samedi 26 avril 2008

L'Imprésario de Smyrne - Théâtre Du Nouveau Monde

Par Yves Rousseau

Venise, 18e siècle, la Mecque théâtrale, l’Eldorado des espoirs narcissiques d’une faune imposante de poseurs aux talents, hum, disons, supposé. Poudrés, perruques et crêpages défiant les lois de la gravité, tenues exubérantes de froufrous, de décolletés plongeants et de poitrines gonflées, tout pour se démarquer, se faire remarquer. Sous une fausse atmosphère de fraternité et confrérie délicieusement affectée et surfaite, et d’obséquieuses et mielleuses hypocrisies (comme les grandes « amitiés » du milieu théâtral), tous ces « artistes », ces intrigants, ces précieuses ridicules manient verbe, perfidies, séductions, complots afin de s’assurer un rôle dans ce prochain opéra patronné par un riche Pacha et négociant turc. Pas d’assurance emploi, pas de couvert social, pas le choix, foncer dans le tas ou crever. Pseudo poète, chanteurs et cantatrices de pacotille, impresario arriviste: un esprit moliéresque, mais avec une verve et une ironie tout italienne dans cette lumineuse, joyeuse et festive comédie satirique, un grinçant regard que porte Goldoni sur un certain milieu et dont le propos n’a rien perdu de sa pertinence…

L’univers d’un potache féérique est rendu d’autant plus fascinant par cet aspect théâtre dans le théâtre : comme si nous assistions, à l’époque de Goldoni, à une représentation de la pièce en province, avec des comédiens faussement ringards venant alternativement se planter devant la trappe du souffleur (plusieurs comédiens n’apprenaient à l’époque que les lignes principales de leurs textes) tant pour capter les répliques que l’attention, dans un ballet enchevêtré où chacun essaie d’éclipser l’autre. Plusieurs tactiques déloyales, également d’époque, sont « utilisées » par les personnages à cette fin : coup de botte, appel du pied ou faux trébuchements, maniérismes, tics complaisants et œillades vers l’audience, simagrées d'une grandiloquence risible de superbe affectée et surfaite destinée à marquer l’entrée en scène, apartés d’intention en italien. On s’amuse même à déculotter la vieille, avec des éléments scénographiques volontairement « accidentellement » dévoilés évoquant les mécanismes du théâtre d’antan, comme ces tableaux vivants pleins de fioritures sur chars tirés par un bougre, comme cette fausse manivelle actionnant les « vagues » de la lagune vénitienne en arrière-plan de cette scénographie. Cette dernière, étonnamment sobre, est composée de murs gigantesques entourant un espace qui deviendra tour à tour, avec quelques jeux de rideaux et éclairages, place publique, auberge, appartements. Les somptueux costumes d’époque gardent paradoxalement une touche de sobriété, car ils sont vraisemblablement en lin. Visiblement ici on a voulu éviter la surcharge.

Les tableaux de ce truculent marché de dupes sont ponctués de magnifiques chants, parfois en cœur d’acteurs, et autrement essentiellement par la mezzo-soprano Catherine B. Lavoie, une voix juste et vibrante et une très belle présence. Une belle partition musicale d’Yves Morin, légèrement anachronique par le côté opéra romantique à la Rossini, Verdi avec peut-être une touche française à la Gounod, Bizet, Delibes, enfin vous voyez le climat.

Un travail de mise en scène impeccable par Carl Béchard, qui en plus de ses inoubliables prestations scéniques, enseigne, heureusement, voix et parole au Conservatoire d’art dramatique de Montréal. Un rythme qui ne s’essouffle pas, riche et magique, et une très grande distribution, et ce, dans tous les sens du mot, comme on aime en voir au théâtre : soudé, équilibrée, ensemble, au service de leurs personnages, et avec un plaisir manifeste. Outre les routiers expérimentés, on y retrouve parmi les noms les plus prometteurs de la jeune et vieille relève.

Comme les premières brises tièdes, comme les premiers bourgeons d’espoir, la pièce est porteuse d’une ferveur printanière, d’une verve mordante de moquerie, un divertissement parfait pour nous ouvrir les portes de la belle saison.

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Texte de Carlo Goldoni, traduit par Marco Micone
Mise en scène de Carl Béchard

Distribution : François Arnaud, Emmanuel Bilodeau, Catherine B. Lavoie, Sophie Cadieux, Pierre Chagnon, David-Alexandre Després, Sébastien Dodge, Sylvie Drapeau, Robert Lalonde, Rénald Laurin, Pascale Montpetit et Alain Zouvi.

Accessoires de Normand Blais
Assistance à la mise en scène et régie par Claude Lemelin
Conseiller en mouvement par Rénald Laurin
Costumes de Marc Senécal
Éclairages par Michel Beaulieu
Maquillage par Jacques-Lee Pelletier
Musique et conception sonore par Yves Morin et Joël Melançon
Perruques par Rachel Tremblay
Scénographie par Geneviève Lizotte

Présenté au TNM - 15 avril au 10 mai