mardi 24 juin 2008

Les Arbres - Pour le moment - Fringe 2008


Par Yves Rousseau

Deux sœurs. Le deuil, grand-maman est partie, et avec elle, un morceau de mémoire. Alors le vide, la torture de l'absence, la plaie vive de la douleur sous l'eau saline des réminiscences. Puis d'abord une réaction de repli, là, dans cet espace impressionniste : quelques panneaux translucides suggèrent des couloirs latéraux ou le dédale d'une forêt existentielle (les caractères y peindront des arbres), puis en avant scène, côté cour, de l'eau et de la terre comme support de vie. Belle métaphore scénographique.

Splénétique, intimiste, une lutte sororale en vase clos. Les heurts du vide, les conflits latents en prises de bec étouffées, détournées. On s'étourdit d'évitement, on n'arrive plus à dire. Alors, ça éclate de besoin d'espace. L'ainée part pour la Norvège où un supposé bellâtre et un projet écologique forestier l'attendent. Surviens l'ex de l'exilée, et on comprend : jalousie quand tu nous tiens, la cadette prétend au décès de l'ainée, et une idylle, contenue, point. Trahison. Presque tragique avec cette visite, cette excusions quasi funèbre dans le blizzard norvégien.

Ce n'est pas cette petite histoire de conflit entre soeurs, qui sans cette approche raffinée aurait pu sembler quelque peu « soap-opératique » que la pièce se signale, mais bien plutôt par cette grande recherche, cette exploration d'une zone trouble de sentiments, avec ce ballet territorial imagé par ces actes contenus ou ratés, cette valse-hésitation triste et blessée et parfois cruelle, une représentation sensible et subtile des viscérales contradictions, des pulsionnels conflits déchirants. Un genre qui pardonne peu les écarts de jeu : trop chargé, et on tombe dans le mélo, trop peu et voilà, choux blancs. À ce titre les comédiens font preuve d'une grande pudeur, une belle retenue, avec une belle maîtrise du langage de l'espace et du geste et avec une impression de continuité, de progression non achevée dans la recherche d'intentions, d'incarnation des personnages (déjà habités de façon correcte) dans l'expression, un ensemble assez touchant. Tout cela malgré la chaleur accablante et le manque d'air écrasant dans cette salle...

La musique pianistique de Philip Larouche, méditative, profonde, satiesque, ajoutait une dimension essentielle au propos, à l'atmosphère.

Un autre élément intéressant chez cette jeune compagnie est, il me semble, cette capacité à s'interroger, à poser un regard sur la mémoire dans la beauté, la fragilité, la grandeur mais aussi le drame et la futilité de la vie, bref le paradoxe de la continuité dans la discontinuité, c'est-à-dire cette propension que nous avons à habiter par le souvenir, après le grand départ, l'âme de ceux qui nous ont connus, mais aussi, d'où le paradoxe, cette horreur du vide qu'à la nature et la rapidité stupéfiante avec laquelle l'espace que nous occupions sera comblé. Mais quelle est-elle, cette essence même de la vie ? Ici, on y touche un peu...

Certainement une jeune compagnie pleine de promesses, avec une très belle recherche. Composée de finissants de la promotion 2005/06 du CADQ.

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Une production de la compagnie « Pour le Moment »

Texte et mise en scène, scénographie de Krystel Descary et Édith Patenaude

Avec Krystel Descary et Édith Patenaude et Jean-René Moisan