vendredi 30 novembre 2007

Comment j'ai appris à conduire - Théâtre de L'Opsis

Par Yves Rousseau

Sur la scène un sol couleur sable mouillé, avec mobilier et accessoires d'intérieur semblant trôner en plein extérieur. L'ensemble est encadré par deux portions de murs de cuisine, style mi vingtième siècle, suspendu au-dessus des tiers latéraux de la scène, en angle légèrement ouvert vers la salle. Ces derniers largement défoncés, avec un centre béant, avec éclats de lattes, de papiers peints, de plâtre, comme si un gigantesque poing était passé au travers. Comme une vie trouée par une indicible blessure. Un étonnant travail de Olivier Landreville.

Un contexte de déréalisation qui pourtant nous plonge directement en plein cœur de l'américanité, profonde il faut le dire, avec cette famille de red neck, certes des braves gens, mais pour le moins, disons sous-culturel. Flash-back, à mis chemin entre le rêve et le cauchemar, une femme quadragénaire erre dans ce passé, et ce milieu dont elle s'est affranchie, passé qu'elle revit de façon non linéaire redevenant enfant, adolescente, jeune femme. Grands-parents traditionalistes, terre-à-terre gros-bon sens, mère plus où moins débonnaire, puis cet oncle. Alcoolique, séducteur, dont les leçons de conduites se transforment rapidement en abus sexu_els répétés.

Pourtant ici rien n'est blanc ou noir. Des tons de gris. L'exploit de présenter tous les déchirements d'une situation, avec ses zones troubles, paradoxales, sans juger ou condamner, mais ni excuser. L'oncle, sensible et raffiné, mais totalement dépendant affectivement et manipulateur, est pourtant probablement celui qui pousse la petite à entreprendre des études, celui qui lui présente une certaine fenêtre sur le monde, contribuant à la pousser à se tirer de ce milieu. Un jeu parfaitement dosé de Gabriel Sabourin. La petite, en adolescente relativement séductrice, coquine, éveillée, mais vivant pourtant un assujettissement psychologique tout en persuasion et sans violence face à l'oncle, est à des lieu d'une Aurore pathétique, une fantastique performance de Violette Chauveau, qui se transforme ici littéralement en incarnant les divers temps d'une vie de femme. Toujours ajoutant à l'aspect intemporel, surréel, la grand-mère est incarnée avec brio et truculence par Magalie Lépine Blondeau, une jeune femme pimpante qui n'est pour l'occasion, pas grimée ou maquillée en vieille femme, mais qui en emprunte la démarche et l'élocution. Michel André Cardin (grand-père) et Martine Francke (la mère) offrent des performances tout aussi substantielles.

Le propos, le traitement, jouent au funambule, évoluant dans un équilibre sur un mur séparant le pathos de la démonisation et le manichéisme, et le procédé a le mérite, étonnamment, de permettre une exploration encore plus profonde et sentie d'une cuisante blessure existentielle. Le ton parfois quelque peu dramatique dans son ironie, touche parfois presque à quelques zones d'humour mais toujours teinté d'une douleur sous-jacente. On peut dès lors explorer toute la délicatesse d'une proposition théâtrale qui nous plonge ainsi sinon mieux au cœur même de la sensation de ce que vécu lorsque victime d'un être aimé : n'est-il pas plus facile de se libérer d'un acte de violence gratuit perpétré par un pur étranger?

La fin, troublante, est tout simplement géniale, moins surréelle, et plus conséquentielle, venant clore certes de façon percutante d'humanité forte de choix de vie et d'espoir la marche résolue de cette femme vers le lendemain, sans pourtant ménager tout le poids paradoxal de l'avant.

