, on la croyait disparue! D’abord la mairie tente de minimiser, de noyer le poisson, sacro-sainte opinion publique oblige. Mais bientôt les morts se ramassent à pleines charrettes. Bientôt les cimetières débordent; puis les fosses communes creusées à la hâte débordent. Alors, on brûle. La ville est fermée. Quarantaine. Captifs. Tout bascule dans l’horreur!
Astucieux principe, de façon à donner unité et présence à la voix narrative du roman, on a imaginé un magnétophone, là sur scène, sur lequel le bon docteur enregistre post factum son témoignage, véritable voyage en enfer. Du point de vue de la mise en scène, chaque tronçon narratif s’enchaîne immédiatement de dérives historiques, en flash-back relativement chronologiques. Il y a une alternance permettant à merveille de situer les propos humanistes et les interrogations sur la grande tragédie de l’humanité et de les amarrer concrètement dans les faits, l’action. L’âme humaine et ses orientations, lorsque acculés à la fatalité et aux derniers retranchements de l’horreur: est-ce par nos choix, surtout dans l’adversité, que nous nous définissions comme êtres humains?
Très cinématographique d’approche, donc avec l’avantage de l’accessibilité. La musique romanesque englobe presque l’ensemble, une soigneuse réalisation participant de la description des états affectifs : sans trop écraser le jeu, sans trop télégraphier le senti des personnages (quoique...), cette belle trame sonore est peut-être légèrement trop omniprésente.
De fréquentes projections (sur les fenêtres du mur) induisent l’état extérieur des lieux, la mortalité, l’anarchie, mais comme pour la musique, certaines séquences me semblent un peu longues, et en voulant étendre la thématique à l’ensemble des grandes tragédies (Vietnam, camps concentration, famines...), on se perd peut-être un peu dans une légère surcharge audio-visuelle: même si pertinent dans l'ensemble, certaines références et images s'égarent un peu loin de la thématique.
La scénographie est simple et efficace, un mur et deux portes avec l’avant-scène comme suggestion de rue, quelques accessoires de circonstance, l'ensemble avec une esthétique évoquant la ligne claire style Hergé, l’univers Tintin d'après-guerre, cela également pour les costumes, très descriptifs et soignés. La composition des personnages est impeccable, belle direction. Renaud Paradis en Docteur Rieux est vibrant d’humanisme torturé, d’implication dédiée et volontaire sous la brûlure de l’insupportable fatalité. Parmi les personnages de soutien, interprétés avec qualité, on remarque Jean-Marie Moncelet, une expression truculente, sensible et attachante, en particulier l’adorable caractère du vieux "poète à ses heures" en quête de la quintessentielle formulation et n’en finissant plus de réécrire cette première phrase de son œuvre future , une véritable bouffée d’humour et d’air frais dans cet univers dantesque. Une scène de confidence entre le docteur et un aide (côté cour, en clair-obscur), s'étire un peu et pourraient être plus ramassées.
crédit : Victor Diaz LamichUn moment de répit et de chaleur humaine au milieu du chaos
(Sylvain Massé, Jean-Marie Moncelet, Renaud Paradis)
Outre ces quelques réserves, les habituels petits ajustements du début finalement, la pièce se révèle captivante, intéressante, profonde, bref ça marche. Tous les publics y trouveront leur compte, et sans être le moindrement didactique elle saura sans doute intéresser particulièrement les enseignants et public scolaire par ce qu’elle prête de pistes de réflexion, discussion et dissertation thématique.
On passe certes un bon moment.
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Présenté par les Productions Kléos en collaboration avec les Productions Sorties Publiques
Texte de Albert Camus
Adaptation et mise en scène : Mario Borges
Comédiens: Marie Codebecq, Sylvain Massé, Jean-Marie Moncelet, Renaud Paradis, Joachim Tanguay et la participation spéciale de Stéphane Jacques.
Assistance et régie par Emmanuelle Nappert
Scénographie par Michel St-Amand
Costumes par Marie-Noelle Klis
Musique et accessoires de Alain Jenkins,
Conception vidéo de Tristan Dubois
Du 22 octobre au 8 novembre 2008
Saison itinérante de la salle Fred-Barry
Lieu: Caserne Letourneux, 411, avenue Letourneux (angle Notre-Dame Est)
Métro Pie-IX, autobus 139 sud jusqu’à Notre-Dame.
Billetterie : (514) 253-8974

