Par Yves Rousseau
Une chambre, dans ce qu'on suggère être un sous-sol. Au palier, on entend parfois les bruits rythmant les périodes de la journée, comme une fenêtre sonore sur l'extérieur : pas des gens partant ou revenant de travailler, jeux des enfants après l'école, bruits urbains. On devine ainsi où le temps est rendu. Deux lits d'acier, aux draperies modestes. Le premier, coin jardin , entouré d'innombrables livres, ici et là on peut entrevoir les titres, des oeuvres politiques issues des pays de l'Est. Sous ce lit, une vieille valise contient quelques victuailles à peu près décentes: thé, sucre, conserves de fruits. Sur ce lit, un intellectuel à lunette en pyjama de jogging, vivant de l'aide sociale, griffonnant une partition musicale et ruminant sa grande oeuvre littéraire en préparation pour laquelle il se sacrifie, prétexte suprême à l'attente pour que le monde soit, évidemment, prêt à accueillir son génie et son oeuvre (...). Le deuxième lit, coin avant-cour est un autre univers : pas de bouquins, quelques cahiers publicitaires de lingerie féminine, un gros ours en peluche, quelques affiches issues de magazines. C'est le coin du comparse du pays, opposé total, un manuel plus ou moins lettré, dans un costume d'une prétention ridiculement révélatrice de sa condition. Quand il sera riche, il pourra retourner triomphalement dans son patelin pour revoir femme et enfant. Mais pour le moment, toujours en train de quêter cigarettes, thé, sucre, allumettes, alcool, et resquiller sa part du loyer toujours quelques mois en retard. C'est l'autre qui éternellement finit par assumer. Plus tard, quand il retirera sa valise de sous son lit, quelques guenilles et... des conserves de nourriture pour chien. Mais pourtant, il travaille...
Déraciné, chiens errants, oubliés, négligés, chacun fuit son désespoir, son isolement, sa nostalgie du pays dans ses propres illusions, son propre univers de mensonge. Comme le manuel, qui arrive de la gare, parce qu'on se sent bien à la gare, et ce n’est pas comme ailleurs on n'y est jamais un étranger, puisque c'est un lieu de tous les transits. Et puis cette belle femme, qu'il se targue, avec force de détails, d'avoir levée dans les toilettes! Affirmation que s'empressera de démanteler,morceau par morceau, l'intello, en résumé : pfft, fantasme que tout cela, toi le minable, le galeux, tu veux dire que tu as fantasmé tout cela en te br_anlant dans les toilettes, dans ton univers d'illusion et ces chaussures fines, blanches et ridicules ne font que masquer tes sabots de paysans. Du tac au tac, de rêves bafoués en ballons crevés, le manuel se venge et tournes-en ridicule les grandiloquentes prétentions créatrices de l'autre.
L'essence même du procédé dramatique repose sur cet affrontement en escalade, qui se poursuit pendant toute la pièce, en mouvements contrastés, de conflit en réconciliation, de bataille en beuverie de l'amitié sur verres de Moskovskaya, chacun revenant à la charge en cycle convulsif afin d'atteindre l'autre, le déshabiller de toutes ses prétentions, le toucher au coeur dans ce qu'il a de plus sensible et précieux. Comme deux boiteux de la vie, n'ayant d'autre choix malgré tout, que de s'appuyer l'un sur l'autre afin de poursuivre et éviter la plus grande des solitudes.
Le procédé donne lieu a un fantastique duel d'acteur, et un propos particulièrement ainsi mis en lumière dans son humanité, avec cette façon déchirante de mettre en relief les recoins les plus intimes d'une détresse de déracinés, non sans un certain humour noir d'un fatalisme ironique. Par sa vérité et son actualité, le texte interroge, fait réfléchir et aussi, beaucoup rire, en plus de comporter un certain volet politique, avec ces références aux régimes totalitaires des pays de l'Est ou chacun dénonce chacun, bref ce qui a été fui.
