Par Yves Rousseau
Le spectacle a été repris en novembre 2009 : pour lire la critique mise à jour et voir les photos, cliquez ici.
Jouissive, délirante comédie complètement déjantée, et profondément touchante, humaine. Voilà en quelques mots comment on peut décrire l'univers de Sarah Ruhl, auteur de cette pièce. Dans une scénographie composée de quelques meubles blancs suggérant un intérieur cossu, avec ça et là des paniers de lessives et des accessoires d'entretien ménager.
Et ça parle de quoi? De la famille, ses dérives et éclatements, bien sûr, de l'humanité, de la vie, mais avec une façon tout en finesse d'explorer avec beaucoup d'auto-ironie certaines caractéristiques féminines. Par exemple, prenez telles amie ou connaissance ne pouvant s'empêcher d'accourir dès qu'un ou l'autre la demande en aide : elle sait parfaitement qu'elle se donne trop, que certains exagèrent, mais ne peux s'empêcher. Elle s'en veut. Mais culpabilité, besoins de reconnaissance, d'amour se heurte en permanence au désir de liberté et d'autonomie. Tous les paradoxes de la vie de femmes modernes qui doivent porter tous les chapeaux. Comme pour les personnages de la pièce.
Comme cette femme médecin, incarnée avec brio par Monique Spaziani, qui semble toujours tiraillée entre le désir d'être généreuse, humaine, et de l'autre de faire valoir son statut, sa place, mais sans y parvenir, s'esquivant plutôt toujours sur le bout des pieds, mais bien sûr, coupable, coupaaaaable ! De n'être pas assez, trop, coupable de ne pas atteindre les lubies de son trip de perfection. Une belle maison parfaite, propre, un mari chirurgien faisant l'envie de toutes! Une carrière et une vie de femme moderne, une super-women. Et n'osant pas réellement ordonner à sa bonne Brésilienne, qui déteste faire le ménage, de justement le faire. Cette coquine polichinelle, de qui par la bouche les vérités sortent, véritable cigale viveuse et colorée, insouciante et joyeuse, supposément en dépression nerveuse (hum), héritière d'une longue tradition d'humoriste, et à la recherche de la meilleure blague du monde, une fantastique interprétation de Émilie Bibeau.
Puis la soeur (hallucinante Hélène Mercier) de la doctoresse, une femme entretenue n'ayant que l'ennui et surtout le ménage, son obsession, comme passe-temps, ça en plus de fourrer son nez partout (comme les paniers de sous-vêtements, sous prétexte de les plier) mais on ne peut lui en vouloir, elle est tellement gentille et dégoulinant de bonnes intentions: elle fera un pacte secret avec la bonne afin de subrepticement venir faire le ménage, libération et soulagement, oui, toujours la culpaaabiliiiité ! Il faut voir cet acting out dantesque, ou le personnage d'Hélène Mercier, dépassé par ses obsessions, craque et décide de foutre le bordel...
Bonne et soeur s'en doutaient déjà, sous-vêtements affriolants trouvés à l'appui, l'époux se pointe avec une femme mûre et tente d'expliquer à sa femme, que sous un obscur principe judaïque, même si iln'est pas juif, lorsqu'un être rencontre son âme soeur, on se doit d'accepter ce choix. Courte révolte, oui encore coupable et étouffée, puis voilà la maîtresse, rencontrée par l'époux (truculent Denis Roy) alors qu'il lui retirait un sein cancéreux, en rechute. Bientôt la mort. Pendant que l'époux part en quête d'un arbre médicinal-miracle ne se trouvant qu'en Alsaka (ce qui donne lieu à de savoureuses scènes guignolesques), la voilà seule.
Re-culpabilisation, due aux bons offices de la bonne et surtout de la soeur, qui ne jure que par le mari comme idéal masculin, et voilà notre doctoresse en train de s'occuper de la maîtresse, devoir de médecin oblige et il faut dire qu'il a été bien mis en relief par la soeur, sinon, horreur et conséquence: être sans doute encore coupable, ignoble et méchante de ne pas vouloir s'occuper de cette pauvre femme(!). On atteint ici un sommet de dérision et d'effet comique par cumul paroxisitique de couches de culpabilités.