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Texte de Paula Vogel, traduit par Maryse Warda
Mise en scène de Luce Pelletier assistée par Claire L'Heureux

Éclairages de Martin Labrecque
Décor et accessoirespar Olivier Landreville
Conception sonore de Larsen Lupin
Costumes de Julie Breton

Avec : Michel-André Cardin, Violette Chauveau, Martine Francke, Magalie Lépine-Blondeau et Gabriel Sabourin

Une production du Théâtre de l'Opsis

Au théâtre Espace Go du 13 novembre au 8 décembre



mercredi 28 novembre 2007

La Villa / La Vie Là - compagnie Un mot au creux de la main

Par Yves Rousseau

Sur la scène du Mainline, du sable couvre la scène. Trois tableaux, trois étapes vers la mort. Scène un, quelques paravents et accessoires, suggèrent ce qui est apparemment une agence immobilière pompes funèbres, avec le personnel discutant ironiquement, cyniquement, des divers choix de fin de vie. On finit par deviner qu'il s'agit de l'achat d'une villa campagnarde, ultime Nirvana de retraite d'un vieux couple. Le jeu, les costumes sont alors relativement réalistes, l'éclairage vif.

Black-out. La scène se vide. Puis quelques maquettes (la villa), quelques objets du quotidien. De toutes parts surgissent des espèces de croque-morts cadavériques surréels,  tous vêtus de sarraus gris, le teint livide, ahuri et  l'air halluciné, la démarche pantelante, zombiesque. Clairs-obscurs, pénombre. Une funéraire procession, très lente et surréelle, avec un propos de forme narrative à plusieurs voix étalant avec grands soins solennels et tout le pompeux rigide et obsessionnel imaginable et le maniérisme ostentatoire, les moult détails liés à la cérémonie selon les exigences post-mortem. Image suprême de l'abrutissement issu du consumérisme, vacuité spirituelle de l'American Dream, le couple finira littéralement empaillé, brandissant un mouchoir pétrifié par une fenêtre ouverte dans une automobile soigneusement traitée pour être à l'épreuve du temps, l'ensemble profondément enfoui dans une grotte souterraine artificielle scellée par des parois de plomb. Un"idéal de vie" figé pour l'éternité. Au sol, par la suggestion narrative, l'immortalisation se poursuit, inexorablement, en cycle convulsif rythmé par les miniaturisations successives de la villa, chaque objet y étant est examiné et mis en perspective comme témoin de vie, tel un calice brandi au-dessus de l'hôtel, avec tout le détail lié sa préservation : photographies, contenants scellés.

Mais avant même la fin de l'obséquieuse cérémonie, par bribe le temps rattrape, le processus s'érode, et l'oubli, déjà, produit, inexorablement ses effets. Les directives s'émoussent, les objets disparaissent. Comme cette mémoire des enfants du couple: retour au jeu et éclairages relativement réaliste, en troisième partie, pour ce dernier petit tour dans la maison des défunts, quelques errance au travers des objets de souvenirs, images qui déjà s'éloignent dans les pensées.

Enfin, dans l'ensemble et jusqu'ici, c'est il me semble l'interprétation la plus plausible…

La section centrale de la pièce occupe l'essentiel de sa durée. Malgré la pertinence et l'ironie caustique de l'ensemble, l'aspect atypique, mystique et obscur du texte de ce dantesque « bad trip » obsessionnel ne facilite pas l'orientation du spectateur et, passé l'effet du début, la longue parade énumérative risque d'en lasser plusieurs. Pourtant, ce tiers médian, avec de belles trouvailles au niveau de l'occupation de l'espace, est plutôt assez bien porté par plusieurs jeunes comédiens de la relève, pensons à Sébastien David ou encore Élisabeth Locas (et quelques autres), avec occasionellemnt, un niveau d'inégalité de la distribution tolérable.