Certaines scènes sont tout simplement hallucinantes, comme celle où notre olibrius saoul et désespéré de s'être fait crever son illusion du retour au pays décide d'en finir. Après avoir détruit ce qu'il possédait, dans un dantesque "acting-out" de rage et de dépit, il fait mine de se pendre debout sur la table de la cuisine dans un éclairage rouge surréel, avec toujours la même mythomanie grotesquement affectée de grande démonstration de désespoir, et ce, avec une cravate à peine attachée à une lampe qui de toute façon ne tiendra jamais son poids. Son comparse, qui ayant les mains libres, prend en note la lettre d'adieu sensée être envoyée à la famille avec une ironie obséquieuse et affectée visant à tourner en ridicule (même) sa tentative de mort et ainsi la faire « échouer », avec cette truculente obstination sur le contenu de ladite lettre, pour lequel on ne parvient pas à s'entendre. Délicieusement absurde...
Évidemment, vous vous doutez bien maintenant que la composition des personnages est particulièrement soignée. Vitali Makarov, objecteur de conscience cérébral s'alimentant des ses propres prétentions, peureux, manipulateur, cynique est tout simplement fantastique, avec une très belle expression, un jeu habité et les mêmes qualificatifs peuvent s'appliquer à Peter Batakliev, qui décidément excelle dans les rôles de polichinelle gouailleur, roublard, phalliqu_es et Libidin_eux, mais néanmoins touchant et attachant.
La fin est assez percutante, avec ce grand panneau lumineux, coin cour, qui comme une fenêtre de vie prend la couleur de l'air du temps, et nous laissant sur une marche vers, on se plaît à le croire, une lumière d'espoir...
Un très bon moment de théâtre, à voir !
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Produit par le Théâtre Deuxième Réalité
Texte de Slawomir Mrozek
Mise en scène et conception visuelle par Alexandre Marine
Assistance à la mise en scène de Maria Monakhova
Musique et arrangement de Dmitri Marine
Avec Peter Batakliev et Vitali Makarov
Du 4 au 15 décembre 2007 au Théâtre Prospero
Une chambre, dans ce qu'on suggère être un sous-sol. Au palier, on entend parfois les bruits rythmant les périodes de la journée, comme une fenêtre sonore sur l'extérieur : pas des gens partant ou revenant de travailler, jeux des enfants après l'école, bruits urbains. On devine ainsi où le temps est rendu. Deux lits d'acier, aux draperies modestes. Le premier, coin jardin , entouré d'innombrables livres, ici et là on peut entrevoir les titres, des oeuvres politiques issues des pays de l'Est. Sous ce lit, une vieille valise contient quelques victuailles à peu près décentes: thé, sucre, conserves de fruits. Sur ce lit, un intellectuel à lunette en pyjama de jogging, vivant de l'aide sociale, griffonnant une partition musicale et ruminant sa grande oeuvre littéraire en préparation pour laquelle il se sacrifie, prétexte suprême à l'attente pour que le monde soit, évidemment, prêt à accueillir son génie et son oeuvre (...). Le deuxième lit, coin avant-cour est un autre univers : pas de bouquins, quelques cahiers publicitaires de lingerie féminine, un gros ours en peluche, quelques affiches issues de magazines. C'est le coin du comparse du pays, opposé total, un manuel plus ou moins lettré, dans un costume d'une prétention ridiculement révélatrice de sa condition. Quand il sera riche, il pourra retourner triomphalement dans son patelin pour revoir femme et enfant. Mais pour le moment, toujours en train de quêter cigarettes, thé, sucre, allumettes, alcool, et resquiller sa part du loyer toujours quelques mois en retard. C'est l'autre qui éternellement finit par assumer. Plus tard, quand il retirera sa valise de sous son lit, quelques guenilles et... des conserves de nourriture pour chien. Mais pourtant, il travaille...
