Par Yves Rousseau
Petite salle intime du Prospero, peut-être six ou sept mètres par quatre, quarante places. Quelques accessoires suggèrent un appartement. Minimaliste.
Intriquée, une pièce comme une poupée russe, chaque dimension en englobe une autre.
D'abord, examinons la territorialité des caractères, par zone de suggestion scénographique, un élément important (et efficace) : côté jardin, quelques étagères murales sur lesquelles trônent une multitude de figurines de divinités de l'Égypte antique. Ça, c'est la zone du cadet, une attachante tronche, sans emploi, vulnérable, maladroit, inhibé, en quête de soi et de ses racines. Postadolescent vivant dans une demi-réalité, un genre de version « mythologie égyptienne » de ces mondes virtuels internet de donjons et de draguons, là, avec ses joujoux, dans son autofiction. Centre scène, un mur de boîtes de carton, quelques cubes comme meubles, la zone neutre, le salon. Y plane le spectre de la grand-mère, décédée, une truculente mama arabe assise en permanence là, à droite du mur, commentant, vilipendant avec affection et exagération tout ce qui se passe, complètement envahissante : seul le cadet, dans sa pseudo schizophrénie saine, pense-la voire, l'entendre et lui parler. Puis côté cour, en retrait, un bureau, voilà la zone de l'aîné, ô coïncidence un enseignant universitaire spécialisé en cette même mythologie égyptienne, celui qui héberge, non sans découragement, son amorphe et perdu de frère. Quelques découpages d'éclairages assurerons les transitions de lieux, comme lorsque la zone chambre de l'aîné se transforme en zone classe, saisissant en plein travail le formateur se penchant sur le mythe d'Osiris. Finalement, le seul personnage évoluant dans l'ensemble de ces territoires, la belle.
Et ça s'articule selon quelle construction, tout cela? D'abord une juxtaposition. Les tronçons d'exposés magistraux par l'aîné-professeur insérés dans l'action portant sur la fraternelle lutte de jalousie fraternelle entre Oriris et son frère Seth sont, évidemment, mis en parallèle, transposés dans une lutte larvée entre les deux frères. D'où le rôle de la belle, ressort dramatique oblige : elle a quitté l'aîné, son amant et également son professeur. Ce n'était que physique. Ce dernier s'accroche, désespérément. Puis là voilà qui tombe dans les bras du cadet rencontré par hasard, ignorant, bien sûr, que celui-ci fût le frère de l'autre. Tout ce beau monde se ramasse régulièrement dans l'appartement, d'abord sans se croiser, puis...
Attendez, ce n'est pas terminé. Il y a également une dimension politique, car la belle est une militante pour les droits humains en Palestine, et ses plaidoyers, insérés dans les suites d'amourettes, donnent suite à des dérives politiques intercalées dans la trame dramatique, là sur les boîtes, un montage audio-visuel en projections: une vibrante dénonciation.
Puis, ça donne quoi tout cela? La quête d'identité, le retour aux sources par le biais de la grand-mère et de ses récits du pays alimentant le cadet, qui se croit ainsi investi d'une grande mission familiale, du fait d'une destinée liée à une mystérieuse boîte remise au grand-père par une reine. Une touchante quête de racine, la vision d'un enfant de troisième génération post-immigration qui se replonge dans ses origines. L'aspect amoureux et fantastique surfe sur la vague mythologique, et la transposition dans cette lutte et intrigue téléromanesque procède d'un build-up par lequel explosent les réalités, humaines et politiques.
D'un côté, le téléroman, complètement rocambolesque, gros, cousu de fil blanc dans sa trame et ses ressorts, et à l'opposé, lyrisme et finesse pour les dérives, historiques et fantastiques, nombreuses et puissantes, justesse et profondeur pour la charge émotive de la quête. Sous une lancinante musique telle un fado Arabe. Un état paradoxal qui pourtant alimente bien la pièce! Comme s’il y avait une certaine ironie, une certaine auto dérision dans ce construit bordélique, hyperactif et très « clippé ». Comme si ce fantasmagorique souk dramatico comique étourdissant procédait d'un gigantesque contre-effet mettant particulièrement en relief à la fois la sensibilité et la vulnérabilité de cette quête de morceaux de vie illuminée d'enfance, ainsi que le drame sous-jacent d'un peuple.
