lundi 10 décembre 2007

Les émigrés - Théâtre Deuxième Réalité

Par Yves Rousseau

Une chambre, dans ce qu'on suggère être un sous-sol. Au palier, on entend parfois les bruits rythmant les périodes de la journée, comme une fenêtre sonore sur l'extérieur : pas des gens partant ou revenant de travailler, jeux des enfants après l'école, bruits urbains. On devine ainsi où le temps est rendu. Deux lits d'acier, aux draperies modestes. Le premier, coin jardin , entouré d'innombrables livres, ici et là on peut entrevoir les titres, des oeuvres politiques issues des pays de l'Est. Sous ce lit, une vieille valise contient quelques victuailles à peu près décentes: thé, sucre, conserves de fruits. Sur ce lit, un intellectuel à lunette en pyjama de jogging, vivant de l'aide sociale, griffonnant une partition musicale et ruminant sa grande oeuvre littéraire en préparation pour laquelle il se sacrifie, prétexte suprême à l'attente pour que le monde soit, évidemment, prêt à accueillir son génie et son oeuvre (...). Le deuxième lit, coin avant-cour est un autre univers : pas de bouquins, quelques cahiers publicitaires de lingerie féminine, un gros ours en peluche, quelques affiches issues de magazines. C'est le coin du comparse du pays, opposé total, un manuel plus ou moins lettré, dans un costume d'une prétention ridiculement révélatrice de sa condition. Quand il sera riche, il pourra retourner triomphalement dans son patelin pour revoir femme et enfant. Mais pour le moment, toujours en train de quêter cigarettes, thé, sucre, allumettes, alcool, et resquiller sa part du loyer toujours quelques mois en retard. C'est l'autre qui éternellement finit par assumer. Plus tard, quand il retirera sa valise de sous son lit, quelques guenilles et... des conserves de nourriture pour chien. Mais pourtant, il travaille...

Déraciné, chiens errants, oubliés, négligés, chacun fuit son désespoir, son isolement, sa nostalgie du pays dans ses propres illusions, son propre univers de mensonge. Comme le manuel, qui arrive de la gare, parce qu'on se sent bien à la gare, et ce n’est pas comme ailleurs on n'y est jamais un étranger, puisque c'est un lieu de tous les transits. Et puis cette belle femme, qu'il se targue, avec force de détails, d'avoir levée dans les toilettes! Affirmation que s'empressera de démanteler,morceau par morceau, l'intello, en résumé : pfft, fantasme que tout cela, toi le minable, le galeux, tu veux dire que tu as fantasmé tout cela en te br_anlant dans les toilettes, dans ton univers d'illusion et ces chaussures fines, blanches et ridicules ne font que masquer tes sabots de paysans. Du tac au tac, de rêves bafoués en ballons crevés, le manuel se venge et tournes-en ridicule les grandiloquentes prétentions créatrices de l'autre.

L'essence même du procédé dramatique repose sur cet affrontement en escalade, qui se poursuit pendant toute la pièce, en mouvements contrastés, de conflit en réconciliation, de bataille en beuverie de l'amitié sur verres de Moskovskaya, chacun revenant à la charge en cycle convulsif afin d'atteindre l'autre, le déshabiller de toutes ses prétentions, le toucher au coeur dans ce qu'il a de plus sensible et précieux. Comme deux boiteux de la vie, n'ayant d'autre choix malgré tout, que de s'appuyer l'un sur l'autre afin de poursuivre et éviter la plus grande des solitudes.

Le procédé donne lieu a un fantastique duel d'acteur, et un propos particulièrement ainsi mis en lumière dans son humanité, avec cette façon déchirante de mettre en relief les recoins les plus intimes d'une détresse de déracinés, non sans un certain humour noir d'un fatalisme ironique. Par sa vérité et son actualité, le texte interroge, fait réfléchir et aussi, beaucoup rire, en plus de comporter un certain volet politique, avec ces références aux régimes totalitaires des pays de l'Est ou chacun dénonce chacun, bref ce qui a été fui.