Ce qui fait la recherche particulière de cette comédie, outre une brillante mise en scène permettant dérives et expositions des caractères, c'est là profonde sensibilité avec laquelle l'intériorité des personnages est investie, juxtaposée à l'humour et tout en évitant le manichéisme : la maitresse, par exemple, n'est pas la méchante, mais une femme profondément humaine, zen, lumineuse, brillante, existentialiste (hihihi, on ne peut donc que se sentir coupable de l'haïr...), qui décide d'affronter la mort chez elle et disant à propos de son refus de traitement "je ne veux pas être en relation avec la maladie, je veux être en relation avec la mort". L'intensité du moment, de la vie jusqu'à la fin. Mais quelle splendide façon d'habiter ce personnage par Patricia Nolin!
Le portrait de ces femmes, réunies au-delà de leurs différends dans la mort, fragiles esquifs de vie dans les ressacs de l'existence, est unique et tragique. La quête de sens des chacun des protagonistes se heurte à leur propre absurdité, à leur propre fuite de la solitude, et fatalement à l'absurdité de la vie elle-même.
Il arrive parfois au théâtre certains moments uniques de magie, d'émotion, ou nous sommes littéralement emportés, transportés. Les mots ne suffisent pas pour décrire. Le tout forme un ensemble plus grand que les parties. C'est précisément la cas ici. Après avoir passé par toute la gamme des émotions, on sort littéralement subjugué, habité par la pièce, grandi.
Il reste à souhaiter que l'oeuvre puisse être reprise et dépasser le cadre des quelques représentations prévu afin que tous aient une chance d'y assister.
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Une production du Théâtre de l'Opsis
Mise en scène par Martin Faucher
Texte de Sarah Ruhl
Traduction : Fanny Britt
Éclairages : Jocelyn Proulx
Régie : Marie-Andrée Lemire
avec Émilie Bibeau, Hélène Mercier, Patricia Nolin, Denis Roy et Monique Spaziani
6 au 23 Février 2008, théâtre Espace Libre
Jouissive, délirante comédie complètement déjantée, et profondément touchante, humaine. Voilà en quelques mots comment on peut décrire l'univers de Sarah Ruhl, auteur de cette pièce. Dans une scénographie composée de quelques meubles blancs suggérant un intérieur cossu, avec ça et là des paniers de lessives et des accessoires d'entretien ménager.
Et ça parle de quoi? De la famille, ses dérives et éclatements, bien sûr, de l'humanité, de la vie, mais avec une façon tout en finesse d'explorer avec beaucoup d'auto-ironie certaines caractéristiques féminines. Par exemple, prenez telles amie ou connaissance ne pouvant s'empêcher d'accourir dès qu'un ou l'autre la demande en aide : elle sait parfaitement qu'elle se donne trop, que certains exagèrent, mais ne peux s'empêcher. Elle s'en veut. Mais culpabilité, besoins de reconnaissance, d'amour se heurte en permanence au désir de liberté et d'autonomie. Tous les paradoxes de la vie de femmes modernes qui doivent porter tous les chapeaux. Comme pour les personnages de la pièce.
Comme cette femme médecin, incarnée avec brio par Monique Spaziani, qui semble toujours tiraillée entre le désir d'être généreuse, humaine, et de l'autre de faire valoir son statut, sa place, mais sans y parvenir, s'esquivant plutôt toujours sur le bout des pieds, mais bien sûr, coupable, coupaaaaable ! De n'être pas assez, trop, coupable de ne pas atteindre les lubies de son trip de perfection. Une belle maison parfaite, propre, un mari chirurgien faisant l'envie de toutes! Une carrière et une vie de femme moderne, une super-women. Et n'osant pas réellement ordonner à sa bonne Brésilienne, qui déteste faire le ménage, de justement le faire. Cette coquine polichinelle, de qui par la bouche les vérités sortent, véritable cigale viveuse et colorée, insouciante et joyeuse, supposément en dépression nerveuse (hum), héritière d'une longue tradition d'humoriste, et à la recherche de la meilleure blague du monde, une fantastique interprétation de Émilie Bibeau.