C'est au niveau de l'introduction et de la conclusion (qui s'emboîtent déjà avec un certain flou dans l'ensemble), que cette inégalité s'avère beaucoup plus prononcée, voir, il me semble, gênante: à ces moments, les performances très correctes de quelques jeunes comédiens diplômés trouvent réponse dans un jeu parfois acceptable, et plus ou moins décalé de certains autres, mais allant parfois jusqu'au jeu rigide, maladroit, et complètement en contretemps jusqu'à toucher, dans au moins un cas, le pathétique. Dès lors, prologue et épilogue perdent en effets : le décalage de style et de type de jeu voulu se transforme en décalage de niveau de jeu et de niveau de style, l'incongruité ajoutant à la lourdeur de l'ensemble. Des effets de clairs-obscurs basculants plutôt fréquemment dans l'obscur, laissant les comédiens s'ébattre dans un quasi-néant visuel, n'aident en rien.

Force est d'admettre, malgré toute la bonne volonté du monde, que le tout semble susciter un certain ennui...

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Texte de Marc Israël Le Pelletier
Mise en scène de Cécile Assayag

Avec Olivier Boucher, Frédéric Côté, Sébastien David, Marie-Hélène Gosselin, Stéphanie Lizotte, Elisabeth Locas, Jeanne Ostiguy, Luc Roberge, Robert Voyer

Une création de la compagnie Un mot au creux de la main.

Théâtre Mainline, du 22 novembre au 2 décembre

jeudi 22 novembre 2007

Une pomme en pleine gueule - Créations les Indigestes

Par Yves Rousseau

Entrons ensemble dans la salle de torture. Un intérieur d'appartement, les murs en « V » ouvert vers les gradins avec une pointe plate large d'environ deux mètres, percé en son sommet d'un rectangle. Déco style HLM de l'ex-empire soviétique, lugubre et drabe avec cette tapisserie noir et argent d'un psychédélique funéraire. Quelques accessoires spartiates, dans le même ton. Côté cour, la porte d'entrée.

Un psychopathe et un garçon de cinq ans apparaissent dans l'ouverture rectangulaire : des marionnettes-mitaines de four, avez quelques traits peints de manière assez sommaire. Le fourbe réussi à attirer l'enfant avec des bonbons et l'enlève. Pas pour ce à quoi on pourrait s'attendre : « Le ravisseur apaise sa rage en initiant sa jeune victime aux grands fondements de la pensée humaine » dixit le programme. La triste réalité du monde comme fossoyeur de rêves enfantins, voilà l'ultime supplice du sadique.

L'enfant reste personnifié par une (autre)marionnette qui ressemble à un petit bonhomme de neige informe et aux traits simpliste, et manipulée de façon assez primaire par deux walkyries tonitruantes vêtue tout de noir, nous sommes loin du travail de marionnettistes. Le maniaque prend l'allure d'un inquiétant rond de cuir moustachu, un technocrate halluciné et paranoïde. Sous les grands élans verbaux, complètement dissociés du contexte, l'olibrius abreuve l'enfant de ses grands élans d'onanisme intellectuel aux relents de clichés existentialistes, psychanalytiques, et autres bibines de grands penseurs, sauce pensées du jour du Sélection, l'ensemble sous les assourdissants cris et pleurs nasillards, aigus et persistents du petit, sans compter l'impact additionnel d'une écrasante bande-son, horrible. À partir de cette enceinte porte-voix en "V", le magma sonore est puissamment projeté vers les spectateurs, une véritable agressions gratuite et répétée, et dans cet indicible brouhaha, on perd régulièrement de nombreuses répliques.

Les thèmes des intellectualisations sont parfois illustrés de dérives-agressions en acting-out par les deux entités féminines, comme cette pomme en pleine gueule, vous l'aurez deviné en référence à Isaac Newton dont l'urne funéraire orne à ce moment le centre de la scène, et dans laquelle des pommes sont « smashées ». Le principe des mantras incantatoires semble au centre du concept (Beckett peut-être?) : d'abord un leitmotiv servant de prémisse à cette intrigue à peine discernable, soit « tout se répète et se répète sans cesse » reprit ad nauseam, comme la bêtise et l'ignorance. Parlant de bêtise, on passe à sa conséquence : les spectateurs sont alors pris à parti, insultés en cycles compulsifs de « con, cons, vous êtes cons., etc. ». Et ceci n'est qu'un petit avant-gout, je vous fait grâce de la suite, scène de vi_o_l et vulgarités, entre autres.