Certaines scènes sont tout simplement hallucinantes, comme celle où notre olibrius saoul et désespéré de s'être fait crever son illusion du retour au pays décide d'en finir. Après avoir détruit ce qu'il possédait, dans un dantesque "acting-out" de rage et de dépit, il fait mine de se pendre debout sur la table de la cuisine dans un éclairage rouge surréel, avec toujours la même mythomanie grotesquement affectée de grande démonstration de désespoir, et ce, avec une cravate à peine attachée à une lampe qui de toute façon ne tiendra jamais son poids. Son comparse, qui ayant les mains libres, prend en note la lettre d'adieu sensée être envoyée à la famille avec une ironie obséquieuse et affectée visant à tourner en ridicule (même) sa tentative de mort et ainsi la faire « échouer », avec cette truculente obstination sur le contenu de ladite lettre, pour lequel on ne parvient pas à s'entendre. Délicieusement absurde...

Évidemment, vous vous doutez bien maintenant que la composition des personnages est particulièrement soignée. Vitali Makarov, objecteur de conscience cérébral s'alimentant des ses propres prétentions, peureux, manipulateur, cynique est tout simplement fantastique, avec une très belle expression, un jeu habité et les mêmes qualificatifs peuvent s'appliquer à Peter Batakliev, qui décidément excelle dans les rôles de polichinelle gouailleur, roublard, phalliqu_es et Libidin_eux, mais néanmoins touchant et attachant.

La fin est assez percutante, avec ce grand panneau lumineux, coin cour, qui comme une fenêtre de vie prend la couleur de l'air du temps, et nous laissant sur une marche vers, on se plaît à le croire, une lumière d'espoir...

Un très bon moment de théâtre, à voir !
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Produit par le Théâtre Deuxième Réalité

Texte de Slawomir Mrozek
Mise en scène et conception visuelle par Alexandre Marine
Assistance à la mise en scène de Maria Monakhova
Musique et arrangement de Dmitri Marine

Avec Peter Batakliev et Vitali Makarov


Du 4 au 15 décembre 2007 au Théâtre Prospero

dimanche 9 décembre 2007

Kroum l'Ectoplasme – École Supérieure de Théâtre

Par Yves Rousseau


Hanokh Levin est un auteur d'origine israélienne réputé pour ses pièces politico-satiriques, et décédé prématurément en 1999. Dans Kroum l'Ectoplasme, de nombreux d'antihéros, volontairement grotesques et insignifiants promènent leurs errances existentielles, coincés dans le quotidien de la petite vie de leur quartier : l'ensemble comme métaphore de l'humble condition humaine dans sa quotidienneté.

Kroum, un minable vivant une révolte de vie en coup de poing contre la vacuité, a en vain tenté sa chance sans succès à l'étranger. De retour au bercail, rien n'a changé. Le même univers envahissant, le même tissu social aliéné. Seul du patelin ayant tenté de se révolter contre cette autodigestion du destin, le voilà errant parmi cette faune humaine: un société d'insatisfaits, de ronchonards, mais qui tout en protestant ne cherchent pas à échapper à leur sort. L'ensemble, sous l'égide d'un certain fatalisme, est éclairé par un certain humour d'autodérision typiquement juif, pensez à du Michel Tremblay sauce Woody Allen et ascendant Copi.

De place publique en perron, de mariages en funérailles, les personnages promènent leur désillusion, dans cette fantastique scénographie très soignée de Karine Galarneau représentant une place publique avec en arrière-plan un dantesque et ironique mur des Lamentations sur lequel donne, côté cour et jardin, deux modules d'habitation style Habitat 67 avec balcon, à l'étage.

Est-ce le texte ou (sans doute) le choix de mise en scène, toujours est-il que les personnages sont très, très typés, pour ne pas dire, dans certains cas, des clichés. Se débattant entre les grandes constantes de la vie, soit l'amour et la mort, les caractères quelque peu potaches offrent néanmoins aux jeunes comédiens en formation la possibilité de s'illustrer avec des arias truculentes, assez intéressantes et bien senties, mais occasionnellement trop chargées : vieux couple avec époux rétifs et épouse nymphomane et irrévérencieuse (costumes style Dior style New-look); « jewish princess » disco vêtue avec un clinquant bariolé d'un spectaculaire mauvais goût avec son amant italien et séducteur dégoulinant en camisole-filet et coiffé à la Rudolph Valentino; bimbo en short rouge, talons aiguilles et top-bedaine en quête de l'époux idéal; tronche les-culottes remontées jusque sous les bras, neurasthénique et inhibée avec cette incroyable et savoureuse scène de première baise digne de « Mister Bean »; rombières et femmes de moeurs légères en tout genres, bref, vous saisissez le portrait. Notons un bon travail de costumes d'Anne-Geneviève Robert, et les comédiens paient beaucoup et généreusement de leurs personnes à les porter, ajoutant à l'effet caricatural et parodique souhaité.

