Par Yves Rousseau
Sombre, ce praticable incliné, abrupt comme cet univers: plus de quinze degrés. Seul. Isolé par un océan de terre, noire, là partout autour. Les cieux dominés par des nuages de parchemins, fripés, jaunis, comme le poids des réminiscences d’un idéal et évanescent savoir dans une ère de barbarie. Modal ostinato en point d’orgue continu, lancinant et dantesque fond sonore en basses inquiétantes, ponctué de surréelles onomatopées dysharmoniques, et parfois d’explosions, de bombardements, de schizophrénisantes évocations d’alertes au gaz. Comme deux soldats toujours résistants d’une armée en déroute, comme deux menhirs à charge de sacré, d’absolu, comme les vestiges d’une ville, d’une civilisation, deux gigantesques bibliothèques recélant encore plusieurs perles de la pensée occidentale civilisée, veillent. Attaquées, partiellement dégarnies, elles encadrent le seul point de fuite, l’arche d’entrée. Deux chaises. Puis suggéré, côté jardin, un âtre, éteint. Guerre, siège. Plus rien à brûler… sauf des bouquins.
Brillant contexte scénographique et sonore. Avant même la première réplique, on y est. Dantesque et menaçant huit-clos. Quelque part en occident, une intemporelle modernité: dehors les barbares, la ville qui s’émiette, disparaît. L’hiver et le froid. On grelotte.
Quels sont les livres qu'on finira par brûler, dans quel ordre de priorité? Et si on n'en avait qu'un seul à conserver, lequel serait-ce?
De Stalingrad à Sarajevo, en passant par le sac de Rome, où n’importe quelle autre manifestation de l’atavique barbarisme humain comme hier et aujourd'hui, ici et maintenant. Quand le bel esprit du ventre plein, la pensée civilisée se heurtent à l’instinct de survie, la nécessitée de l’immédiat, l’animalité vile et crue de la bête humaine. Avec la conscience comme triste témoin impuissant du spectacle. Morituri te salutant, la marche des sans-espoirs, des damnés, en éclat de révolte, de résistance… inutile ?
L’espace fermé, lieu de prédilection du metteur en scène André-Marie Coudou, l’intimité forcée de ce jeune couple d’étudiants littéraire, réfugié chez leur illustre professeur. Cage existentielle, émotion en autos-tamponneuse, ring ou la superbe du discourant et rationalisant s’étouffe des résurgentes et viscérales pulsions animales, où le vernie de l’illusion d’êtres humains sensibles s’écaille de notre primate et simiesque réalité. Mais dans un superbe bal cynique, habité de feutrés et troublants moments d’intimité, avec un verbe particulièrement travaillé. Une musicalité douloureusement fataliste, spleenétiquement ironique dans cette façon de mesurer, d’exposer jusqu’où l’esprit peut survivre à la bête : l’être humain autocannibalisé par les paradoxes de sa nature dans ses extrêmes opposées et précipitées par le révélateur de l’urgence.
Comme pour ce professeur, qui avec de superbes envolées opposant la nourriture de l’esprit et du savoir à celle manquante du corps, défendant avec verve chacun des bouquins qu’on voudrait brûler pour se réchauffer, finit par basculer dans de libidineuses dérives avec la parfaite conscience quasi machiavélique et désillusionné de celui qui n’a que trop étudié l’esprit humain pour en ignorer les inévitables errances et qui n’en contemple donc qu’avec plus de cynisme et autodérision sardonique ses propres égarements, un Bernard Carez solide, une évocation flegmatique et Hopkinsesque de certains caractères acides et à l'an_alité articulée; comme son jeune et idéaliste assistant, avec le viscérale feu de la passion et la révolte face à l’impensable trahison et qui, poussé dans ses retranchements, éclatera de la colère de la bête, un Philippe Cyr articulé et un jeu sensible, convainquant; comme la copine de ce dernier, une (évidemment) jeune beauté qui oppose la futilité de la connaissance à l’urgence de survivre, qu’on jette donc dans l’âtre ces bouquins et qu’on ai chaud quelques minutes, et qui pourtant s’accrochera ultimement à une œuvre romantique, comme dernière forme de beauté et d’espoir. Ici la plus physique des partitions (scènes de lutte et intime d’un suggéré très animal, bien) par Stéphanie Cardi, correcte dans son premier rôle professionnel, bien habité dans le geste, parfois légèrement extérieure dans les intentions et l’expression, avec peut-être encore un léger travail de voix, dans sa musicalité, son ton, qui sans être laconique pourrait être légèrement plus incarné. Dans l'ensemble, la chimie opère.
Si vous craignez, dû aux éléments de littérature évoqués, assister à une séance d’ergotage littéraire intellectualisant, rassurez-vous: le texte de Nothomb est coulant comme de la lave, beau mais piquant comme des orties, chargé d’un espiègle dérision sombre et l’aspect littéraire n’est en quelque sorte qu’un support métaphorique dans ce regard douloureusement lucide que l’on jette sur l’animal humain. Les références politiques sont universelles et particulièrement pertinentes en cette ère de néo-conservatisme primaire, de muselage , de Fahrenheit 451 et autres Néron du beau verbe et de la libre pensée. Le metteur en scène, d'origine belge, me confiait avoir même intégré une scène ou un protagoniste devait fuir vers un destin sacrifié en portant le drapeau Belge comme châle, drapeau qui fut hélas accidentellement précipité d'un faux mouvement du pied dans l’âtre imaginaire par une interprète, involontaire ironie, la Belgique brûle.
Déjà, pour le second soir, de bons enchaînements, une rencontre fiévreuse, captivante, un ensemble qui vraisemblablement évoluera à partir de bases adéquates.
Très intéressante et lucide valse sur les trois temps d’un espace d’humanité dans tous ses paradoxes.
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Une production du Théâtre l’Instant
Texte de Amélie Nothomb
Mise en scène par André-Marie Coudou
Assistance à la mise en scène et costumes de Marie-Pyer Poirier
Comédiens: Bernard Carez, Stéphanie Cardi et Philippe Cyr
Scénographie par Noémie Avidar
Éclairage par Alexandre Tougas
Conception sonore par Karl Turpin
16 septembre au 4 octobre 2008
Théâtre Prospero — Billetterie au (514) 526-6582