dimanche 27 janvier 2008

Santiago - Théâtre Sortie de Secours

par Yves Rousseau

Une belle histoire, touchante, un beau conte pour les grands. Au début, on est surpris par le ton, un peu théâtre jeunesse, Ribouldingue. Puis rapidement on comprend. Une mince couche d'ironie, comme un révélateur sur les dimensions intérieures des personnages qui apparaissent ainsi dans toute leur splendeur tordue. Chacun porte sa blessure, son secret, tous ensemble, mais chacun seul en-soi. Nous sommes vers la fin du moyen âge, mais ça pourrait être aujourd'hui. Les miasmes de la psyché et du destin sont éternels. Dans une quête d'absolu, de rédemption, comme pèlerins vers Saint-Jacques-de-Compostelle, chacun charrie son fardeau existentiel. Un « road trip», une odyssée médiévale, mais intemporelle par son universalité, et où chacun aura à affronter propres démons.

Pour autant qu'on se laisse aller, qu'on accepte cette étonnante proposition théâtrale, qu'on se laisse porter par l'histoire, on passe certainement un fantastique moment. Les personnages, archétypaux, quand pris au premier niveau, sont terriblement touchants et attachants d'humanité blessée et imparfaite, et s'adressent directement au coeur de grands enfants que nous sommes; mais dans un deuxième niveau, leur douleur, solitude, conflits intérieurs parfois interlopes, sont eux bien adultes et nous parlent de la vie, hier, demain et aujourd'hui.

Au bout de la quête, ou presque, une auberge fantastique, surnaturelle, démoniaque, où réalité et inconscient se mélange, ou le refoulé éclate, ou les pulsions aboutissent. Il y a Jaquot la fripouille, la bête humaine, traquée, sauvage et meurtrière; Ambrosio, romanesque, verbeux, fantasque et déchiré à la fois d'une inavouable passion œdipienne contenue et d'un fatal secret, le père de l'adolescente Anna, pour qui Ambrosio est le seul lien familial tangible restant auquel elle s'accroche; le Lent, grand naïf débonnaire amateur de vin. Entre autres. Tous vivront un passage, une transformation rituelle; de bête à homme, de coupable à fugitif, de fille à femme. La pièce touche à un sujet presque tabou depuis la grande évacuation spirituelle contra-réactionnelle de la Révolution tranquille, celui de la quête de l'absolu, du vrai, d'un sens, et des rites de passage et étapes de vie, mais sans tomber dans la religiosité.

Les Costumes sont percutants, descriptifs : Jaquot, grande cape sombre, veste de fourrure sur ceinture à poignard, Ambrosio en d'Artagnan à grand chapeau romanesque, Anna en humble loque laineuse de paysanne, et bien d'autres, un excellent travail bien documenté, un vrai plaisir pour les yeux.

La scénographie est d'une polyvalence dépouillée, quelques surfaces tapissées, pouvant évoquer le sol, quelques accessoires, quelques praticables. Et pourtant, la suggestion fonctionne à merveille. On y est, on y croit. Comment? D'abord, la pièce, en terme de gestuelle, d'occupation de l'espace, d'expression corporelle (un travail d'Harold Rhéaume) , est un petit bijou. La musique lancinante de Pascale Robitaile, en ostinato scandé, cyclique et aux atmosphères sonores d'un potache sympathique et surréel, sert admirablement de base rythmique aux pérégrinations des personnages, avec ce dandinement évocateur: représenter de façon plausible des déplacements continus, un défi au théâtre. L'éclairage, vraiment un travail très recherché de Christian Fontaine, s'imbrique et s'articule étroitement autour des mouvements, comme principal accessoire contextuel : par exemple, la scène de l'auberge de la vérité est montée autour d'une alternance très serrée entre scènes de beuveries des gueux, avec la généreuse et plantureuse et gouailleuse hôtesse qui offre sa poitrine à qui le veut, éclairage vivant, sereins, chaleureux, puis en une fraction de seconde, changement total de pose, d'expression et de climat pour scènes de dérives intérieures, dantesques fantasmagories cauchemardesques où l'inconscient de chacun prend tour à tour forme et éclate dans un acting-out théâtral infernal sous éclairage démoniaque, un red-light du refoulé inavouable, debout et triomphant.

Très précis, un grand travail de coordination par cette mise en scène impeccable. Les comédiens sont tout simplement fantastiques, et se donnent sans ménagement et habitent leurs personnages avec beaucoup d'abandons, rendant avec beaucoup d'à-propos les caractères qu'ils rendent attachants.

Savoureux, truculent, festif, mais profond et vivant, Santiago nous fait partager la quête de vérité d'être blessés, terriblement humains par cette façon de peindre la grande fable universelle d'âmes fragiles dans une recherche de réalisation et de sens issue de la nuit des temps.

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Une production du Théâtre Sortie de Secours

Mise en scène : Philippe Soldevila assisté de Marjolaine Guilbert
Scénographie et éclairages par Christian Fontaine
Costumes par Erica Schmitz
Musique et environnement sonore par Pascal Robitaille
Coordination du mouvement par Harold Rhéaume

Avec Frédérick Bouffard, Normand Poirier, Pierre Potvin, Lucien Ratio, Marie-France Tanguay, Marjorie Vaillancourt et Réjean Vallée


Du 15 janvier au 2 février 2008 au Théâtre d'Aujourd'hui