samedi 1 mars 2008

Bacchanale - Théâtre d'Aujourd'hui

Par Yves Rousseau

Disposition assez inhabituelle pour le théâtre d’aujourd’hui, en quatre faces avec la scène centrale, comme une arène de gladiatrices. Combattantes du quotidien, amazones de la broue, pasionarias du last call, des waitresses d’un bar de second ordre, là sur ce praticable sombre avec ce comptoir rectangulaire surmonté, là tout en haut, d’un montant suspendu de même forme et ceint de pleins jours, et dont le centre est peuplé d’une forêt de haut-parleur et de miroirs au bout de fils tendus. Superbe scéno. La soirée va être longue, c’est le branle-bas de combat : on attend une horde d’étudiants en génie, ventres sourds et bois sans soif, c’est l’initiation.


Dans cette arène de la nécessité, de la survie, de la galère du gagne-pain, des êtres sensibles avec leurs espoirs, leurs rêves, leurs déchirures. Fondamentalement humaines dans cette façon d’incarner cette lutte contre la vacuité, l’abrutissement, l’asservissement, l’aliénation le dépouillement issu d'un emploi alimentaire sans âme et sans espoir. Prises, le destin aurait pu leur réserver autre chose, mais la vie les a amenées là. Comme des milliers de gens qui chaque jour se rendent sacrifier une autre journée, l’œil terne et éteint, l’air morne dans le métro le matin.

Mais voilà, le temps d’une nuit, elles s’approprient le temps et l’espace. À partir de dérives psychologiques, dans un formidable acting-out existentiel, elles lancent leurs cris de vie, elles disent, affirment dans tous les registres des émotions et des contradictions, de la force de vivre éclatante jusqu’aux zones sombres de l’autodestruction. Pas de blanc ou de noir ici, mais toutes les subtiles variations de gris de l’esprit humain, dans les couleurs de la dignité et d’une formidable flamme d’émotion. Juchées sur le bar, dans un éclairage multicolore surréel, d’asservies elles deviennent conquérantes, battantes, quittant leurs vêtures de serveuses pour prendre celle de d'oniriques créatures mythologiques, Sybille, amazone et tutti quanti. Du ciel, elles s’abreuveront directement à la quintessentielle source de la vie, une orgiaque et puissante et fantastique bacchanale. Pour une nuit : à l’aube, le carrosse redevient citrouille. On se retrousse les manches, et on continue…

La force communale, belle, sauvage et tribale des ces femmes, cette révolte imbue de brûlants sentiments d’être, cette puissance du moment, brûle là scène. Des solos en passant par le chœur ou le freak out existentiel collectif, le jeu de comédiennes touche au sublime, et habite l’espace poétique et magique d’une sororale présence suave, vrai, festive mais torturée, et les mots coulent comme de la bonne bière. Rabelaisien, épicurien, fin et intelligent, le texte flotte multipliant les références. Si à ce niveau on ratisse parfois large et avec ambition, de la tragédie grecque en passant par une métaphorique allégorie sur la québécitude et l’état de la nation, de l’univers de Michel Tremblay en passant par celui de Denise Boucher, on contourne tout de même la surcharge en sublimant par la justesse de l'ensemble le bombardement de références, surtout le déferlement gréco-mythologique lors de la scène communale, évitant ainsi le piège de l’onanisme intellectuel référentiel comme narcissisme du moi littéraire.

Le travail technique est impeccable, et on ne peut que souligner le travail d’éclairage, qui a sa propre poésie, avec de superbes appuis aux dérives par ces changements de climats soudains et parfaitement découpés et ces jeux de couleurs surréels, un parfait dosage de gélatines.

Certainement un superbe moment de théâtre, saluons la montée d’un jeune auteur prometteur, trente-trois ans seulement, qui nous offre coup sur coup parmi les meilleurs moments de théâtre de la saison.

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Une création du Théâtre d'Aujourd'hui

Texte Olivier Kemeid
Dramaturge, Stéphane Lépine

Mise en scène Frédéric Dubois
Assistance à la mise en scène Maude Labonté
Scénographie Olivier Landreville
Costumes Linda Brunelle
Éclairages Martin Gagné
Musique originale Ludovic Bonnier

Avec Violette Chauveau, Marie-Claude Giroux, Johanne Haberlin, Michelle Rossignol, Isabelle Roy et Isabelle Vincent

Du 19 février au 15 mars 2008