mercredi 16 avril 2008

Oreille, Tigre et Bruit - Théâtre d'Aujourd'hui

Par Yves Rousseau

Hyper communication moderne amené par ces bidules électroniques en tout genre, comme forme d’activisme (comme mécanisme de défense), le babillage stérile de l’internet, des médias, comme bruit de fond envahissant, omniprésent, l’ensemble formé par ce bourdonnement perpétuel comme une parade, un nouveau silence relationnel tapageur.

La métaphore du bruit est intériorisée par un acouphène envahissant et destructeur chez notre « héros » (F E Paré), un animateur de magazine littéraire télévisé, comme il en existait encore au siècle passé. Plus il se frotte à la vacuité, l’insignifiance de son univers, plus l’obsédante sensation conjuguée au manque de sommeil conséquent ruine progressivement sa vie : angoisse, dépersonnalisation, traits livides, de plus en plus ailleurs, il traverse son quotidien comme s’il en était le spectateur, absent, zombi ahuri par l’incroyable sensation de perte de sens, de liens.

Surimposé au tragique, comme fond contrasté, de truculents personnages archétypaux (à messages) quasi burlesques et cabotins, liés au travail ou la vie personnelle (enfin, ce qui en tient lieu) du caractère. Le personnage dramatique de François-Étienne Paré erre. En spleen. Comme une réminiscence fantasmagorique, comme des épisodes de destins défilant en flashs rapides, des extraits de sa vie en feuilleton, alternance de trois zones existentielles, autant de sonorités qui viendront enrichir ce Bruit du silence :

  • Là, côté jardin, le décor de son émission, des divans rouges où il recevra toute une brochette d’intellectuels de pacotille; le brouhaha de points de vue antagonisés issus de fats et d’imbus, avec le langage prétentieux comme forme d’égotique onanisme intellectuel narcissique, gonflé de termes spécialisés, ne fait qu'à peine masquer la minceur du propos: comme métaphore de l’écrasement de la pensée occidentale, de la marginalisation des vrais érudits au profil de poseurs médiatiques patentés. Néolibéralisme, consumérisme et hégémonie des publicitaires avec l’obsession de la cote d’écoute obligent, le défilé des clowns complaisants s’étale dans toute sa splendide et caustique parodie. L’âme de George Bataille, avec la disparition de dieu comme obnubilation, plane au travers des babillages libidineux des invités : entre autres, Éloi Cousineau en prêtre illuminé de renouveau chrétien et annonçant le retour du Christ; Évelyne de la Chenelière en romancière française, parodie de cette vague d’écrit à l’érotis_me stérile, trash et dont les propos supposément choquants sont censés être une manifestation contre-culturelle (prête à consommer) – une autre forme de vide bien emballé, des « ratings » faciles; Patrick Drolet en professeur de ce qui semble ici tenir lieu d’université dans notre belle province, dont les recherches nécessaires à l’œuvre impliquèrent, évidemment, la participation d’une prostituée_ (EdlC, très convainquante) avec expérimentation in vivo, sous suite de délicieusement fallacieuses intellectualisations prétextes; un ex-acteur porn_o benêt (C Bégin, rigolo) qui a commis une "oeuvre" sur le renouveau moral. Vide sociétal vraisemblablement rempli par le potinage et le cul, dérive médiatique, on n’a qu’à ouvrir le téléviseur, ou lire le journal pour constater la justesse du propos, avec la réalité qui dépasse souvent la parodie et la fiction…

  • Au centre scène, sur un praticable élevé de quelques marches, dans ce qui semble être un immense haut parleur-cocon sphérique, avec au centre, la couche conjugale; insomniaque, assis sur le coin du lit, lointain, notre héros répond machinalement, avec toujours, d’un épisode à l’autre, de plus en plus de détachement, d’agacement, voir de résistance et désinvestissement aux propos de sa femme enfant délaissée, qui est au ici maintenant, aux pulsions et émotions ce que lui est à la raison; qui semble mesurer sa vie selon propos, sondages et opinions pêchées dans les magazines féminins selon la caractéristique fascination paradoxalement à la fois consciemment candide mais dubitative qu’on trouve pour cette littérature chez certaines femmes. Quel homme n’a jamais surpris conjointe, parente, amie, à soudainement aborder une thématique existentielle, étrangement liée à ce titre, là, sur la couverture de ce magazine traînant sur la table du salon! Le couple est, bien entendu, à la dérive, mais est-ce un pléonasme ?