Puis la soeur (hallucinante Hélène Mercier) de la doctoresse, une femme entretenue n'ayant que l'ennui et surtout le ménage, son obsession, comme passe-temps, ça en plus de fourrer son nez partout (comme les paniers de sous-vêtements, sous prétexte de les plier) mais on ne peut lui en vouloir, elle est tellement gentille et dégoulinant de bonnes intentions: elle fera un pacte secret avec la bonne afin de subrepticement venir faire le ménage, libération et soulagement, oui, toujours la culpaaabiliiiité ! Il faut voir cet acting out dantesque, ou le personnage d'Hélène Mercier, dépassé par ses obsessions, craque et décide de foutre le bordel...
Bonne et soeur s'en doutaient déjà, sous-vêtements affriolants trouvés à l'appui, l'époux se pointe avec une femme mûre et tente d'expliquer à sa femme, que sous un obscur principe judaïque, même si iln'est pas juif, lorsqu'un être rencontre son âme soeur, on se doit d'accepter ce choix. Courte révolte, oui encore coupable et étouffée, puis voilà la maîtresse, rencontrée par l'époux (truculent Denis Roy) alors qu'il lui retirait un sein cancéreux, en rechute. Bientôt la mort. Pendant que l'époux part en quête d'un arbre médicinal-miracle ne se trouvant qu'en Alsaka (ce qui donne lieu à de savoureuses scènes guignolesques), la voilà seule.
Re-culpabilisation, due aux bons offices de la bonne et surtout de la soeur, qui ne jure que par le mari comme idéal masculin, et voilà notre doctoresse en train de s'occuper de la maîtresse, devoir de médecin oblige et il faut dire qu'il a été bien mis en relief par la soeur, sinon, horreur et conséquence: être sans doute encore coupable, ignoble et méchante de ne pas vouloir s'occuper de cette pauvre femme(!). On atteint ici un sommet de dérision et d'effet comique par cumul paroxisitique de couches de culpabilités.
Ce qui fait la recherche particulière de cette comédie, outre une brillante mise en scène permettant dérives et expositions des caractères, c'est là profonde sensibilité avec laquelle l'intériorité des personnages est investie, juxtaposée à l'humour et tout en évitant le manichéisme : la maitresse, par exemple, n'est pas la méchante, mais une femme profondément humaine, zen, lumineuse, brillante, existentialiste (hihihi, on ne peut donc que se sentir coupable de l'haïr...), qui décide d'affronter la mort chez elle et disant à propos de son refus de traitement "je ne veux pas être en relation avec la maladie, je veux être en relation avec la mort". L'intensité du moment, de la vie jusqu'à la fin. Mais quelle splendide façon d'habiter ce personnage par Patricia Nolin!
Le portrait de ces femmes, réunies au-delà de leurs différends dans la mort, fragiles esquifs de vie dans les ressacs de l'existence, est unique et tragique. La quête de sens des chacun des protagonistes se heurte à leur propre absurdité, à leur propre fuite de la solitude, et fatalement à l'absurdité de la vie elle-même.
Il arrive parfois au théâtre certains moments uniques de magie, d'émotion, ou nous sommes littéralement emportés, transportés. Les mots ne suffisent pas pour décrire. Le tout forme un ensemble plus grand que les parties. C'est précisément la cas ici. Après avoir passé par toute la gamme des émotions, on sort littéralement subjugué, habité par la pièce, grandi.
Il reste à souhaiter que l'oeuvre puisse être reprise et dépasser le cadre des quelques représentations prévu afin que tous aient une chance d'y assister.
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Une production du Théâtre de l'Opsis
Mise en scène par Martin Faucher
Texte de Sarah Ruhl
Traduction : Fanny Britt
Éclairages : Jocelyn Proulx
Régie : Marie-Andrée Lemire
avec Émilie Bibeau, Hélène Mercier, Patricia Nolin, Denis Roy et Monique Spaziani
6 au 23 Février 2008, théâtre Espace Libre