Par Yves Rousseau
Presque un laboratoire. Court, trente minutes. Montrer au public certes, mais surtout, comme finalité, lancer, consacrer, établir un style nouveau. Dans son esthétique, dans son geste, dans sa mécanique humaine. Tout à fait original, unique : une bande dessinée. Théâtralisé et déclamant, pensez-vous ? Pas tout à fait...
Un univers d'anticipation, quelque peu expressionniste, schizoïde, déconstruit. Là, devant, dans cette petite boîte noire d'à peine trente places, une face cubique divisée uniformément en neuf cases blanches occupe l'essentiel de la scène, comme une gigantesque bande dessinée. Chacune de ces cases-écran peut glisser latéralement, et parfois verticalement, seule ou selon diverses combinaisons, dévoilant l'action: sur ces dernières des projections et animations sont mises en relation avec la portion jouée, dans cet étroit couloir latéral révélé par les mouvements de ces neuf panneaux, et ce dernier est lui-même dominé par une semi-transparence d'arrière-scène permettant également projection, effet d'éclairage et jeux d'ombres. Interdépendant, tridimensionnel, gauche, droite, haut, bas, arrière, avant, combinaison multiple du tout cela, complètement éclaté. Comme si on entrait dans la bande dessinée. Mais quelle ingénieuse scénographie!
Sous une fantastique bande-son surréaliste enrichie d'une flûtiste in vivo produisant de saisissants effets rappelant un certain théâtre japonais, voilà l'univers du bédéiste Dominique Spout Morin. Croisement d'histoires. Un scaphandrier pêcheur de perle, avec comme arrière-plan notre civilisation engloutie. Des hommes dont le faciès est un énorme trou de serrure dans une compétition sans merci pour la symbolique clé, piste d'athlétisme, stade, annonceur, style vestimentaire année cinquante, grand chapeau, Bogardesque. Un grand livre du savoir qui ne veut se livrer. Des valises Graal inviolables: ouverte, un déluge de perles, asphyxiantes. Langage surtout inventé. La vanité et la convoitise des hommes noyées dans les perles de notre culte du veau d'or, le déluge de notre « jamais assez » comme fossoyeur de civilisation, la prétention du savoir dans la plus absurde et stérile course funeste. D'un onirisme percutant. Et dans le ton, et dans les atmosphères et dans le geste. Un blitz des divers axes de l'art. Blitz D'axes.
La partition technique, très exigeante, est déjà, à ce stade précoce très correcte, à quelques enchaînements près et quelques panneaux parfois légèrement trop décalés, entre autres légers détails. Les costumes sont très fidèles à la bande dessinée, un travail très soigné. L'expression passe par une corporalité très incarnée, flirtant beaucoup avec le travail de mime, avec peut-être une certaine influence Omnibus.
Le défi principal pour cette jeune compagnie ne se situe certes pas au niveau technique ou créatif, mais plutôt dans la façon dont l'ensemble de la démarche pourra s'incarner dans une oeuvre finale qui, sans perdre ce côté onirique et s'alourdir de bouées représentatives et de narrations ragnangnan, pourra tout en restant fidèle à sa substance, être juste un petit peu plus grand public, il me semble.
Une démarche fascinante, riche, originale, on a déjà hâte, vraiment, de voir la suite.
_____________________________________
Une production de la Compagnie Blitz D'axes
Bédéiste : Dominique Spout Morin
Mise en scène et interprétation par Marie-Hélène Gosselin et Xavier Malo
Assistante à la mise en scène : Maude Gareau
Scénographie par Anne-Marie Bérubé
Interprétation musicale par Elsa Vadnais-Malo
Projections par Nathanaël Lécaudé
Costumes par Karine Blanchette
Conception sonore par Thierry Gauthier
Éclairage par Amélie Bourbonnais
Machiniste: Laeticia Bélanger
15 au 18 septembre 2008 à 20h - Usine Grover, 2025 Parthenais, local 245
514-843-3533