  • Côté cour, un module mobile qui, tourné d’un côté représente la table d’examen d’un médecin et de l’autre le comptoir d’un bar avec ses tabourets. Scènes d’examen médical, avec un Christian Bégin qui s’efface totalement derrière son personnage de médecin blasé et au mariage chancelant et qui n’échange plus avec sa femme que par courriel, avec la guignolesque prestation de l’acupuncteur oriental appelé en renfort et qui s’adresse au tigre dans l’oreille au travers d’un entonnoir, ( Éloi Cousineau, incroyable dans cette fabulation en théâtre d’objet, figurines et décor miniature, avec prise de caméra à angle grotesque projeté sur écran mobile, typiquement NTE); puis celles de bar où notre patibulaire apprend la fin de son émission de la bouche de sa directrice de programmation, délicieuse parodie d’une bobo des médias, performante, narcissique, contradictoire complexe et d’une logorrhée hystérique et névrosée, presque incapable de livrer la nouvelle (brillant, par Évelyne de la Chenelière).
Comme un ensemble de cercles concentriques, chaque caractère, chaque situation tourne en ridicule le précédent, comme des échos ironiques qui s’inter alimentent de leurs propres bruits. Subtil, le propos ne tombe pas dans le manichéisme, mais on tisse plutôt la toile de l’état des lieux : le glissement des émissions à contenu est souligné, tel que préfiguré dans cette pièce écrite en 1997, et s’avère prémonitoire: il n’y a pratiquement plus aucun show littéraire, et les émissions de critiques ont été remplacés par de l’animation culturelle, des shows de plogues lobotomisés avec de gentils animateurs. Par contre les intellos, ici complètement (délicieusement) ridiculisés, sont loin d’être présentés comme victimes ou solution, et participent du désastre par leur lien quasi psychotique avec le réel et la décadence et la futilité de leurs engagements. Sur fond de tourbillon 2008, où avoir une conversation normale est de plus en plus difficile, hachuré d’interruptions technologiques envahissante, d’attention distraite. On achète et on jette rapidement.

Si les personnages comiques sont joués avec verve et plaisir évident par une distribution impeccable, ce formidable balayage iconoclaste m’a semblé sensiblement moins bien servir le build up dramatique. Couvert par ce cirque bordélique et déjanté, l’état anxieux et dissocié, joué avec beaucoup de sensibilité, de pudeur et habité de retenue par monsieur Paré, pourrait paraître manquer de relief pour le spectateur non averti ou le béotien, comme un solo subtil et délicat enterré par un orchestre trop en fortissimo. Une partition particulièrement difficile et ingrate au théâtre, faire parler l’absence, le silence, le non-dit, les non-actes, et ici très réussie, particulièrement au niveau des scènes d’alcôve, et ce, malgré ces satanées amplifications dénaturantes qui nous coupaient, pour ces scènes, du lien direct avec les voix des comédiens. La trame sonore de John Réa soutient à merveille, par convulsions kaléidoscopiques récurrentes, la dérive obsessionnelle des caractères. La vision de la femme est assez gamine, espiègle (la pasionaria, la pute, la collègue hystérique arriviste, la femme enfant), mais faut-il rajouter que ce sont des personnages satiriques, et que le même traitement est servi à tous les genres.

On sort cette pièce, pour le moins intéressante, un peu éberlué par le déluge référentiel et le train psychédélique d’éclats cyniques, amusé par la justesse de la caricature et la pertinence des traits, mais avec une vague sensation de coitus_ interruptus, d’inachevé, face à la charge émotive et cette fin nihiliste.

Mais ce silence par le bruit, lui, touche pile.

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Texte Alexis Martin
Mise en scène Daniel Brière

Avec Christian Bégin, Évelyne de la Chenelière, Éloi Cousineau, Patrick Drolet, Fanny Mallette et François-Étienne Paré

Assistance à la mise en scène et régie par Nadia Bélanger
Costumes de Claire Geoffrion
Éclairages par Nicolas Descôteaux
Musique originale de John Réa
Scénographie et accessoires par Jonas Verof Bouchard
Vidéo par Yves Labelle

Du 1 au 26 avril 2008 au Théâtre D'Aujourd'hui