dimanche 2 mars 2008

Suprême Deluxe - Théâtre de la Pacotille

Par Yves Rousseau

Pour faire un drink Suprême Deluxe : prenez un bon litre de liqueur burlesque, de slapstick aromatisé à la Chaplin extra satire sociale ironique; un zest d’orange des sarcasmes, pour l’amertume des lendemains qui déchantent parce que capitalisme crasse, consumérisme morbide, corporatisme triomphant et autres convergences médiatiques. Toujours en brassant, incorporez une bonne tasse de sauce piquante, extra télé crade trash spécial soap boboche, télénovelas quétaine, bonne nouvelle tivia et autres perles du genre. En extra on rajoute ici une saveur maison, avec une bonne cuillerée de café en poudre super caféine. Passez au shaker énergiquement en brassant dans toutes les directions de l’humour noir. Finalement, comme élément décoratif et environnement extérieur, nappez l’arête acérée de la coupe de sel de zombis spécial "Nuit des Morts Vivants", d’épices d’Hitchcock réduite façon madame Bates, et assaisonnez d’Oscar Méténier, avec poivre de Grand Guignol, quelques ubuesques herbes de Jarry issues de la province du Potache. Surmontez le tout d’une cerise sanguinolente bien marinée dans du vinaigre bien gore. Faites boire à un auteur et trois comédiens, arrosez généreusement le public, et voilà!

Le milieu du vingt-et-unième siècle. Ressources épuisées. Régime totalitaire corporatif. Sombre, pollué, plus de soleil. Gris. La moitié des continents engloutis (dont tout l’ouest du Canada, hihihi !). Dehors les gueux faméliques, le danger perpétuel, le semi-chaos, la Rome D’Augustulus Romulus ne tient plus qu’à un fil. On entre dans ce bunker assiégé en panique, toujours dans la fuite, la crainte. Puis les voilà, le teint vert malade , les yeux cernés, vêtements crades de ploucs-yesman de la « company ». Dernière télé propagande, unilatéral point de vue, textes imposés, en lipsync, playback, un imposant travail de bande-son de Michel Smith. D’un grotesque savoureux.

La situation extérieure est suggérée et par les portions réalistes ou encore les dérives psychologiques, mais en fait surtout oniriques et fantastiques, comme ce récit de rêve récurent fait par le personnage de directeur animateur-comédien-concierge, à son régisseur, véritable perle du genre « invasion des morts-vivants »; et par les projections de publi-reportage tenant lieu de bulletin d’information, comme cette dantesque souffleuse antiémeute haute de trois étages ayant servie à, littéralement, pulvériser la dernière manifestation et qu’on vante, gloire au régime et mise en marché obligent, avec la même véhémence que les publireportages d’épluche patate, de bidule miracle pour les abdominaux et autres Wally-Waller de la vacuité.


Un soap grotesque avec les omniprésents sigles de la corporation hégémonique


La satire sociale et médiatique elle, découle plutôt de cette série d’émission, de capsules d’une pacotille parfois grandiloquente et toujours d’une prétention dérisoire, boursouflée et ridicule, une puissante ode à la vacuité télévisuelle, à l’abrutissement des masses, mais surtout un solide dénonciation de ce qui, vraisemblablement, nous attend compte tenu du pernicieux glissement sociétaire, de la monté de la droite, de l’effritement des régimes de type social-démocrate face aux pouvoirs corporatifs qui ont main mise sur les médias et s’approprient les droits sur le vivant, bref le nouveau totalitarisme, le néo-fascisme du deuxième millénaire.

On ne fait pas dans la dentelle, tout y est volontairement gros, avec ce côté un RBO — et vlan dans les dents —, on tape avec grand fracas sur le clou, mais pour ne mieux qu’atteindre un truculent cumul paroxystique.

Mathieu Gosselin, toujours sur scène, hérite d’une partition très rythmée (un homme de paille « brainwashé », inhibé et névrosé) , exigeante, avec passation rapide d’un état à l’autre; d’une dérive onirique à un télé-novelas insipide larmoyant, de la pantomime parlante au mononcle George d’une émission (hum) pour enfants. La prestation est solide, inspirée, précise avec des modulations de style de langage corporel et de pose verbale qui soulignent le talent de l’interprète. Christine Beaulieu compose ici du rôle de la starlette minable ridicule de prétention, au jeu (volontairement) délicieusement faux et affecté, une agace trash, une truculente prestation n’étant pas sans rappeler son personnage de Texas, présenté à La Chapelle l’automne dernier. Finalement, Renaud Lacelle-Bourdon, un comédien (fantastique) surtout vu dans le registre dramatique et que je découvre, depuis quelques prestations, particulièrement doué pour le comique. Il joue joue ici le régisseur, hippie sympathique et débonnaire communiquant, au travers de son hublot de régie, par simagrées et participant même, minabilité de la station oblige, à certaines émissions.


La scénographie, une belle réalisation de Geneviève Lizotte et Elen Ewing un simple « blue screen », avec la fenêtre de (fausse) régie au coin supérieur côté cour.


Sébastien Dodge, qui semble doué pour la direction d’acteurs, livre ici une mise en scène rythmée et énergique, un hight perpétuel, une joyeuse foire verbeuse, expressive et passionnée. L’Écriture, prometteuse, pertinente et dotée d’un humour noir néanmoins assez bon enfant, rappelle (en terme d'atmosphère générale) parfois Chaplin, mais chez ce dernier on observait une règle d’alternance et de contrastes plus prononcée entre les portions lentes et dramatiques et burlesques et survoltées comme révélateurs opposés et réciproques, évitant ainsi, comme cela m’a semblé être parfois le cas ici, une unicité du ton pouvant atténuer le relief émotionnel ou comique. Comme beaucoup de jeune auteur, on semble avoir hésité à couper, on veut tout garder, et si l’ensemble demeure une formidable odyssée comique, la montée « dramatique » (et l'exposition) s’étire un peu en longueur et en redondance, et même si c’est dans le ton de l’ensemble certains traits d’esprit son vraiment très gros, affectés, et soulignés en gras. On ricane, sourit, puis le tiers final atteint tout de même le délire déjanté, à se rouler par terre.

À partir d’une écriture émergente prometteuse, et d’une prestation irréprochable des comédiens, Suprême Deluxe nous livre un cocktail décapant, tordu et tordant qui fait réfléchir sur un avenir prochain finalement, à bien y penser, pas si improbable…


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Une production du Théâtre de la Pacotille


Texte et mise en scène de Sébastien Dodge
Assistante à la mise en scène, Marjorie Bélanger
Scénographie par Geneviève Lizotte et Elen Ewing
Conception sonore de Michel Smith
Costumes : Chloé Giroux-Bertrand
Éclairages : Anne-Marie Rodrigue-Lecours

avec Mathieu Gosselin, Christine Beaulieu et Renaud Lacelle-Bourdon


du 27 février au 15 mars 2008 à l'Espace Geordie au 4001 rue Berri à Montréal

Billetterie : 514 840 9379