Par Yves Rousseau
Vous voilà donc juché dans les estrades de la salle de l'Espace libre. Lisez le programme: en couverture, iconoclaste, Mahée Paiement, qui n'a absolument rien à voir avec la pièce, pose, puis en intro Pierre Lefebvre tente de narrer l'inénarrable; un « couple » de Tanguy, frère et soeur, vivant dans un repli narcissique quasi symbiotique, mais platonique, dans les miasmes des lubies humanistes postsixties de parents boomers engagés, petite bourgeoisie conscientisée et bien pensante. Bon d'accord, puis quoi?
D'abord les parents : la mère en pasionaria des arts modernes exaltée (Anne-Marie Cadieux), le père en missionnaire torturé de la photographie de guerre (Normand D'Amour) vivant au quotidien avec ses images dures et percutantes, tous deux tirant cigarettes sur cigarettes avec de grands gestes blasés de star de cinéma. Puis le contexte suggéré, très Outremont, ce n'est pas nécéssairement dans la pièce, mais on imagine collège privé, les cours de musique et le récital de piano du samedi, voyage en Europe, la petite bouffe au resto gastronomique, vêtements recherchés, visite à la galerie d'art, psy, argent, voilà ils ont tout eu. Tout. Trop peut-être. Avec les attentes implicites qui vont avec. De hauts standards à atteindre face à l'idéal parental et cette peur de l'échec, de décevoir. Mais aussi le besoin de se distinguer, d'être différent. Le tout dans cette sauce très surmédiatisée, très 21 siècle, où tout est perçu au travers de la lentille déformante des médias, où l'identité ou plutôt pseudo-identité se construit plus par la représentation fabriquée de l'image, de la fantasmagorie multimédia et internet, dans un droit d'exister et d'être qui ne semble que pouvoir prendre forme que par l'absolue « nécessitée » du paraitre, du « fifteen minutes of fame » à tout prix. Puis pour faire chier les parents, quoi de mieux que de passer à la télé, lubies exaltées en têtes et en gueules..
Fuite vers l'avant, avalanche vers la vacuité, miroir aux alouettes du consumérisme existentiel et des identités-concepts fabriquées : notre « couple », devant des parents ahuris, impuissants, révoltés, mais dépassés, se réfugie dans une idéologie de pacotille, un cocooning idéologique axé sur de pseudo droits des animaux, peu plausible et complètement surfait. Dissociés, vaguement paranoïdes, dans un confortant narcissisme alimenté par les illusions de leurs propres lubies, autofiction existentielle sanctifiée sur l'hôtel de la complaisance médiatique. Refus de voir, de grandir, repli, déni affabulatoire, incapacité à se remettre en question au-delà d'images de révoltes aux idéologies préfabriquées et consommables, donc déjà récupérées. Narcissisme. Belle représentation d'une Amérique qui se mord la queue, voguant sur le frêle esquif de ses propres mythes, les voilà les lendemains du 11 septembre qui déchantent, le voilà le choc des générations : du baba-cool en fin de cycle, à la génération « Y » avec cette façon d'appréhender la réalité complètement différente, de fuir désillusions et échec de leurs parents dans une certaine virtualité. Mais si ce n'était que cela?
Car voilà à la fois la première qualité et le premier défaut de cette pièce. Sous des airs de comédie satirique rocambolesque, technotronique, multimédias et toute en « jumpcut »; soit par le texte, soit par le sous-entendu, les traits partent dans toutes les directions, regard lucide, animé, hyperactif et verbeux et très ironique sur notre univers. Tout y passe : l'art soi-disant nouveau, évoqué ici avec l'ironie de prétentions esthétisantes imbues d'une vacuité gonflée de vedettariat, très vingt-et-unième, « avant moi le déluge »; la psychanalyse-nombril; le culte de l'image, cette facilité de l'obtention d'un statut de créateur par le simple fait du paraître médiatique; l'omniprésence de l'autre, ou enfin une représentation virtualisée de l'autre par le truchement technologique, mais paradoxalement un certain isolement, une solitude moderne face à l'être réel, vrai; les dérives de la démocratie; l'éclatement de la famille. Et j'en passe. Comme un high d'une heure trente, comme un « rush » d'adrénaline, comme un rêve schizoïde et halluciné, comme une poursuite hyperactive et paranoïde sur fond d'omniprésente sur-stimulation médiatique, en pleine face tout le temps, comme un dantesque cliché instantané en flash d'éclairs de l'air du temps de notre américanité à nous. Après la pièce, il faut prendre un certain temps de recul pour appréhender l'ensemble, reprendre son souffle. Ouf!