Numéros assez juteux soit, mais n'en demeure pas moins que c'est très gros, et les personnages féminins, particulièrement, sont vraiment stéréotypés, la maman ou la putain en quête de l'époux pourvoyeur idéal, dans une logique de construction des personnages qui, d'un point de vue québécois, semble découler de l'avant-guerre, mais pourtant cette pièce a été écrite en 1975. Un autre personnage, omniprésent, le comparse de Kroum, est inexpressif, statique, son côté taciturne n'est pas joué, nous amenant à nous demander ce qu'il fait là: à l'intérieur de ses limites le personnage aurait pu, d'un point de vue direction, être plus élaboré.

C'est principalement cet aspect, un peu théâtre d'été, qui dérange, ce côté parfois surfait et (volontairement?) surjoué, en ce sens que cela a alors semblé reléguer en arrière-plan certaines richesses du texte, voilant la sous-couche dramatique nécessaire comme contre-effet ou élément révélateur permettant aux personnages de transporter toute l'ironie légèrement cynique et fataliste et ainsi atteindre cette juxtaposition aigre-douce nécessaire à cet humour particulier qui explore de façon contrastée les nombreuses zones troubles de l'âme humaine.

Le rythme se veut assez soutenu, mais pourrait être plus lié. Il est fréquemment brisé par des transitions assez lourdes, où les machinistes, bien visibles, surgissent pour permuter les accessoires et éléments de mobilier souvent munis de roulettes bruyantes (et qui continuent parfois à mener un certain train, même en coulisse). À ce niveau, il semble que le concept laisse à désirer et manque de fluidité.

Les éclairages sont sobrement corrects, bien orientés, et avec peut-être un léger cinquième d'intensité supplémentaire pour les nombreuses scènes en clair obscurs, on pourrait alors parfaitement distinguer l'expression des comédiens.


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Une production de l'École Supérieure de Théâtre
Texte de Hanokh Levin, traduit par Laurence Sendrowicz

Mise en scène de Theodor Cristian Popescu, assisté de Sonia Montagne
Scénographie par Karine Galarneau, assistée de Geneviève Michaud
Costumes de Anne-Geneviève Robert, assistée Anne-Frédérique Ménard
Éclairage par Évelyne Nadeau
Chorégraphie par Marie-Joëlle Hadd
Son de Isabelle Gingras
Musique de Amélie Poirier Aubry
Dramaturgie : Marie-Lyne Rousse

Avec Kathleen Aubert, Patrick Bernier-Martin, Marie-Joëlle Guindon, Ariane Lacombe, Jean-François Lagacé, Gwendolyn Mc Keown, Marc-Antoine Picard, Ghislain Roberge, Audrée Southière et Louis-Karl Tremblay

Du 6 au 8 décembre et du 11 au 15 décembre 2007
Studio-Théâtre Alfred-Laliberté UQAM


samedi 8 décembre 2007

Jeux de Massacre - École Supérieure de Théâtre

Par Yves Rousseau

Un village. Costumes France années cinquante : élégantes jupes trois-quarts (entre autres), style Dior ligne H il me semble, belles réalisations de Julie Émery. La place publique: large muraille jusqu’au grid, formant plutôt un « V » ouvert vers la salle, dans des tons terreux, avec multiples points de fuite, comme allées et ruelles débouchant sur cette aire, avec une vitrine de boutique côté jardin et cette énorme et massive porte de prison, côté cour. En hauteur, quelques fenêtres d’un mètre carré permettront plus tard quelques tableaux en arrière-plans. L’ensemble est d’un esthétisme dépouillé, certainement un excellent travail de Marzia Pellisier.


