mercredi 16 janvier 2008

Blanc - Théâtre à Corp Perdus

Par Yves Rousseau

Parlons d'abord de cette magnifique scénographie : une enceinte rectangulaire formant une grande pièce à même la salle et dont les murs sont composés d'étagères noires hautes de plus de deux mètres et dont les rayons sont remplis d'identiques jarres de verres, chacune ayant une fleur en son cœur. L'effet d'intimité est assez impressionnant, car y accède par une unique ouverture centrale, pénétrant ainsi littéralement l'univers des personnages. À l'intérieur, estrades noires en trois faces, trois rangées de spectateurs, intime je vous dis, au plus soixante-dix place. Au pied de cette muraille de verre, donc derrière l'assistance et sommet des gradins, un espace réservé comme déambulatoire où sont disposées douze chaises recouvertes de linceuls blancs pour douze choreutes dramatiques. Devant, le sol ocre, rouille, puis en arrière-scène un mur Dijon sur boiseries blanches avec porte centrale, exactement face à l'ouverture de l'enceinte. C'est l'entrée de la chambre suggérée de l'agonisante. Sur l'aire de jeu, une table de cuisine, quelques chaises. Une saisissante réalisation de Fruzsina Lanyi.

Puis, humble, vulnérable, profondément vraies et authentiques, douze vraies femmes de la vraie vie avec du vrai vécu, des non-comédiennes de tout âge, viennent livrer une à une de court et touchant témoignage, de très bonne facture, bien dosé, humble, en toute simplicité, pas de pathos, sur la façon dont elles ont vécues la mort de leurs mères, puis déposent une fleur de vie sur la table. Puis elles gagneront les douze places.

Puis voilà les deux sœurs. La mère, qu'on ne voit, dans la chambre. Cancer. Morphine. Crépuscule. Derniers moments. Ne cherchez pas les larmes, le mélodrame. Non ici tout en retenue, en silence, en évitement, en non-dits l'impuissance ordinaire d'êtres sensibles qui voudraient pouvoir dire, mais qui ne trouvent pas. Qui souhaiteraient faire face, mais qui fuient. Les mots qu'on cherche, les vérités et choses qu'on aurait toujours voulu crier, mais la gorge est nouée. Le temps qui nous nargue. L'impensable rupture du grand lien fondamental de la vie, le seul lien inconditionnel. Puis seul après, mais tellement seul. Alors, on se réfugie dans les petits gestes rassurants, on pèle des carottes, on change les draps, on conforte. Le temps lui, ne revient pas.

Ne cherchez pas d'approche facile, d'exhibitionnisme mélodramatique, d'intentions sous-titrés, il y a un profond travail de réflexion dans l'approche. Un choix. On induit: le jeu des comédiennes est un trésor de retenue, de pertinence, de subtilité. Seuls l'imbécile, le crétin patenté ou le béotien pourraient confondre avec manque d'intensité. C'est que visiblement ici, on va plus loin. Comme une peinture, une toile impressionniste plutôt que de l'art ostentatoire et pompier. Une approche éminemment féminine.

Entre les tableaux réalistes rythmant les étapes du départ, de conflits étranglés en connivences blessée, en passant par les scènes de dérives psychologiques de blessures de vie soutenues par ces éclairages magnifiques d'alternances avec découpages, clairs obscurs et jeux d'intensité (Stéphanie Raymond) , jusqu'aux interventions surréelles et puissamment humaines de vérité du choeur scandant le récit de susurrantes paroles d'émotion et de vérité, bercé par d'atmosphérique et enveloppantes interventions sonores (Jimmie Leblanc), la pièce touche pile, les quelques vrais moments qui comptent vraiment dans une vie. Un sujet qui fait partie des nouveaux tabous, jeunisme et consumérisme obligent. Ici on en parle...

On sort de la pièce avec la profonde impression d'avoir assisté à une œuvre profondément désirée, voulue, souhaitée, endossée, pensée, songée, murie, investie.


À voir !


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Une production du Théâtre À Corp Perdus

Du 8 au 26 janvier 2008
À la salle Fred-Barry du Théâtre Denise-Pelletier

Texte de Emmanuelle Marie
Mise en scène par Geneviève L. Blais, assistée par Élyse Vézina
Musique de Jimmie Leblanc
Scénographie, costumes et accessoires par Fruzsina Lanyi, assistée par Lyne Paquette
Éclairages de Stéphanie Raymond assistée par Joanie Pellerin
Dramaturge : Nadine Desrochers

Avec les comédiennes Simone Chevalot et Isabelle Roy

Et la participation des douze femmes suivantes : Diane Aboul-Dahab, Lorraine Alarie, Marie-Gisela Ana, Françoise Bouglé, Johanne Ductan-Petit, Monique Jutras, Carmen Meilleur, Alexandra Mercier-Ménard, Lydie Olga Ntap, Suzanne Poirier, Nicole Sauvageau et Françoise Tremblay.