Et ça prend forme comment, tout cela? Une scénographie d'une complexité dépouillée, misant sur la juxtaposition de zones et de niveaux de perspectives, en étroite relation avec des effets d'éclairages découpant l'espace et utilisant effets de transparence. Centre plateau, premier tiers latéral côté jardin une caméra fixe donne sur un écran bleu surmonté par un écran géant, utilisé pour les scènes de fuite-poursuite à moto, avec arrière-plan de guerre urbaine ordinaire, sirène et autres onze septembre perpétuels. Climat. À la suite, allant vers le côté cour, un rideau semi-transparent permet de révéler ou occulter, selon l'éclairage, une zone en arrière-scène pour lieu d'intimité familiale et de sa genèse initiale. puis à l'adolescence, cet espace devient alors zone bulle refuge pour les deux Tanguy. Il est constitué d'un lit en rondins de boulot rustique, surmonté d'un montant représentant, non sans une certaine ironie, diverses créatures animales, objets de lubie des rejetons. Des modules à roulettes munis de mini caméras, comme ces toilettes visibles au travers d'un rideau de douche, apparaissent ponctuellement en centre plateau, permettant des scènes de dérives psychologiques, historiques participant, entre autres de l'élaboration des personnages parentaux, comme celles portant sur les obnubilations artistiques de la mère qui est d'un flyé guindé, ou les cas de conscience du père, pensons à cette brillante scène évoquant un blâme reçu pour avoir photographié un chien dévorant un cadavre, plutôt que d'avoir abattu la bête, un pertinent trait, un questionnement face au merveilleux monde de l'information spectacle et de l'étique journalistique.
Les costumes et coiffures, aussi iconoclastes que le propos, participent étroitement à la description et de l'évolution des personnages, éminemment petits-bourgeois : Période ado, la jeune fille en porte-jarretelle avec bas noir mi-cuisse, minijupe collégienne sur bustier recouvrant une chemise à rayures classe, bottine cuir à talon haut, dans le plus pur style agace intello et BCBG avec la petite coupe de cheveux style Louise Brooks, alors que le garçon en pantalon à carreau et chandail à rayures horizontales, mais sur chemise blanche mode dépassant ostensiblement évoque le fils à papa bobo sauce débonnaire affecté. Période adulte, qui pourrait être aussi la jeunesse des parents, d'abord look fresh année soixante-dix, veste blanche, pantalon gris bouffant, cheveux longs, puis la tenue animalière (phase du droit des animaux) faite de frusques de fourrures, lors du bed in de protestation. Le père, pantalons gris, chemise et veste sans manche de photographe, d'un chic dépouillé et ostentatoirement détendu, alors que la mère, talon haut rouge, bas noir sur petite robe de même couleur, version (très) écourtée du style années folles, fluide, avec coiffure également genre Louise Brooks.
La mise en scène utilise évidemment l'ensemble de ces dispositifs, un travail technique précis, les diverses caméras permettant des projections simultanées avec effets visuels, surtout au niveau des dérives. Une suite de flashs, plus ou moins chronologiques, avec projections schizokaléidoscopiques, mais cohérentes, un rythme rapide. Avec les avantages, et les désavantages que cela comporte. Intense pour certains, trop peut-être parfois devant de déluge de références, jubilatoire pour d'autres. Question de goût.
Diriger et jouer dans une pièce permet-il d'offrir autant de recul, de perspective dans l'élaboration d'un rôle? Je pose la question. Toujours est-il que la performance des comédiens est assez correcte, parfaitement dans le ton tragico-comique, un peu cynique et parfois d'un guignolesque espiègle sur fond bourgeois blasé. C'est très personnel et subjectif comme impression, mais, il me semble qu'on chercherait parfois une peu plus de substance dans cette façon d'habiter, de sentir, d'approfondir les nuances des personnages et de rendre ce texte acidulé de vérité. Avec ce genre de ton, de traitement du propos, au milieu des gadgets, on peut facilement faire basculer dans le cliché, l'anecdotique. Ce n'est peut-être pas le cas ici, il y a un non dosage intelligemment dosé, mais il me semble, bien humblement, qu'on gagnerait à affiner, au niveau de l'intention, juste un petit peu la mesure entre l'ironie et la blessure, le rire et l'émotion, la farce noire et le drame, bref la profondeur et de la nuance, dans les limites de ce que le genre et la teneur du propos permettent, sauf peut-être pour Normand D'Amour, qui semble particulièrement bien habiter son personnage et qui offre ici de superbes scènes.