Voilà la mort, avec son habituelle chasuble sombre, invisible des vivants. Sous un climat surréel et absurde, tous circulent sur la place : notables, employés, commères. Puis la mort, la mort! s’abat. Épidémie fulgurante, nul n’est épargné. La ville est mise en quarantaine, point de fuite, point de salut. Aucun n’accepte l’issue, chacun fuyant dans sa propre absurdité, ses propres illusions : lâcheté, traîtrise, déni, grandiloquente quête de pouvoir, tout y passe. Pourtant, la grande fossoyeuse, omniprésente, n’épargne personne, ni le bourgeois encabané, ni le politicien ou l’activiste au discours grandiose de promesse, ni les médecins et hommes de science, ni l’intellectuel philosophant : ni l’argent, ni la démagogie politique exaltée qui tente de récupérer le phénomène, ni le génie de la connaissance ne pourront les sauver, l’ultime voyage survenant évidemment après avoir laissé la chance à chacun de produire une ultime démonstration exaltée, aria satirique et ironique de leurs obséquieuses prétentions.

Disséqué ici sous l’égide de l’humour noir, la fourmilière humaine perd de sa superbe, se plume de ses lubies d'immortalité, éclate, tombe dans l'anarchie, se désorganise (dans un sauve-qui-peut individualiste qui rappelle 2007 et aujourd’hui) de pillage en pagaille, dans une suite de petits sketchs au rythme très enlevés, comme une cascade de dérision. La mort se cache partout, surgit du néant, et parfois se multiplie, comme dans cette danse macabre, chorégraphie à chasubles multiples, envahissement démoniaque de l’espace sous la musique, évidemment, de Camille Saint-Saëns.

Une mise en scène à la fois animée, vivante, truculente, volubile et paradoxalement sobre, classique et efficace, en harmonie avec les nombreuses et précises didascalies du texte, laissant la place belle au jeu, avec le mérite de l'humilité, arrivant à bien cerner et rendre cette atmosphère particulière de l’esprit Ionesco plutôt que de s’égarer dans une vaseuse, prétentieuse et discutable réactualisation. La manoeuvre a sans doute l'avantage de confronter de jeunes artisans en formation à l'essence même de l'esprit Ionesco selon une approche « traditionnelle » : ça veut dire quoi cet auteur, en 2007 en terme artistique, politique et social, pour un jeune étudiant en théâtre de vingt ans, né en 1987, comment on arrive à appréhender cet univers, à le cerner avant de pouvoir, plus tard, le transposer? C'est strictement une impression, mais il me semble y avoir trouvé l'essence même du « work in progress » à ce niveau, d'une acquisition de références, un travail important en théâtre. Combien de fois me suis-je entretenu avec de jeunes (et moins jeunes) artisans, sur tel ou tel aspects de la réalisation d'un molière, abordant telle référence de courant artistique du scénographe, ou telle référence musicale à Jean-Baptiste Lully, ou encore dans une pièce moderne telle référence symbolique et scénographique grosse comme nez au milieu du visage essentielle au propos, des exemples parmi tant d'autres, pour me heurter au regard plein de questionnement du comédien et réaliser que ce dernier avait passé au travers de la pièce sans ne rien posséder de ces références, avec une performance correcte, mais une certaine zone d'insécurité, de flou artistique...

Beaucoup d’enchaînements, comme un Feydeau d’un léger guignol morbide, mais sans les portes, peut-être un peu de Pagnol absurde sur la caféine, l’ensemble est rendu avec précision par les jeunes comédiens en formation. La progression chez ces derniers est étonnante depuis l’an passé, surtout au niveau de la diction, maintenant correcte. Ceux qui avaient tendance à surjouer ont maintenant un jeu bien dosé, ceux qui sous-jouaient poussent mieux certaines énergies, ceux qui posaient ont arrêté de se regarder avec anxiété et jouent, l’expression a acquis en finesse, les personnages sont habités de façon assez correcte, le groupe est très équilibré et a gagné en confiance et maturité.

Au niveau éclairage, en général du bon travail, sobre et classique, l’espace est bien découpé, les tons passant par exemple de l’ocre au rougeoyant, selon les scènes, participant bien de la description du sous-contexte à l’aide des accessoires introduits, (lit, trône du bourgeois, charrette des croques morts, etc.), avec un bon découpage des zones et modulation de l’espace. Je remarque par contre qu’à quelques reprises lors des transitions de scènes en obscurité, un retour trop rapide de l’éclairage révélant les comédiens-machinistes en pleins changements de décors, les bras chargés d’accessoires.