Les lumières sont pauvrement mises au point, laissant les caractères s'ébattre dans une pénombre ne permettant qu' occasionnellement de discerner l'expression. Les repérages spatiaux semblent imprécis, et les comédiens se ramassent donc la plupart du temps complètement en dehors de leurs éclairages. Des tons lumineux très criards et caricaturaux, quand présents, utilisent le spectre de base, RGB, à grand renfort de gélatines. Certains tableaux se déroulent en extrême avant-scène, au sol, ne permettant pas aux spectateurs, à partir du troisième rang, de discerner l'action. Une grande impression de désordre et de cafouillage se dégage de l'ensemble.

En conjuguant le fil conducteur de l'intrigue, plutôt mince, la construction dramatique bancale, le texte lourd et confus, les gratuités et énormités, la mise en scène très approximative, les répliques ratées à cause du tintamarre; l'agression à visée conscientisante et thérapeutique perd toute pertinence, devient gratuite et surfaite, menant tout droit au désastre théâtral, à l'indigestion scénique. Au travers de l'ahurissement général avec ce jeu très approximatif et cette proposition complètement surchargée, une scénographie correcte, des costumes réussis et quelques moments d'expressions dramatiques à peu près convaincants ne rachètent pas l'ensemble.
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Texte et mise en scène de Jean-François Boisvenue

Décors Ève Champagne
Costumes Andrée Chalifour
Conception Sonore Andzrej Przybytkowsky
Éclairage Vicky Grenier

Avec Andrée Chalifour, Jean-Sébastien Courchesne et Livia Sassoli

À l'Espace Geordie jusqu'au 1 décembre

Une production Créations les Indigestes

lundi 19 novembre 2007

La métamorphose - Le Groupe de la Veillée

Par Yves Rousseau

Voilà, puisque l'œuvre était une lecture obligatoire au lycée et au collège, je passe l'histoire, que vous connaissez sans doute tous.

Orgiaque, jubilatoire, juteux, gouteux, truculent, gras et festif, rabelaisien, épicurien; étonnant, décoiffant, sardonique, dantesque, infernal, glauque, sombre; surréaliste, symboliste, éclaté, disjoncté, pété; subjuguant, étonnant, ahurissant, décoiffant; imaginatif, non conformiste, créatif, bref : encore, encore et encore, du théâtre comme ça, on ne s'en lasse pas!

Rideau de fond de scène, s'arrêtant à deux décimètres du sol. Parents, sœur et bonne vont et viennent (on ne voit d'abord que leurs chaussures) en interpelant le fils, enfermé dans son antre. Misérable rampant, retourné sur le dos, avec sa carapace, impuissant, tordu, grimaçant. Sur le sol, des restes osseux et blancs, semblant tout droit sorti d'une toile de Dali, comme des vestiges paléontologiques d'une ère des insectes géants. On entre et sort par un corridor de lumière sur ténèbres, comme une porte, immense, de l'enfer. Puis après un faux départ trompeur en réplique et montage théâtral conventionnel qui nous amène jusqu'à la prise de conscience par l'entourage de cette monstrueuse métamorphose, petit à petit le langage s'étiole, se raréfie et devient beuglement. Puis le geste plus que la parole. Comme une peste, progressivement, la mutation du caractère principal participe d'un animisme s'étendant aux vivants; la déconstruction du fils s'englobe de celle de son espace-famille qui, lui aussi, « devient » sa mutation : le langage se déconstruit, le fini petit bourgeois des parents et du banquier et les mœurs de la sœur se dissolvent, les costumes se morcèlent et révèlent le caché, la combinaison d'un ici, le corsage du prétentieux ventripotent là. Les coiffures deviennent parfois hirsutes, et les démarches de tous se calquent sur celle de la créature, au sens physique mais aussi psychique...