L'oeuvre est ce que j'appelle une pièce à retardement : sur le coup, drôle d'humour noir, intense et déconcertante, on en sort médusé, dubitatif, saturé, mais avec l'impression d'avoir passé quand même une relativement bonne soirée. C'est par la suite que le propos fait son chemin, et revient nous questionner. Comme une fresque d'une pertinence bouffonne, mais qu'on n'arrive qu'à voir dans son ensemble et perspective qu'avec un certain recul. Très intéressant.
En terminant, pour vous donner une meilleure idée, quelques répliques savoureuses, la scène de révolte des adolescents :
Enfants - hey relaxe, respire
Père- Hey vous me parlez pas sur ce ton la, c'est moi qui paye pour vos études... avec votre mère
Fils - C'est quoi le rapport ?
Père - le rapport entre notre argent vos études c'est que je vous interdit de faire des scandales à l'université (mouvements pour le droit des animaux)
Fille, fils - L'argent, toujours l'argent, pour nous culpabiliser, chantage émotif, ça vous rassure de nous payer des choses, mais grâce à notre thérapie, on n'est pas dupes, elle l'a dit notre thérapeute que c'est votre faute!
Père - Mais qu'est-ce qui est de notre faute?
Enfants - tout, « toutte » est de votre faute!
Père - Mais c'est quoi cette thérapie, c'est qui la thérapeute!
Mère - calme-toi chéri!
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Le Plan Américain, une production du Nouveau Théâtre Expérimental
Textes et mise en scène de Évelyne de la Chenelière et Daniel Brière
Scénographie de Michel Ostaszewski
Costumes par Catherine Gauthier
Élairages de Nicolas Descôteaux
Régie Colette Drouin
Avec Daniel Brière, Anne-Marie Cadieux, Normand D' Amour et Évelyne de la Chenelière
Du 9 janvier au 2février 2008 au théâtre Espace Libre
Vous voilà donc juché dans les estrades de la salle de l'Espace libre. Lisez le programme: en couverture, iconoclaste, Mahée Paiement, qui n'a absolument rien à voir avec la pièce, pose, puis en intro Pierre Lefebvre tente de narrer l'inénarrable; un « couple » de Tanguy, frère et soeur, vivant dans un repli narcissique quasi symbiotique, mais platonique, dans les miasmes des lubies humanistes postsixties de parents boomers engagés, petite bourgeoisie conscientisée et bien pensante. Bon d'accord, puis quoi?
D'abord les parents : la mère en pasionaria des arts modernes exaltée (Anne-Marie Cadieux), le père en missionnaire torturé de la photographie de guerre (Normand D'Amour) vivant au quotidien avec ses images dures et percutantes, tous deux tirant cigarettes sur cigarettes avec de grands gestes blasés de star de cinéma. Puis le contexte suggéré, très Outremont, ce n'est pas nécéssairement dans la pièce, mais on imagine collège privé, les cours de musique et le récital de piano du samedi, voyage en Europe, la petite bouffe au resto gastronomique, vêtements recherchés, visite à la galerie d'art, psy, argent, voilà ils ont tout eu. Tout. Trop peut-être. Avec les attentes implicites qui vont avec. De hauts standards à atteindre face à l'idéal parental et cette peur de l'échec, de décevoir. Mais aussi le besoin de se distinguer, d'être différent. Le tout dans cette sauce très surmédiatisée, très 21 siècle, où tout est perçu au travers de la lentille déformante des médias, où l'identité ou plutôt pseudo-identité se construit plus par la représentation fabriquée de l'image, de la fantasmagorie multimédia et internet, dans un droit d'exister et d'être qui ne semble que pouvoir prendre forme que par l'absolue « nécessitée » du paraitre, du « fifteen minutes of fame » à tout prix. Puis pour faire chier les parents, quoi de mieux que de passer à la télé, lubies exaltées en têtes et en gueules..
