jeudi 11 septembre 2008

Il était onze heures le soir - Théâtre Passé Minuit


Par Yves Rousseau


Toujours aussi mordante dans sa portée et poignante dans sa conclusion cette pièce, mais avec une belle maturation depuis sa présentation initiale au printemps. D'abord, la scénographie : la petite salle de la caserne (le nouveau lieu) étant avant tout un espace d'intimité, on a éliminé les effets d'arrières plan, mais gagné un effet de proximité, on se sent plus au cœur de l'action, au vif de l'expression. Avec une projection plus modérée, une expression n'ayant plus à être calibrée pour le troisième balcon, l'ensemble qui était déjà très bien gagne en subtilité. On sent également certains choix découlant d'un grand souci de cerner l'essence même du texte, dans un croissante maîtrise et respect du propos, comme si on voulait éviter tout détournements: ainsi, certains effets de quasi-comédie semblent plus effacés, même si présents, et chaque personnage semble plus habité de ses blessures, portant à l'avant son espace d'humanité. Comme si la pièce assumait plus ouvertement son identité profondément dramatique, presque tragique. Plus incarné. Plus ramassé aussi. Pas de facilité, on épure. Comme cette nouvelle fin, dépouillée, percutante et sombre.

À ne pas prendre au premier niveau, sinon on passe tout droit. Quiconque reste en mode défensif, n'accepte pas de sentir, explorer la substance inconfortable de ce douloureux univers n'y verra que de l'activisme, de l'agitation en criée, un récit déconstruit difficilement appréhendable. On induit. On ne prend pas le spectateur par la main. Pas de facilité, je vous dis. Et en ce sens, un choix d'approche courageux, qui ne fera pas nécessairement l'unanimité.

Le texte originalement publié en avril, ci-bas, reste cependant dans l'ensemble pertinent, en tenant compte des quelques éléments de ce préambule.

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La pièce expose essentiellement les préoccupations et défis auquels fait face la génération Y, mais avec un aspect fascinant : contrairement à la quasi-totalité des pièces vues précédemment, signe du temps qui passe, les protagonistes ne sont plus dans la période incubatoire (enfance, adolescence étendue) mais se situent pour la plupart au tout début du défi de l'âge adulte, l'heure des choix. Le regard qu'il jettent sur les accomplissements, idéaux, rêves et lubies des générations précédentes, les boomers et la génération X, nous projette dans un genre de futur présent, comme lorsque on traite d'événements lointains, historiques, mais qui ne sont plus intrinsèquement lié à notre quotidien, à notre identité. Comme les espoirs de nation, d'indépendance, comme les guerres, les camps de concentration. La conscience se fait plus globale, les grands ralliements des boomers, ou le cri existentiel des X ont fait place au pragmatisme individualiste, pacifique et allumé, mais cynique, anxieux et peut-être légèrement affectivement carencé (génération garderie, divorce, clé dans le cou), dans le contexte compétitif, buzzé, hyperactif et multimédia du 21e siècle.

Et comment tout cela se concrétise-t-il? D'abord avec une certaine ironie scénographique. On reçoit les amis, une petite fête. Dans ce qu'on suggère être une villa-artéfact (prêtée par des parents en voyage) avec magnifique vue sur le fleuve, un ensemble de plateformes en tec évoquent les lignes épurées d'une certaine architecture des années soixante, dans ces intérieurs de ces maisons blanches d'aspect cubiste. Comme si ces jeunes campaient sur des vestiges générationnels du vingtième siècle, l'héritage (...). Puis une mise en scène en dent de scie, poussant les caractères vers des contacts éclatés, en écoute distraite, avec une occupation de l'espace sauvage, tribale, comme un groupe de primates territoriaux surexcités s'affrontant en vagues de retraits et de charges. Comme métaphore de notre ère d'une branchitude hallucinée. Certaines portions de la pièce, tout en pirouettes, en traits et persiflages, en langage non verbal traduisant toute l'ambiguïté des contacts, sont particulièrement électrisantes, dans ce climat à l'humour noir terrible de délire tablant sur toutes les zones d'incertitude et d'absurdité relationnelles. Ici, on ne vise pas le confort, on dérange.

Dans le texte (en terme de climat), l'ère de la postmodernité a inventé l'ego, mais aussi, mitraillage médiatico-scientifique oblige, la conscience conséquente de n'être qu'un infime grain de sable, sur une planète immense, dans un univers infini et sans Dieu. Les personnages ont le motton, et la soif de vivre se heurte au tourbillon perpétuel, à l'Autre qui s'échappe, évite, et à l'anxiété de l'oubli, de la futilité de l'être: ces idéations ne trouvent plus de réponses dans le dogme ou le confort de l'ignorance.

En alternance, moments d'émotions extrêmes; comme ce jeune gamer compulsif qui confond, presque, l'univers cybernétique de jeux de rôle et la réalité; comme ce jeune adulte qui perçoit avec horreur et résistance justement l'arrivée de cet âge, adulte; comme cette violence omniprésente, comme cette jeune femme enceinte doutant qu'un jour son élu puisse vieillir l'appuyer et qui pressent cette grossesse avec peur et réticence, cette féminité animale et atavique qu'elle voudrait oublier. Puis des moments de profonde humanité, dans tout son désespoir, ses peurs, mais également toute sa force de vie. La scène finale, sur fond de chant triste et communal, est déchirante, la grande phobie humaine de la disparition et de l'oubli, le grand non-sens de la vie : ya t-il quelqu'un, quelque part qui un jour saura que untel, ici sur cette petite boule bleue des homo sapiens sapiens, a vécu?

Certainement un texte très profond et pertinent, par Reynald Robinson, servi avec générosité et abandon par un groupe de jeunes talents prometteurs, et dont la substance met en relief toute la détresse humaine, une tragi-comédie éternelle, de Virgile à Shakespeare, en passant par Tchekhov, le théâtre dans toute sa force de représentation du grand cirque récurrent de l'humanité d’hier et de maintenant.


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Une production du Théâtre Passé Minuit en collaboration avec le CADM
Originalement présenté à la Cinquieme Salle de la Place des Arts, en avril 2008.

Textes et mise en scène par Reynald Robinson

Les comédiens, promotion 2008 du CADM: Mathilde Addy-Laird, Yannick Chapdelaine, Robin-Joël Cool, Romy Daniel, Myriam Fournier, Catherine Le Gresley, Guillaume Regaudie, Isabelle Sasseville et Guillaume Tremblay.

Assistance à la mise en scène par Sophie Vaillancourt
Scénographie par Francis Farley-Lemieux
Costumes àpar Isabelle Saint-Louis
Éclairages par Émilie Voyer
Musique par Frédéric Janelle



Du 9 au 27 Septembre 2008 à la Caserne Létourneux
411, rue Létourneux

Saison itinérante de la Salle Fred-Barry du théâtre Denise Pelletier

Billetterie : 514 253 8974