Oui, la « bibitte », anguleuse, torve, hésitante, honteuse, coupable, créature interlope de clairs obscurs, du sombre, se trainant avec cette démarche ô combien réussie, les petits doigts gigotant frénétiquement, pernicieusement, subrepticement, rampant sur le sol, grimpant sur les murs et les meubles, juché au plafond dans ce monolithique et rectangulaire gargantuesque piège à mouche d'où émane une lueur violacée. Une incroyable et sans doute épuisante prestation de JMC, qui pourtant simplement vêtu d'une simple combinaison grisâtre et repoussante nous convainc totalement de son état de Nosferatu-coléoptère.

J'évite d'entrer dans les détails afin de préserver l'effet de surprise issu de ces innombrables tableaux, mais sachez qu'on vogue ici dans un univers d'un onirisme à humour délicieusement cauchemardesque, hautement mélodique, ballet pantomimique et visuel. Les enchainements en crescendos impeccables, dans un délire d'accessoires hallucinants (un travail fantastique du département de Design & Computation Arts de l'université Concordia), le travail d'expression et de chorégraphie sont d'une richesse et d'un à propos sans nom, précis, efficace, jouissif. L'ensemble est rythmé par une bande-son extrêmement élaborée, dans un genre allant des grands violons tristes style Rachmaninov en passant par le transique spleen bleuté du hard-bop existentialiste. Les jeux d'éclairages sont subtils et inventifs, incluant jeux de lampes de poche, découpages en clair obscurs, jeux d'ombres sur robe blanche, contre-jours éblouissants sur nuit astrale, mariant avec subtilité des teintes de gélatines ne tombant jamais dans la caricature, le cliché. En plus d'être unique d'un point de vue créatif, l'ensemble est techniquement d'une précision impitoyable, et parfaitement harmonisé avec le jeu et les déplacements de comédiens, qui sont, eux, tout simplement superbes, magnifiques.

À voir !

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Texte par Franz Kafka

Mise en scène, adaptation théâtrale,
conception visuelle et sonore par Oleg Kisselov

Éclairages par Mathieu Marcil
Costumes par Amy Matheson

Avec Caroline Binet, Jean-François Casabonne, Ginette Chevalier, Claire Gagnon, Claude Lemieux et Gaétan Nadeau


Jusqu'au 8 décembre 2007 au théâtre Prospero

mercredi 14 novembre 2007

Au-delà du voile - Théâtre de la Mèche Courte

Par Yves Rousseau

Un intérieur, modeste, puis comme dans un téléroman québécois, directement dans la cuisine-salon: une scénographie particulièrement réussie nous faisant oublier l’exigüité de la salle. Nous sommes à Alger, vers la toute fin du vingtième siècle : la laïcisme périclite, il y a montée de l’intégrisme religieux. Les droits des femmes, entre autres, sont bafoués.


Deux sœurs, l’aînée, puis la plus jeune, d’âge universitaire. Pour la première, résignation, repli dans la petite vie intérieure et familiale. Mais pour la cadette, adieu projet d’étude, d’appartement, de vie moderne et émancipée. Elle subit les pressions familiales, insidieuses, afin de rentrer dans le rang, de se soumettre à son frère ainé et se voiler. La révolte et son incompréhension, bien compréhensible pour nous, occidentaux…

Quand des femmes doivent se battre pour obtenir de très essentiels droits d’être, de s’exprimer, d’être instruites et libres, un retour à ce qui correspond, en Europe, au moyen-âge et peut-être même pire : devant la montée de l’intégrisme et le phénomène de la tolérance et de la (non) prise de positions (le débat des accommodements) raisonnables de notre société face à ce phénomène, la pièce pose des questions brûlantes, voir cinglantes de pertinence et d’actualité…

Il y a une certaine antagonisation des deux sœurs, nécessaire à l’éclatement du propos, souvent poétique, onirique et qui a force d’images, de métaphores expose avec beauté toute l’âme millénaire d’un peuple et d’un pays, paradoxalement jeune, blessée de fatalité et de rendez-vous (raté ?) avec le destin. Un très beau texte. C’est donc au travers d’une grande tendresse sororale, une complicité dans la différence, des petits gestes du quotidien qui rassurent, des rites rêveurs de la bonaventure (bouqquala), que le tableau prend forme, non sans une certaine ironie dénonciatrice devant la bêtise stérile et l’absurdité des grands courants politiques ayant marqués le pays.

