Par Yves Rousseau
Entrons dans la boîte noire du théâtre Lachapelle. Devant nous un praticable haut d'une trentaine de centimètres tout de blanc vynilisé couvert, avec en son centre un rectangle monolithique nain dont le sommet est orné de quelques branches d'arbres tout de rouge, intéressant concept minimaliste se prêtant particulièrement bien au propos, un travail d'Angela Vaags. Rouge et blanc. Bientôt, perruqués, grimés et habillés à la japonaise dans le même jeu de teintes, surgissent d'archétypaux personnages. Entre autres : des samouraïs, père et fils qui se livreront une guerre d'honneur et de vengeance oedipienne digne d'une tragédie grecque, sur fond de fable animalière médiévale; des geishas recevant hommes de pouvoir en besoin de se faire rabaisser et maltraiter pour exulter; une "asian school_girl" et son copain dont les avances timides pour un baiser déclanchent plutôt des comportements, chez son élue, très cyniquement bien en avance sur son âge...
Voux commencez sans doute à le deviner, deux principaux niveaux mis en opposition. D''abord au niveau visuel, apparence, occupation de l'espace: maniérisme rigide, ascétisme expressif, parallélisme existentiel, hiérarchisation outrancière, avec tout l'obséquieux cérémonial nippon, comme représentation du poids de la tradition, du carcan social rigide atavique, où plutôt d'une vision occidentale (ou une recherche de) participant d'un certain désir d'incarnation, mais dérivant également, inévitablement, du cliché. Puis, au niveau verbal, textuel, le précipice cynique et blessé, sombre et noir de la décadence, le côté caché issu d'une hypocrisie sociétale, l'inévitable déliquescence des moeurs d'une modernité désillusionnée, désinvestie, où on instrumentalise et fécalise l'autre, où la relation, désincarnée, s'étale de perve_rsion, de lubricité comme participation individuelle exutoire à la déchéance collective. Comme si cette exposition grossie, fabulé, un carnaval de l'anali_té constipée, comme représentation fantasmagorique, permettait justement la distanciation nécessaire à la représentation, avec une ironie cinglante, une belle déconstruction de la façade.
Chaque civilisation a, inévitablement, connu sa phase de décadence, après un apogée installé et confortable, ici imagée dans le plus grand raffinement affecté : la décadence comme moteur de recherche, de raffinement? Les extrêmes des mouvements de pendules sociaux comme moteur de création? L'ensemble sous le grand cirque minutieusement étalé de la vulgarité humaine dans toute sa splendeur...
La distribution est certainement d'une grande qualité. De l'expressionnisme, heu disons, japonais, presque surréel, impeccable comme jeu. Une distribution essentiellement formée par de jeunes finissants d'années récentes de l'ENT, sauf pour Érick Tremblay, qui provient du CADM. À peine quelques éléments de rythmes, de transitions à régler, des pertes de perruques à prévenir, les petits ajustements normaux du début.
On attribue le texte à une auteure japonaise au destin trouble, qui aurait écrit cette pièce à l'âge de quinze ans et qui aurait connu très jeune les bor_dels , mais je n'ai à ce jour, ô surprise, réussi à obtenir aucune documentation, ni référence à son sujet. Sur le site du CEAD, on attribue plutôt ce texte à Étienne Lepage , un jeune finissant en écriture dramatique crédité du rôle de préposé aux clés dans le programme.
Toujours est-il que ce voyage étonnant se décline comme une station obligatoire pour le Fringe, un impératif dans le parcours du festivalier.
À voir !
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Texte de Koutaishihi Kami, traduit par Nihon No Kibib
Mise en scène par Catherine Vidal
Scénographie par Angela Vaags
Conception sonore et graphisme de Francis Rossignol
Préposé aux clés: Étienne Lepage
Régie par Olivier-Gaudet Savard
Comédiens: Léa Traversy, Geneviève Schmidt, Emmanuel Reichenbach, Éloi Archambaudoin, Érick Tremblay, Geneviève Alarie, Véronic Rodrigue, Alexis Lefebvre.
19 Jun @ 19.45
20 Jun @ 15.45
21 Jun @ 20.45
22 Jun @ 15.30
Théâtre Lachapelle