On passe certainement un bon moment et tout cela est très prometteur. On sort le cœur léger, amusé, en se prenant à siffloter joyeusement ce dantesque air de la Danse macabre de Saint-Saëns…

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Jeux de massacre, un texte d’Eugène Ionesco

Mise en scène de Markita Boies assistée par Émelie Bélair
Scénographie par Marzia Pellissier, assistée par Marie-Andrée Boivin
Costumes par Julie Émery, assistée par Sarah Fillion et Camille Paris
Éclairages par Sylvain Ratelle
Environnement sonore de Nancy Bussières.

Avec Stéphanie Cardi-Dubois, Simon Fleury, Simon Fréchette-Daoust, Kim Yasmin Jean-Louis, Frédérique Lapointe, Sébastien Leblanc, Francis Miller, Katherine Mossalim, Chantal Simard et Ansia Wilscam Desjardins

Du 20 novembre au 8 décembre 2007
Studio d’essai Claude-Gauvreau

Une production d l’École Supérieure de Théâtre.

samedi 1 décembre 2007

L'Énéide - Compagnie Trois Tristes Tigres

Par Yves Rousseau

Une guerre, une ville un pays décimé, le sauve qui peut d’un peuple : dantesque épopée peuplée des Minotaures de l’atavique ethnocentrisme et de la violente territorialité humaine, « road-movie » ou plutôt « boat-movie » moderno-antique, odyssée humaniste, Iliade et l'Odyssée des sans terre et sans-papiers dans leur éternelle quête des lumières de l’Éden du Latium, fantastique voyage initiatique jubilatoire.

Une création de Olivier Kemed, auteur de ce superbe texte qui est évidemment étroitement axé sur la trame de l’Énéide, oeuvre en douze chants de Virgile. Inspiré par le récit d’errance de sa propre famille, des Français s’étant jadis établis au Liban, avec la mouvance comme fardeau hérité des diverses guerres, exil qui les a menés de l’Égypte jusqu’au Québec, monsieur Kemeid transpose ici le récit à notre époque, et les errants de Trois la défaite se transforment en réfugiés qui subirons les affres de la guerre, de l’exil, de la mort, de la misère, des camps et de la technocratie des pays d’accueils.

Épuré de sa pléiade de divinités, réduites à l’essentiel et incarné par des personnages contemporains, le récit devient limpide, particulièrement captivant et accessible, avec un texte d’une simplicité raffinée, d’une humilité poétique. Par exemple, pour une des scènes les plus spectaculaires, le sixième chant, soit la descente aux enfers, la Sybille prend l’aspect d’une sulfureuse pute parisienne truculente et gouailleuse (Marie-Josée Bastien, qui excelle) et le passeur du Styx, Charon, en uniforme kaki, est le soldat ennemi rendu aveugle par la guerre, puis largué par-dessus bord par les siens et recueilli par Énée lors de sa fuite maritime avec les survivants de l’anéantissement de sa ville. La déambulation infernale, « sightseeing tour » des âmes languissantes, ici les infanticides, là les héros, puis au bout, les âmes heureuses où Énée en quête de réponses, rencontre son père (Simon Boudreault, extraordinaire), mort noyé pendant la tempête, en même temps que le passeur. La guerre vengeresse des chants finaux se déroule dans un camp de réfugiés, et la victoire ultime mène à la fuite finale d’Énée, au prix de la mort d’Achate (Geoffrey Gaquère, très convaincant) , ami et fidèle lieutenant. Les mains encore pleines de sang, Énée est accueilli par un habitant d’une terre de promesse, ça pourrait être ici, retrouve son fils et l’infirmière du camp à qui il l’avait confié, et d’Auguste en Romulus, tels les fondements d'une Rome nouvelle, marche vers un lendemain rempli d’espoir d’un empire d’humanité.

La scénographie (Jasmine Catudal) d’une beauté dépouillée se prête particulièrement bien à ce rabelaisien univers de suggestion. La surface scénique est couverte de sable, et un quai en planche forme un « L » traverse la scène, de la pointe en arrière-scène, côté cour, jusqu'à l’angle en centre scène côté jardin. Disposé en parallèle, deux parois en toile blanchâtre d’abri auto, à pleine hauteur suivent le quai, la plus grande à complète largeur en arrière-plan, et la deuxième décalée de deux mètres plus en avant et s’arrêtant au centre du plateau.