La composition des caractères est subtile, mesurée, évitant le piège de manichéisme et de l’excès: un lien de tendresse trouble et douloureux, mais vrai. L’occupation des l’espace, tout en rencontre puis évitements, en retour, en faux départs, supporte et illustre à merveille la dynamique du propos, la collision des valeurs. Au niveau non verbal, l’aînée (Sophie Vaillancourt), avec la douceur et la résolution, quasi soumission tout de même déconvenue, comme une pilule amère qu’on fini un peu à contrecœur par avaler : la tête plus basse, le regard moins porteur, la démarche plus évanescente, plus évitant, la fuite rassurante dans les petits gestes connus, comme remplir les pots d’épices après le marché, préparer le thé, la voix d’une douce tristesse chantante. La cadette (Eve Duranceau), le geste en coups de poing, en rage contenue, en déplacement plus brusque, la voix éraillée et légèrement croassante de celle qui, entre quelques cigarettes d’évasion, a beaucoup crié sa rage, le regard défiant et volontaire, mais avec dans le fond, la peur, le sentiment d’avoir été trahie, un déchirement.

Bien mis en scène, hautement pertinent et touchant, une belle cinquantaine de minutes.

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Une production du Théâtre La Mèche courte

Texte : Slimane Benaïssa
Mise en scène : Marie-Hélène Racicot
Scénographie de Jolène Martin
Éclairages par Martin Sirois
Voix hors champs pré-enregistrée vraisemblablement par Salomé Corbo
Avec Eve Duranceau et Sophie Vaillancourt

Jusqu'au 20 novembre à la  Petite Licorne

lundi 12 novembre 2007

Le problème avec moi - Compagnie de théâtre Omnibus

Par Yves Rousseau

Deux courtes pièces imbriquées, deux réalités parallèles :

Le déclic du destin

Sur la scène, un mur tout de larges bandes verticales noires et gris foncé. Légèrement décalées respectivement vers le côté cour et le côté jardin, deux portes. Ouvertes, ces dernières révèlent deux salles de bains identiques, tout de carrelages blancs. Au centre scène, entre les portes, un divan-lit légèrement incliné vers le public. Dès l'entrée, éclairages inquiétants sur salle de bains dantesques, puis le (les) fameux rideau (x) de douche blanc (s) : référence esthétique, contextuelle et trames sonores (Jean-Frédéric Messier) inspirée du film « Psychose » de Hitchcock dans cet intérieur intérieur classe (un travail soigné de Anik La Bissonière), avec cette inquiétante charge de violons, puis les fameux bruits stridents de la scène de douche…

« Tout a commencé avec un éclair au chocolat » chantonne une voix espiègle et enfantine, sur le ton d'une comptine : bien voilà Léo (Larry Tremblay), en pyjama (c'est la nuit, on prépare le dodo), en plein délire kafkaïen, « je suis un insecte ». Il se désagrège, se dédouble, se métamorphose-psychose. D'abord, en bouffant cet éclair, une dent tombe, puis un index, puis la langue. Dans un mélange de fascination ahurie, surréaliste et absurde, le personnage incrédule se fait le narrateur de son morcellement corporel. Multiplication ou éclatement de son moi, son alter ego (Carl Béchard), qu'il ne voit ni n'entend, occupe le même espace-temps que lui, mais en miroir, en négatif, dans un savant ballet entre salle de bain et divan. Comme une seule âme habitant à la fois deux entités, le morcellement du moi est représenté par cet animisme du corps et cette décomposition des organes et membres. Les morceaux de costumes se partagent, vestons sur haut de pyjama pour l'un, l'inverse pour l'autre. Un climat délicieusement onirique, inquiétant, mais également ironique et halluciné à souhait.

