mardi 22 avril 2008

Autobahn - Théâtre de la Banquette arrière


Par Yves Rousseau

Sur les champs noirs de la nuit-vie, de l'isolement, de la solitude dyadique, sur ce sol charbon, une forêt de fleurs-spots noires éclaire d'un éclat blafard les visages. On the road. Perdu sous cet immense plafond de voiture, aussi disproportionné que cette course sans fin au travers des horizons de destins perdus déménageant ces allusoires mots d'émotions qui n'en finissent plus d'être non dits.

Comme territoire de jeux, deux banquettes tours d'ivoire, deux êtres juchés en hauteur, épinglés, captifs de la vélocité, du trajet, destination dissection de l'âme par un auteur-scalpel, et un metteur en scène d'une précision entomologique. L'habitacle d'une automobile, un des derniers endroits de notre époque complètement "buzzée", qui réunit encore les conditions, de plus en plus rares, liées à une conversation et parfois confidences, révélations accidentelles et règlement de comptes : un sentiment d'isolement, la durée du trajet, et surtout l'aspect moins menaçant du côte à côte, avec les regards qui ne se croisent que furtivement.

Tel un dieu vengeur s'amusant avec ironie d'une humanité tentant en vain de s'extirper de ses faiblesses, au prix de dérisoires et futiles efforts, Labute plonge ses protagonistes dans la vacuité d'un quotidien-sables mouvants, où leurs gesticulations existentielles ne les amènent qu'à s'enfoncer dans l'ire de leur vulnérabilité, les colères de leurs impuissances.

Jeux de détails, de subtilité. Dans un regard, une mimique : un ballet de retenue, d'allusions, d'actes ratés, de lapsus étouffés à saveur d'absurde. Truculente Anne-Élizabeth Bossé en adolescente passe-partout, qui sous le prétexte d'un principe de franchise appris en désintox, agresse sa mère BCBG par la violence des stupéfiants qu'elle compte se taper dès son retour. Mathieu Gosselin, en gros gars rugueux, l'âme en forme de deux par quatre, qui tente de se faire prose, lyrisme afin d'obtenir le pardon de sa bobonne, la sublime poésie du grotesque; Renaud Lacelle-Bourdon impayable en Yo adulescent qui y va d'un de ces laïus à saveur de pop-psycho d'une mauvaise foi savoureuse afin de convaincre son ami fraîchement séparé de se pointer chez son ex et faire face au nouveau afin, non pas de s'occuper de ménage ou progéniture, mais bel et bien récupérer sa console de jeux!; Rose-Maïté Erkoreka, toujours égale à elle-même avec ce jeu sensible, intériorisé et pénétrant en nunuche (entre autres) finalement machiavélique dans sa façon de s'assurer de ne pas être larguée par ce garçon avec qui elle fait du parking, désopilant Éric Paulhus en pauvre bougre complètement ahurit et dépassé par la situation; Amélie Bonenfant tordante en femme d'allure très réservée, qui sous le barrage de question du conjoint, laisse deviner obséquieusement par non-dits, allusions, qu'elle se fut probablement retrouvée au sein, une fois encore à cause de l'alcool-congrès, d'une partouze; bien sûr on rigole, avec parfois des moments graves, comme cette enfant (superbe performance de Anne-Marie Levasseur complètement dans son personnage), subjugués par cet être qu'on suppose être un agresseur, personnage qui pose comme une personne de confiance, avec un Simon Rousseau rendant le monstre, tout en mièvreries perfides, avec vérité, et une fin qui glace le sang par ce qu'elle suggère...

Il y a bien sûr un aspect modulaire dans cette suite de courts, un genre de plus en plus populaire auprès des jeunes compagnies, parce qu'ils permettent aux membres, des travailleurs autonome qui doivent conjuguer parfois de multiples activités, de faire concorder plus facilement les horaires de répétitions en petits groupes. Si on cherche parfois le liant entre les unités, outre les grands principes d'intentions précités, et si occasionnellement on constate une inégalité d'intérêt au niveau de la portée des textes, l'ensemble est néanmoins habilement équilibré (voir masqué) par la construction impeccable du tout. Force est d'admettre que le Théâtre de la Banquette arrière se révèle être une puissante machine bien huilée, regroupant parmi les principaux talents de la vieille relève. On passe certainement une bonne soirée, et on attend déjà la prochaine...

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Texte : Neil Labute, traduit par Fanny Britt
Mise en scène par Martin Faucher

Comédiens: Amélie Bonenfant, Anne-Élizabeth Bossé, Rose-Maïté Erkoreka, Mathieu Gosselin, Renaud Lacelle-Bourdon, Anne-Marie Levasseur, Éric Paulhus, Simon Rousseau

Costumes de Marc Senécal
Conception sonore de Jean-François Pednô
Éclairages par Étienne Boucher
Scénographie par Jonas Veroff Bouchard

Une production du Théâtre de la Banquette arrière

Diffusé au Théâtre La Licorne du 8 avril au 3 mai 2008