Des effets d’éclairages (Étienne Boucher) leur donnent tantôt une dimension parfois minérale, parfois semi-transparente, comme pour le voyage infernal tout en clairs-obscurs rougeoyants. De plus, des rétros éclairages permettent des effets d’ombres et des jeux de transparence. Les interventions lumineuses, sobres et classiques, mais précises et efficaces, découpent particulièrement bien l’espace, avec de nombreuses transitions de climat, essentielles aux suggestions dans cet univers minimaliste, et les comédiens se situent bien dans l’espace et savent se placer dans leurs éclairages.

Les descriptifs et très nombreux costumes de Romain Fabre collent aux personnages, des modestes vêtures du village des valeurs que portent les réfugiés, en passant par la magnifique robe de pute de la la Sybille, les costumes de mama sicilienne d’Allecto, fringues de « Yo » des graffiteurs des camps, attirails de fonctionnaire beige et brun, kit militaire de l’oligarque bref, un riche et bon travail.

La trame sonore de Philippe Brault, parfois surréelle, comme ce concert de voix de l’enfer sur fond de cri d’enfants, est d’un onirisme percutant et soutient à perfection les contextes décrits.

La mise en scène, à partir de quelques éléments de scéno et d’éclairages, découle d’un certain purisme. Loin du théâtre gadget, ici un univers de jeu, d’expression, de mouvements. La fuite de Troie, par exemple (qui n’est jamais nommée) est suggérée par le court segment du « L », qui muni de roulette se détache et s’avance, à peine. Perché sur l’embarcation, un saisissant tableau vivant de visages, de postures de peurs, de déchirements et d’espoir. La lutte mortelle, dans le camp, est une charge sourde et aveugle, stylisée, jusqu’à ce que mort s’ensuive. Une certaine règle d’alternance de tempo, de mouvements permet de bien mettre en relief les climats opposés. Le tout forme un ensemble hautement cohérent et, j'insiste, très accessible. De quoi en réconcilier plusieurs avec les tragédies Greco-Romaines. Un texte qui s’avère un vibrant plaidoyer pour la tolérance, et l’accueil, rêvant de la chute du dernier Augustulus Romulus pour, cette fois peut-être, finir par apprendre de nos erreurs, et qui fait réfléchir sur nos attitudes et choix, tout à fait d’actualité par les temps qui courent...

Pour terminer, soulignons l’incroyable travail des comédiens, presque toujours sur scène, n’ayant qu’une zone de bancs latéraux isolée par les éclairages pour les changements, meublant ainsi l’espace de leurs présences même quand hors jeu. Les compositions sont savoureuses, habitées, fraternelles, on sent l’écoute, le respect, l'investissement de soi et la souscription totale envers l’œuvre. Le jeu, par moment assez physique, est très juste, dans un contexte (une petite salle, on voit tout) qui ne pardonne pas, où le moindre écart est perceptible. Certains tableaux sont complètement ahurissants de bonheurs théâtraux riches. Sauf Emmanuel Schwartz, émouvant, déchirant et se donnant cœur et âme, et Geoffrey Gaquère, tous incarnent plusieurs personnages, avec bonheur. Sur leurs bancs, on les voit parfois fermer les yeux, comme dans un recueillement, la prière silencieuse du gladiateur prêt à se jeter dans l’arène, n’ayant que quelques secondes pour se mettre dans le personnage. Puis, la magie du théâtre, et elle était belle ce soir-là…

À voir!
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Un texte d'Olivier Kemeid, d'après Virgile
Mise en scène par Olivier Kemeid
Scénographie par Jasmine Catudal
Élairages de Étienne Boucher
Costumes de Romain Fabre
Musique de Philippe Brault
Assistance à la mise en scène et régie par Stéphanie Capistran-Lalonde
Avec : Olivier Aubin, Marie-Josée Bastien, Simon Boudreault, Eugénie Gaillard, Geoffrey Gaquère, Johanne Haberlin et Emmanuel Schwartz.
Du 29 novembre au 19 décembre 2007
Théâtre Espace Libre