Une très grande finesse dans l'occupation de l'espace et le langage corporel: certaines poses incrédules de monsieur Tremblay évoquent le théâtre indien (avec ce travail particulier au niveau des yeux, du faciès), alors que monsieur Béchard semble amener une dimension du geste légèrement plus Commédia. Le travail d'éclairage revêt une dimension primordiale, participant de cet animisme corporel par la définition de zones de climat et d'humeur, du recroquevillement évanescent de la fuite jusqu'au zones d'inquiétudes avec le jeu de contrastes sur les salles de bains, dérives fantastiques sur fond surréel. L'ensemble demande une bonne synchronisation avec le son, accessoires et costumes et les nombreux déplacements des comédiens, un travail créatif et technique impeccable.

Plus tard, quelque part dans ces deux pièces, vêtues de la robe de Mme Bates, les deux corporalités en viennent aux coups, rivalité issue d'une âme morbidement fascinée par l'univers cinématographique à saveur de corps maternel déterré et empaillé, sauce Hôtel Bates…


Le problème avec moi

De cour à jardin, déroulé sur une tringle transversale, un rideau…de douche gigantesque, même couleur blanche que pour les salles de bains de tout à l'heure. Ne reste que deux mètres d'avant scène. Clair jour. Mallettes et habit identiques, âme subdivisée, dédoublée, le yin et le yang d'une même identité : l'hésitant, inquiet, dubitatif, peureux, sensible (LT) versus le passif agressif, indifférent, impatient, irritable et boudeur (CB). Veulent pas, chacun à sa manière, aller au maudit bureau…

Quand une identité s'auto tape sur les nerfs, se marche elle-même sur les pieds par voie de dédoublement, deux casses couilles délicieusement insupportables, chacun dans sa couleur d'humeur. Toujours sur fond de références hitchcockiennes, du Ionesco ascendant Jean-Michel Ribes: une obstination délicieusement absurde. Tel l'apport d'un « straightman », la composition de pleutre mollasson et indécis de monsieur Tremblay , délicieuse, permet littéralement à Carl Béchard de prendre son envol et nous livrer une véritable leçon de théâtre : la maîtrise de la langue, de ses accents et inflexions, le ton, la mimique, le jeu, amènent ce numéro légèrement burlesque, d'un pantomime verbeux, vers des sommets de finesse d'humour absurde, savoureux, truculent, juteux. Quand monsieur Béchard dit « le voici, votre sac », chaque syllabe, chaque intonation est pourvue d'un effet et se conjugue avec le second niveau d'une expression, d'une posture et c'est l'âme tout entière du comédien qui habite le moment, transformant la simple remise du sac en une joyeuse obstination où on sent la réticence puérile, le consentement boudeur, l'impatience exacerbée : bref, toute la riche gastronomie de saveurs incroyables issue du jeu du comédien participe de l'unique richesse de la construction de son personnage. La langue française, ludique, dans toute sa maîtrise et dans toute sa beauté qui jette son dévolu sur un texte, particulièrement en deuxième partie, magnifique. Et que de bons rires.

Bref, sublime mise en scène et un très beau moment de théâtre.

