Par Yves Rousseau
Nous sommes en 2020. L’air est pollué, la terre est surpeuplée, l’informatique est maintenant biologique et moléculaire avec lunette de visualisation et système de reconnaissance vocale. Pourtant Joe, un lettré grano macrobiotique timide et effacé s’accroche au vingtième siècle, qu’il n’a pourtant à peu près pas connu, sinon comme enfant. Dans sa minuscule loge de concierge modestement meublée (un décor réaliste), de vieux téléviseurs analogiques, plantes alimentaires et médicinales qu’il cultive en hydroponique, quelques cassettes VHS et beaucoup de bouquins, qu’il s’applique à apprendre par cœur. Beige et brun. Le beau refuge, la belle fuite de la réalité en cette Terre de plus en plus oppressante et speedée.
Puis un météorite, une tornade, son frère perdu de vue depuis belle lurette, son opposé absolu, arrive. Véritable survenant, techno junkie chromé, hyperactif camé et narcoleptique, Jack est un hacker professionnel. Poursuivi, traqué et endetté. Rapidement la carte de crédit du bloc est piratée, et voilà deux b-52 avec lunettes de vison, le nec plus ultra informatique, là sur cette table en avant-scène. D’abord résistant, outré, Joe est progressivement entraîné dans les méandres de l’underground cybernétique international...
Punché, rythmé, allumé, la rencontre de ces deux êtres comme métaphore de la collision de deux systèmes de pensée : la civilisation classique, judéo-chrétienne avec sa quête sacrificielle, ses penseurs, son culte du travail, ses textes, sa perspective, et le postclassique du 21e hédoniste, sous le principe de l’instantanéité, du jetable et consommable, du déracinement identitaire dans la grande marmite de la mondialisation.
Le texte, offre une perspective effervescente allant jusqu’à, dans de belles tirades, tracer l’évolution exponentielle de l’humanité (beau numéro de Maxime Després) jusqu’au, point culminant et portes du désastre, degré de rupture annoncé: non pas celui d’une catastrophe nucléaire ou d’une guerre atomique, mais de la lente déliquescence surpeuplée, avec l’environnement vicié, sous l’égide du néo-libéralisme sauvage, où tout se vend et s’achète, même la vie que se sont approprié de grands conglomérats via la génétique. L’univers internet est bien documenté et mis en perspective, ça n’a peut-être déjà plus l’impact de 2001, année de la production originale, mais ça reste pertinent.
La portion vidéo, ce qui est vu dans leurs lunettes-écrans et rendu par une projection, est particulièrement bien réalisée et rajoute au psychédélique techno, avec de constantes et enlevées interactions avec plusieurs personnages secondaires, entre autres : le cyber inspecteur, qui s’approche de plus en plus de la capture, et Lola et Rawa, de grosses pointures d’une mafieuse internationale de hacker avec qui tout se négocie. Une atmosphère de thriller virtuel scandé par cette musique techno tout à fait appropriée.
L’affrontement fiévreux et la fuite à l'avant sont bien rendus par les jeunes comédiens, de façon intéressante, plausible, avec une belle expression, plus rarement surjouée. Les caractères sont correctement habité, un processus de recherche en progression, avec peut-être juste un peu de travail au niveau de la voix, du ton, parfois un peu laconique, inégal, et occasionnellement d’un léger chantonnant récitatif pour au moins un des rôles principaux. Le résultat final, quoique perfectible, est sans doute très correct pour une jeune compagnie émergente, c’est stimulant, on embarque.
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Cyberjack par « Les Productions Dérivées»
Un texte de Michel Monty
Mise en scène par Corine Rodrigue
Sur scène Maxime Després et Vincent Juneau
Sur vidéo Xavier Malo, Étienne Jacques, Jean-François Grondin, Évelyne St-Pierre, Cynthia Wu-Maheux et Fabien Fauteux.
Costumes par Marie-Ève Parent
Accessoires de Annie Durocher
Son Josiane Fontaine-Zuchowski
Éclairage Sylvain Ratelle
26, 27, 28 juin à 20h
28, 31 juin à 15h
Information et réservations: (514) 526-2496
ou
productionsderivees@hotmail.com