lundi 24 mars 2008

Toute Femme - Théâtre Espace Go

Par Yves Rousseau

Une station de métro, murs jaunâtres. Deux larges ouvertures aux tiers opposés. Aux bas de la scène, des rails. Déréalisation du quotidien, aux extrêmes cour et jardin de dantesques empilages d'objets domestiques en pleine hauteur, un bric-à-brac de bidules totalement surréel. Tout ce qui qui paraît si essentiel, mais devient parfois si futile, lointains, superfétatoire quand les grands moments uniques et irréversibles de la vie se pointent. Par projections et effet sonores, un saisissant train, celui de la vie et du destin, passe en trombe.

Sur scène plus tard, le bombardement constant des passants, olibrius urbains en tous genres – interactions et agressions perpétuels, pas d'intimité, pas de recul, pas de recueillement. Toujours le tourbillon. Sans fin. Et puis voilà, un jour on se réveille, pour ne mieux que se rendormir, car c'est terminé. Avant qu'on ait eu le temps d'exister. N'est-ce pas ce que vit notre héroïne (Annik Bergeron, solide)? Femme, quarantaine, monoparentale, fille adolescente, mère cohabitante. Aujourd'hui, elle va apprendre qu'il ne lui reste que quelques heures à vivre, cancer...


Mais pas le temps de mourir, pas tout de suite en tout cas, la charge du quotidien l'aspire, mourir, pfff, une autre tâche à mettre au bas de la liste d'épicerie ou de corvées. Agente immobilier. Hongrie, fin du vingtième siècle. Avènement du capitalisme, assez sauvage, crise du logement où on va même jusqu'à spéculer sur la date de mort des occupants. La même inflation folle, le même glissement des classes moyennes que dans toutes les villes d'occidents. Le même impérialisme de l'american way of life, la même érosion des repères culturels originaux, la même hégémonie de l'anglais, qu'on se figure apprendre – en récitant la comptine Humpty Dumpty – n'est-ce pas la langue des affaires? Ce même fonctionnement à vide – cul-de-sac aveugle de la société du consumérisme - on existe plus, on n'est plus, on fonctionne et on achète.

Et pour le ton : activisme, hypomanie, fuite vers l'avant, déni, voilà le mécanisme de défense de notre dame, comme métaphore de représentation de toute une société fuyant sa tristesse et surtout, son incommensurable vacuité. Faussement volubile et joyeuse, pour ne mieux que fuir et masquer douleur et détresse, toujours sur une patte afin de régler sa fameuse liste : s'assurer que sa fille ne soit pas imposée sur l'héritage, que sa mère soit correcte, aller chercher la robe chez le nettoyeur (!), conclure quelques affaires. Encore une femme qui élève seule son enfant, doit performer, et veiller au bien-être et avoir soin de tous, ne peut avoir le moindre moment à elle, et ceci mis en relief avec grande ironie paroxystique. Incapable d'être accueillie par quiconque dans sa fin imminente, un monde où les protagonistes sont toujours en mouvements, écoutant sans écouter, distraitement, toujours en complétant une tâche, ailleurs : les corps s'évitent où s'entrechoquent, les regards se croisent avec phobie, pour ne mieux que s'éloigner, des non-relations, chacun en soi. Comme son médecin qu'elle n'écoute , qui ne peux dire ce qui est, comme cette mère qui s'est découvert la possibilité de faire quelques sous en donnant des cours d'anglais, comme cette fille dans son univers d'adolescente, comme cet ex inconsistant et accablé. Brillamment rendu par la mise en scène et le jeu au niveau du geste, de l'occupation de l'espace. Une véritable fourmilière humaine peuplée d'énergumènes assez truculents.

L'ensemble sur fond de mythologie médiévale, « Tout Homme » avec la mort omniprésente qui nargue et joue avec les mortels (Jean Maheux, dantesque!) et devant laquelle l'homme doit présenter son grand livre des comptes (dont les grands thèmes sont incarnés par divers personnages originaux et excentriques) -contre effet, sur fond de destin et fatalité, projeté dans un contexte moderne – rappel paradoxal que rien, fondamentalement, n'a changé – toujours aussi fragile et démuni devant l'inévitable mort, malgré toute notre belle quincaillerie technologique: au moment de l'ultime jugement qu'avons-nous fait de ce que nous rêvions ? Du travail harassant du paysan d'antan soumis aux éléments comme garantie de petit destin, maintenant une vie toujours aussi asservie de travail sans fin du fait de l'absurdité d'un système dont nous sommes pourtant les architectes. Grande ironie, jeux de contraste entre le fatalement risible et l'existentiellement inévitable...


Une performance impeccable, colorée, musicale, d'une très large distribution – enfin du monde sur scène – avec peut-être une petite réserve, un léger malaise au niveau des niveaux de langage, une dimension qui passait peut-être (je pense, bien humblement) un peu moins bien, un peu déconcertant. On a certainement voulu découper, typer, mais entre le français normatif de certains et le québécois « all dressed » du caractère principal, une zone d'inconfort, de flou, de rythme plus ou moins ajusté, comme si on arrivait moins bien à appréhender l'essence des personnages. J'eus été curieux d'assister aux essais avec les niveaux de parler attendus des protagonistes, mais à l'intérieur du normatif ou du québécois, mais pas les deux ensembles. Sont-ce les choix de traduction ? Enfin, ce n'est pas majeur, on s'y fait.

Dans l'ensemble, la pièce est très intéressante, pose les bonnes questions et jette un regard intelligent, vif et lucide sur l'absurdité de la vie contemporaine, dans toutes ses solitudes et ses blessures.

_____________________________________

Texte de Péter Kárpáti

Mise en scène Martine Beaulne
Assistance à la mise en scène et régie : Allain Roy
Dramaturge, Michel Laporte

Scénographie de Richard Lacroix
Costumes par François Aubin
Lumières par Martin Labrecque
Musique de Silvy Grenier
Accessoirespar Normand Blais
Réalisation vidéo : Yves Label

avec Annick Bergeron, Alexandre Bisping, Gary Boudreault, Marc-Antoine Larche, Catherine Lavoie, Dominique Leduc, Normand Lévesque, Jean Maheux, Monique Miller et Dominique Pétin

Du 18 Mars au 12 Avril 2008 à l'Espace Go