dimanche 14 septembre 2008

L’araignée - Théâtre Camera Obscura


Par Yves Rousseau

Rues. Trottoirs. Bar sombre. Danseuses, presque-putes. La vie, en quarante onces, en tape sur la gueule, en course de survie, en loyer de taudis payé de justesse à coup de passes. Voilà le triste spectacle (et contexte de la pièce) ayant inspiré Amélie Hébert, qui me confiait créer par osmose littéraire sublimatoire, une réaction au matériel existentiel de son environnement de vie immédiat : «vers 2001, alors étudiante, j’habitais centre-sud et j’étais quotidiennement confrontée à cela, les voisins saouls réveillant le quartier en mettant le feu au sofa sur le trottoir à trois heures du matin, les cris, la violence… ».

Matériel brut aux accents Ducharmesque, avec une musicalité, une rythmique n’étant pas sans rappeler certains poètes maudit de la beat-génération. En contradiction réciproque, comme la vie : la beauté dans la laideur, la pureté dans la vulgarité, une représentation du monde, où plutôt d’un microcosme, sans concession. Puis travaillé par un work in progress perpétuel, avec ateliers d’improvisations, affinage rumination, digestion.

Sur la scène, un glauque univers variant de l'ocre urin_aire au chatoiement criard d'estaminet de passes, un adéquat travail d'éclairage malgré le spartiate des moyens. Côté jardin, sur un petit praticable, une pôle d’effeuilleuse. Côté cour, un vieux canapé, un chevalet d’artiste, puis en arrière plan, une forêt menaçante faite de ces mêmes pôles, tronquées, comme des destins avortés, comme les barreaux d’une prison de vie. Et quelle prison! Trois femmes, trois blessures, trois déchirements, un héritage empoisonné. Grand-mère danseuse-pute suicidée dont le spectre plane, veille, un vain rachat. La mère, de même acabit, habillée en guidoune, avec son mec mac accrochée à elle, et cet artiste qui la paie pour la pause, entre autres…

Comme une fleur au milieu d’un dépotoir, l’enfant, jeune ado, s’entête à pousser, vivre, découvrir. C’est une illusion d’innocence dérivant sur les froids courants des conflictuelles relations mère-fille (est-ce un pléonasme), c’est une lueur de vie dans les ténèbres de l’assuétude, de l’acculturation, de la déchéance, c’est la douleur qui se refuse au désespoir et se sublime d’illusions s’alimentant de tout ce qui peut s'accrocher: un sourire ici, un peu d’attention là. Crû et cruel, dur, punché. Un certain réalisme social, comme le théâtre québécois des années soixante-dix.

Le ballet de gestes en arrête de verre coupant, le langage sous-culturel, les scènes intimes sauce red-light évoquent plus qu’ils ne montrent, un processus en dent de scie opposant scènes exutoires de conflits à de spleenétiques moments de déchéance où de détresse. Animaux blessés, proximité affective menaçante, nourriture affective famélique, tous s'envoient revoler.

Un réalisme poli (dans le geste et non le texte) pour ces « high » de déchéance , amenant un côté plus ou moins plausible, comme si on était resté dans une zone de retenue face à concept pourtant nécessairement excessif. Eût-il fallu justement pousser au paroxysme attendu ces scènes (avec les risques de surcharge, de trop choquant, de noyade du texte), où plutôt carrément opter pour l’évocation, le symbolisme, la métaphore théâtrale, cela afin d’atteindre le deuxième niveau d’une résonance émotionnelle, plutôt que cette correcte représentation, mais qui ne semble pas (encore) s’assumer dans son essence? Je pose la question. Le geste ne m’a pas semble encore assez « sur le texte », un peu désincarné, parfois maladroit, mais on sent, je pense, le processus en avance.

Le rôle du peintre, son introduction, m’a semblé difficile à appréhender, comme si l’exposition n’avait permis d’aisément installer ce caractère, et à ce niveau quelques accessoires présents eussent peut-être pu être mieux mis à contribution. De plus, les cabrioles de ce dernier, qui étaient peut-être censées être d'un certain expressionnisme corporel, m'ont semblé un peu pataudes et le jeu parfois forcé. Le build up territorial, la lutte de dominance (pour obtenir la « belle ») entre « l'artiste » et le mec procèdent d’une instantanéité (à mon humble avis) peu plausible, alambiquée, posée. Globalement, un léger flou d'intentions.

Le jeu des comédiens est à ce stade précoce, déjà (à peu près) correct, et on sent encore la recherche, face à un texte (et une mise en scène) qui semble s’incarner plus facilement d’éclat poétique que de construction de personnages. Pourtant, Sarah Gravel en mère paumée et carentielle offre de beaux moments de déchirements déchus; Sabrina Bisson en spectre maternel offre une présence chaleureuse, mais aurait-on dû vieillir quelque peu, en quadragénaire au moins, cette jeune femme pimpante? Évelyne St-Pierre se signale avec de très beaux moments lumineux et rafraîchissants malgré cette légère inégalité commune occasionnelle. Les enchaînements sont en voie d’être bien rodés. Je me suis également demandé comment aurait-on pu mettre plus en exergue ce rythme, cette musicalité, ces rimes claquantes, à contre-courant et parfois iconoclastes, dans la prononciation, l’intonation au niveau de ce texte Gauvreauesque, bref jouer avec le non-dit verbal comme ce texte joue avec les mots. Peut-être ici d’un rendu trop en legato.

Un work in progress prometteur, un beau risque créatif courageux, une recherche et dans le texte et dans l'approche qui évolue selon les aléas normaux d'une jeune création : n'est pas là ce que l'on souhaite voir en théâtre émergeant, plutôt qu'une perfection de recette, vivement la construction d'un nouveau langage, d'une recherche, l'affirmation d'un genre, l'évolution d'une esthétique, bref d'une signature. À ce titre, le travail de la compagnie TCO me semble passer par de parfaitement normales étapes, avec une pièce intéressante, qui offre de bons moments, selon le même processus de continuité issu du procédé de création initial, même si on s'attend à plus au niveau de l'expression corporelle pour une compagnie qui place justement ce langage à la base même de sa démarche. J'aime mille fois mieux le baroque authentique porteur d'une parole d'humanité dans toutes ses expérimentations et ses imperfections que la perfection plastique, convenue et sans risque.

On souhaite voir le tout évoluer et se poursuivre.

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Création du Théâtre Camera Obscura (TCO)


Texte Amélie Hébert
Mise en scène de Patrice Tremblay

Comédiens: Sabrina Bisson, Frédéric Côté, Sarah Gravel, Étienne Jacques, Évelyne St-Pierre

Scénographie et vidéo par Sylvain Ratelle
Éclairages et régie par Josianne Fontane Zuchowski
Costumes par Marie-Ève Parent
Environnement sonore de Charlène Gilbert

12 au 27 sept. 2008 au Théâtre MainLine
Billetterie 514 678.0304