Fuite vers l'avant, avalanche vers la vacuité, miroir aux alouettes du consumérisme existentiel et des identités-concepts fabriquées : notre « couple », devant des parents ahuris, impuissants, révoltés, mais dépassés, se réfugie dans une idéologie de pacotille, un cocooning idéologique axé sur de pseudo droits des animaux, peu plausible et complètement surfait. Dissociés, vaguement paranoïdes, dans un confortant narcissisme alimenté par les illusions de leurs propres lubies, autofiction existentielle sanctifiée sur l'hôtel de la complaisance médiatique. Refus de voir, de grandir, repli, déni affabulatoire, incapacité à se remettre en question au-delà d'images de révoltes aux idéologies préfabriquées et consommables, donc déjà récupérées. Narcissisme. Belle représentation d'une Amérique qui se mord la queue, voguant sur le frêle esquif de ses propres mythes, les voilà les lendemains du 11 septembre qui déchantent, le voilà le choc des générations : du baba-cool en fin de cycle, à la génération « Y » avec cette façon d'appréhender la réalité complètement différente, de fuir désillusions et échec de leurs parents dans une certaine virtualité. Mais si ce n'était que cela?
Car voilà à la fois la première qualité et le premier défaut de cette pièce. Sous des airs de comédie satirique rocambolesque, technotronique, multimédias et toute en « jumpcut »; soit par le texte, soit par le sous-entendu, les traits partent dans toutes les directions, regard lucide, animé, hyperactif et verbeux et très ironique sur notre univers. Tout y passe : l'art soi-disant nouveau, évoqué ici avec l'ironie de prétentions esthétisantes imbues d'une vacuité gonflée de vedettariat, très vingt-et-unième, « avant moi le déluge »; la psychanalyse-nombril; le culte de l'image, cette facilité de l'obtention d'un statut de créateur par le simple fait du paraître médiatique; l'omniprésence de l'autre, ou enfin une représentation virtualisée de l'autre par le truchement technologique, mais paradoxalement un certain isolement, une solitude moderne face à l'être réel, vrai; les dérives de la démocratie; l'éclatement de la famille. Et j'en passe. Comme un high d'une heure trente, comme un « rush » d'adrénaline, comme un rêve schizoïde et halluciné, comme une poursuite hyperactive et paranoïde sur fond d'omniprésente sur-stimulation médiatique, en pleine face tout le temps, comme un dantesque cliché instantané en flash d'éclairs de l'air du temps de notre américanité à nous. Après la pièce, il faut prendre un certain temps de recul pour appréhender l'ensemble, reprendre son souffle. Ouf!
Et ça prend forme comment, tout cela? Une scénographie d'une complexité dépouillée, misant sur la juxtaposition de zones et de niveaux de perspectives, en étroite relation avec des effets d'éclairages découpant l'espace et utilisant effets de transparence. Centre plateau, premier tiers latéral côté jardin une caméra fixe donne sur un écran bleu surmonté par un écran géant, utilisé pour les scènes de fuite-poursuite à moto, avec arrière-plan de guerre urbaine ordinaire, sirène et autres onze septembre perpétuels. Climat. À la suite, allant vers le côté cour, un rideau semi-transparent permet de révéler ou occulter, selon l'éclairage, une zone en arrière-scène pour lieu d'intimité familiale et de sa genèse initiale. puis à l'adolescence, cet espace devient alors zone bulle refuge pour les deux Tanguy. Il est constitué d'un lit en rondins de boulot rustique, surmonté d'un montant représentant, non sans une certaine ironie, diverses créatures animales, objets de lubie des rejetons. Des modules à roulettes munis de mini caméras, comme ces toilettes visibles au travers d'un rideau de douche, apparaissent ponctuellement en centre plateau, permettant des scènes de dérives psychologiques, historiques participant, entre autres de l'élaboration des personnages parentaux, comme celles portant sur les obnubilations artistiques de la mère qui est d'un flyé guindé, ou les cas de conscience du père, pensons à cette brillante scène évoquant un blâme reçu pour avoir photographié un chien dévorant un cadavre, plutôt que d'avoir abattu la bête, un pertinent trait, un questionnement face au merveilleux monde de l'information spectacle et de l'étique journalistique.