Le travail des comédiens n'est certes pas étranger à cela : Monia Chokri compose un personnage particulièrement pittoresque et haut en couleur avec vérité; Benoît Drouin-Germain est impayable, touchant en nerds perdus dans sa rêverie, sa virtualité timide et maladroite; François-Xavier Dufour, en amoureux éconduit, jaloux et s'accrochant maladivement ajoute une dimension inquiétante et incertaine avec brio. Véronique Marchand offre un jeu posé et contenu à son personnage, une belle gestuelle et occupation de l'espace, et avec une expression intéressante, correcte, mais qui m'a donné l'impression d'être plus calibrée pour la caméra que pour le théâtre et avec un ton qui, dans les limites du personnage, pourrait parfois être plus vivant.
Comme un fabulatoire panorama schizokaléidoscopique de l'identité, dans le grand souk de toutes les Dynasty de l'être.
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Texte et mise en scène, bande sonore par Serge Mandeville
Comédiens : François-Xavier Dufour, Benoit Drouin-Germain, Monia Chokri, Véronique Marchand
Scénographie et accessoires par Marianne Forand
Régie et assistance par Gaële Cluzel-Gouriou
Éclairages et projections par Renaud Pettigrew
du 21 octobre au 14 novembre
Salle intime du théâtre Prospero
1371 rue Ontario Est
Billetterie : 514-526-6582
www.absolutheatre.com
Dans Ailleurs, Serge Mandeville amène à se rencontrer mythologie égyptienne antique, quête d'identité et de racine d'un enfant d'ici dont les grands parents étaient d'origine arabe, histoire d'amour et pamphlet politique sur les droits humains en Palestine. Un appartement, ici, une tonitruante grand-mère arabe, le divin Osiris, deux frères et une belle...
Petite salle intime du Prospero, peut-être six ou sept mètres par quatre, quarante places. Quelques accessoires suggèrent un appartement. Minimaliste.
Intriquée, une pièce comme une poupée russe, chaque dimension en englobe une autre.
D'abord, examinons la territorialité des caractères, par zone de suggestion scénographique, un élément important (et efficace) : côté jardin, quelques étagères murales sur lesquelles trônent une multitude de figurines de divinités de l'Égypte antique. Ça, c'est la zone du cadet, une attachante tronche, sans emploi, vulnérable, maladroit, inhibé, en quête de soi et de ses racines. Postadolescent vivant dans une demi-réalité, un genre de version « mythologie égyptienne » de ces mondes virtuels internet de donjons et de draguons, là, avec ses joujoux, dans son autofiction. Centre scène, un mur de boîtes de carton, quelques cubes comme meubles, la zone neutre, le salon. Y plane le spectre de la grand-mère, décédée, une truculente mama arabe assise en permanence là, à droite du mur, commentant, vilipendant avec affection et exagération tout ce qui se passe, complètement envahissante : seul le cadet, dans sa pseudo schizophrénie saine, pense-la voire, l'entendre et lui parler. Puis côté cour, en retrait, un bureau, voilà la zone de l'aîné, ô coïncidence un enseignant universitaire spécialisé en cette même mythologie égyptienne, celui qui héberge, non sans découragement, son amorphe et perdu de frère. Quelques découpages d'éclairages assurerons les transitions de lieux, comme lorsque la zone chambre de l'aîné se transforme en zone classe, saisissant en plein travail le formateur se penchant sur le mythe d'Osiris. Finalement, le seul personnage évoluant dans l'ensemble de ces territoires, la belle.