Déraciné, chiens errants, oubliés, négligés, chacun fuit son désespoir, son isolement, sa nostalgie du pays dans ses propres illusions, son propre univers de mensonge. Comme le manuel, qui arrive de la gare, parce qu'on se sent bien à la gare, et ce n’est pas comme ailleurs on n'y est jamais un étranger, puisque c'est un lieu de tous les transits. Et puis cette belle femme, qu'il se targue, avec force de détails, d'avoir levée dans les toilettes! Affirmation que s'empressera de démanteler,morceau par morceau, l'intello, en résumé : pfft, fantasme que tout cela, toi le minable, le galeux, tu veux dire que tu as fantasmé tout cela en te br_anlant dans les toilettes, dans ton univers d'illusion et ces chaussures fines, blanches et ridicules ne font que masquer tes sabots de paysans. Du tac au tac, de rêves bafoués en ballons crevés, le manuel se venge et tournes-en ridicule les grandiloquentes prétentions créatrices de l'autre.
L'essence même du procédé dramatique repose sur cet affrontement en escalade, qui se poursuit pendant toute la pièce, en mouvements contrastés, de conflit en réconciliation, de bataille en beuverie de l'amitié sur verres de Moskovskaya, chacun revenant à la charge en cycle convulsif afin d'atteindre l'autre, le déshabiller de toutes ses prétentions, le toucher au coeur dans ce qu'il a de plus sensible et précieux. Comme deux boiteux de la vie, n'ayant d'autre choix malgré tout, que de s'appuyer l'un sur l'autre afin de poursuivre et éviter la plus grande des solitudes.
Le procédé donne lieu a un fantastique duel d'acteur, et un propos particulièrement ainsi mis en lumière dans son humanité, avec cette façon déchirante de mettre en relief les recoins les plus intimes d'une détresse de déracinés, non sans un certain humour noir d'un fatalisme ironique. Par sa vérité et son actualité, le texte interroge, fait réfléchir et aussi, beaucoup rire, en plus de comporter un certain volet politique, avec ces références aux régimes totalitaires des pays de l'Est ou chacun dénonce chacun, bref ce qui a été fui.
Certaines scènes sont tout simplement hallucinantes, comme celle où notre olibrius saoul et désespéré de s'être fait crever son illusion du retour au pays décide d'en finir. Après avoir détruit ce qu'il possédait, dans un dantesque "acting-out" de rage et de dépit, il fait mine de se pendre debout sur la table de la cuisine dans un éclairage rouge surréel, avec toujours la même mythomanie grotesquement affectée de grande démonstration de désespoir, et ce, avec une cravate à peine attachée à une lampe qui de toute façon ne tiendra jamais son poids. Son comparse, qui ayant les mains libres, prend en note la lettre d'adieu sensée être envoyée à la famille avec une ironie obséquieuse et affectée visant à tourner en ridicule (même) sa tentative de mort et ainsi la faire « échouer », avec cette truculente obstination sur le contenu de ladite lettre, pour lequel on ne parvient pas à s'entendre. Délicieusement absurde...
Évidemment, vous vous doutez bien maintenant que la composition des personnages est particulièrement soignée. Vitali Makarov, objecteur de conscience cérébral s'alimentant des ses propres prétentions, peureux, manipulateur, cynique est tout simplement fantastique, avec une très belle expression, un jeu habité et les mêmes qualificatifs peuvent s'appliquer à Peter Batakliev, qui décidément excelle dans les rôles de polichinelle gouailleur, roublard, phalliqu_es et Libidin_eux, mais néanmoins touchant et attachant.
La fin est assez percutante, avec ce grand panneau lumineux, coin cour, qui comme une fenêtre de vie prend la couleur de l'air du temps, et nous laissant sur une marche vers, on se plaît à le croire, une lumière d'espoir...
Un très bon moment de théâtre, à voir !
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Produit par le Théâtre Deuxième Réalité
Texte de Slawomir Mrozek
Mise en scène et conception visuelle par Alexandre Marine
Assistance à la mise en scène de Maria Monakhova
Musique et arrangement de Dmitri Marine
Avec Peter Batakliev et Vitali Makarov
Du 4 au 15 décembre 2007 au Théâtre Prospero