Les costumes et coiffures, aussi iconoclastes que le propos, participent étroitement à la description et de l'évolution des personnages, éminemment petits-bourgeois : Période ado, la jeune fille en porte-jarretelle avec bas noir mi-cuisse, minijupe collégienne sur bustier recouvrant une chemise à rayures classe, bottine cuir à talon haut, dans le plus pur style agace intello et BCBG avec la petite coupe de cheveux style Louise Brooks, alors que le garçon en pantalon à carreau et chandail à rayures horizontales, mais sur chemise blanche mode dépassant ostensiblement évoque le fils à papa bobo sauce débonnaire affecté. Période adulte, qui pourrait être aussi la jeunesse des parents, d'abord look fresh année soixante-dix, veste blanche, pantalon gris bouffant, cheveux longs, puis la tenue animalière (phase du droit des animaux) faite de frusques de fourrures, lors du bed in de protestation. Le père, pantalons gris, chemise et veste sans manche de photographe, d'un chic dépouillé et ostentatoirement détendu, alors que la mère, talon haut rouge, bas noir sur petite robe de même couleur, version (très) écourtée du style années folles, fluide, avec coiffure également genre Louise Brooks.
La mise en scène utilise évidemment l'ensemble de ces dispositifs, un travail technique précis, les diverses caméras permettant des projections simultanées avec effets visuels, surtout au niveau des dérives. Une suite de flashs, plus ou moins chronologiques, avec projections schizokaléidoscopiques, mais cohérentes, un rythme rapide. Avec les avantages, et les désavantages que cela comporte. Intense pour certains, trop peut-être parfois devant de déluge de références, jubilatoire pour d'autres. Question de goût.
Diriger et jouer dans une pièce permet-il d'offrir autant de recul, de perspective dans l'élaboration d'un rôle? Je pose la question. Toujours est-il que la performance des comédiens est assez correcte, parfaitement dans le ton tragico-comique, un peu cynique et parfois d'un guignolesque espiègle sur fond bourgeois blasé. C'est très personnel et subjectif comme impression, mais, il me semble qu'on chercherait parfois une peu plus de substance dans cette façon d'habiter, de sentir, d'approfondir les nuances des personnages et de rendre ce texte acidulé de vérité. Avec ce genre de ton, de traitement du propos, au milieu des gadgets, on peut facilement faire basculer dans le cliché, l'anecdotique. Ce n'est peut-être pas le cas ici, il y a un non dosage intelligemment dosé, mais il me semble, bien humblement, qu'on gagnerait à affiner, au niveau de l'intention, juste un petit peu la mesure entre l'ironie et la blessure, le rire et l'émotion, la farce noire et le drame, bref la profondeur et de la nuance, dans les limites de ce que le genre et la teneur du propos permettent, sauf peut-être pour Normand D'Amour, qui semble particulièrement bien habiter son personnage et qui offre ici de superbes scènes.
L'oeuvre est ce que j'appelle une pièce à retardement : sur le coup, drôle d'humour noir, intense et déconcertante, on en sort médusé, dubitatif, saturé, mais avec l'impression d'avoir passé quand même une relativement bonne soirée. C'est par la suite que le propos fait son chemin, et revient nous questionner. Comme une fresque d'une pertinence bouffonne, mais qu'on n'arrive qu'à voir dans son ensemble et perspective qu'avec un certain recul. Très intéressant.
En terminant, pour vous donner une meilleure idée, quelques répliques savoureuses, la scène de révolte des adolescents :
Enfants - hey relaxe, respire
Père- Hey vous me parlez pas sur ce ton la, c'est moi qui paye pour vos études... avec votre mère
Fils - C'est quoi le rapport ?
Père - le rapport entre notre argent vos études c'est que je vous interdit de faire des scandales à l'université (mouvements pour le droit des animaux)
Fille, fils - L'argent, toujours l'argent, pour nous culpabiliser, chantage émotif, ça vous rassure de nous payer des choses, mais grâce à notre thérapie, on n'est pas dupes, elle l'a dit notre thérapeute que c'est votre faute!
Père - Mais qu'est-ce qui est de notre faute?
Enfants - tout, « toutte » est de votre faute!
Père - Mais c'est quoi cette thérapie, c'est qui la thérapeute!
Mère - calme-toi chéri!
______________________________________
Le Plan Américain, une production du Nouveau Théâtre Expérimental
Textes et mise en scène de Évelyne de la Chenelière et Daniel Brière
Scénographie de Michel Ostaszewski
Costumes par Catherine Gauthier
Élairages de Nicolas Descôteaux
Régie Colette Drouin
Avec Daniel Brière, Anne-Marie Cadieux, Normand D' Amour et Évelyne de la Chenelière
Du 9 janvier au 2février 2008 au théâtre Espace Libre