Et ça s'articule selon quelle construction, tout cela? D'abord une juxtaposition. Les tronçons d'exposés magistraux par l'aîné-professeur insérés dans l'action portant sur la fraternelle lutte de jalousie fraternelle entre Oriris et son frère Seth sont, évidemment, mis en parallèle, transposés dans une lutte larvée entre les deux frères. D'où le rôle de la belle, ressort dramatique oblige : elle a quitté l'aîné, son amant et également son professeur. Ce n'était que physique. Ce dernier s'accroche, désespérément. Puis là voilà qui tombe dans les bras du cadet rencontré par hasard, ignorant, bien sûr, que celui-ci fût le frère de l'autre. Tout ce beau monde se ramasse régulièrement dans l'appartement, d'abord sans se croiser, puis...
Attendez, ce n'est pas terminé. Il y a également une dimension politique, car la belle est une militante pour les droits humains en Palestine, et ses plaidoyers, insérés dans les suites d'amourettes, donnent suite à des dérives politiques intercalées dans la trame dramatique, là sur les boîtes, un montage audio-visuel en projections: une vibrante dénonciation.
Puis, ça donne quoi tout cela? La quête d'identité, le retour aux sources par le biais de la grand-mère et de ses récits du pays alimentant le cadet, qui se croit ainsi investi d'une grande mission familiale, du fait d'une destinée liée à une mystérieuse boîte remise au grand-père par une reine. Une touchante quête de racine, la vision d'un enfant de troisième génération post-immigration qui se replonge dans ses origines. L'aspect amoureux et fantastique surfe sur la vague mythologique, et la transposition dans cette lutte et intrigue téléromanesque procède d'un build-up par lequel explosent les réalités, humaines et politiques.
D'un côté, le téléroman, complètement rocambolesque, gros, cousu de fil blanc dans sa trame et ses ressorts, et à l'opposé, lyrisme et finesse pour les dérives, historiques et fantastiques, nombreuses et puissantes, justesse et profondeur pour la charge émotive de la quête. Sous une lancinante musique telle un fado Arabe. Un état paradoxal qui pourtant alimente bien la pièce! Comme s’il y avait une certaine ironie, une certaine auto dérision dans ce construit bordélique, hyperactif et très « clippé ». Comme si ce fantasmagorique souk dramatico comique étourdissant procédait d'un gigantesque contre-effet mettant particulièrement en relief à la fois la sensibilité et la vulnérabilité de cette quête de morceaux de vie illuminée d'enfance, ainsi que le drame sous-jacent d'un peuple.
Le travail des comédiens n'est certes pas étranger à cela : Monia Chokri compose un personnage particulièrement pittoresque et haut en couleur avec vérité; Benoît Drouin-Germain est impayable, touchant en nerds perdus dans sa rêverie, sa virtualité timide et maladroite; François-Xavier Dufour, en amoureux éconduit, jaloux et s'accrochant maladivement ajoute une dimension inquiétante et incertaine avec brio. Véronique Marchand offre un jeu posé et contenu à son personnage, une belle gestuelle et occupation de l'espace, et avec une expression intéressante, correcte, mais qui m'a donné l'impression d'être plus calibrée pour la caméra que pour le théâtre et avec un ton qui, dans les limites du personnage, pourrait parfois être plus vivant.
Comme un fabulatoire panorama schizokaléidoscopique de l'identité, dans le grand souk de toutes les Dynasty de l'être.
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Texte et mise en scène, bande sonore par Serge Mandeville
Comédiens : François-Xavier Dufour, Benoit Drouin-Germain, Monia Chokri, Véronique Marchand
Scénographie et accessoires par Marianne Forand
Régie et assistance par Gaële Cluzel-Gouriou
Éclairages et projections par Renaud Pettigrew
du 21 octobre au 14 novembre
Salle intime du théâtre Prospero
1371 rue Ontario Est
Billetterie : 514-526-6582
www.absolutheatre.com