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Une production de Omnibus, le corps du théâtre

Texte de Larry Tremblay
Mise en scène de Francine Alepin, assistée par Isabelle Gingras
Décors par Anik De Bissonnière
Éclairages par Martin Gagné
Costumes de Véronique Borboën
Environnement sonore de Jean-Frédéric Messier

avec Carl Béchard et Larry Tremblay

6 au 24 Novembre 2007
Théâtre Espace Libre

samedi 10 novembre 2007

La dernière nuit de Socrate - Théâtre Décalage

Par Yves Rousseau

Quelques siècles avant Jésus-Christ, Socrate, comme la plupart des libres penseurs, dérange. Comme la bêtise humaine finit toujours inexorablement par triompher, Socrate est condamné : à l'aube, au chant du coq, il devra avaler la ciguë. Le voici donc en compagnie de son gardien, dans un sordide cachot. Brillant comédien, coquin, vif, le geôlier déploie trésor de ruse et d'inventivité afin de convaincre Socrate d'avaler, à l'aube prochaine, le poison. S'ensuit un duel de rationalisations truculentes d'ironies et de lucidité mettant en relief toute la splendeur du paradoxe humain, animal pensant capable du plus grand comme du plus vil et bas, de la pensée la plus articulée comme de la charge de meute sourde et aveugle: derrière ce brillant duel de réparties visant à confondre, manipuler l'autre, se cache donc le paradoxe de la bêtise dans la dénonciation de la bêtise : une joute de celui qui pisse le plus loin, le mieux et le plus fort, la version philosophique d'une bataille à coup de poisson du village d'Astérix, une séance d'obstination digne de certains personnages de (et aussi juteux que) l'univers de Pagnol. L'épouse de Socrate survient, achète le gardien afin de faire libérer son époux et de prendre la fuite. L'arroseur arrosé : dans le cachot, le gardien ayant échangé sa vêture avec l'éminence se prend maintenant pour Socrate. Même devant la mort, ce dernier hésite maintenant à prendre la fuite dans une obscure contrée sans relief et à se faire voler sa gloire et son identité : une dantesque lutte épique du « non, c'est moi Socrate », un marché de dupe où les deux galopins en viendrons même aux coups devant l'épouse désespérée par la bêtise des hommes. Espiègle satire de l'humanité, qui trouve ainsi même chez ses plus grands penseurs le même primitivisme atavique. Comment cela se terminera-t-il?


Dans une atmosphère interlope souterraine, éclairage tamisé, pénombre jaunâtre-ocre évoquant lumière de torches, bougies et lampions (Geoffrey Levine), la cellule est représentée par un périmètre de courtes tiges de bambous acérés. Quelques têtes et bustes en papiers machés évoquent des présences, œuvres sculpturales du gardien qui créent ainsi un souvenir de ses exécutés. Le costume de Socrate, quelques quasi-haillons recouverts d'une toge de dignitaire délavée et usée, un mélange qui dépeint à merveille la gloire passée et la déchéance. L'habit du gardien, avec ses braies, sa toge modeste, son glaive romain (anachronisme) évoquent particulièrement bien le barbare mercenaire vénal. Jean-Pierre Scatamburlo compose un Socrate vif, rempli d'ironie espiègle, un Panisse intello, avec la lourdeur de l'âge dans les mouvements, mais toute la jeunesse du monde dans les yeux : la diction évoque celle du penseur articulé, au langage riche, encore assez bien détaché, mais ayant subi l'outrage du temps, la voix sifflante et empâtée du vieillard édenté. La composition ajoute une dimension de vérité au personnage, mais avec le désavantage de rendre certains mots partiellement inintelligibles. Peter Batakliev insuffle à son caractère l'expression malicieuse du petit diablotin, le zanni « petit vite » limite délinquant, insolent, querelleur, vaniteux, Polichinelle grotesque, mais à l'esprit néanmoins aiguisé. L'expression est savoureuse, et l'accent prononcé ajoute au côté barbare converti, mercenaire intéressé et plébéien, avec le désavantage de rendre certains mots avec une prononciation assez approximative. Finalement, Nicole Sylvie Lagarde fait de l'épouse de Socrate une bobonne tonitruante, directive et désespérée, venant ramasser son chenapan de mari un peu comme la grande madame, autrefois en burlesque, venant récupérer le petit monsieur égaré à la taverne.

Le duel verbal entre les deux principaux protagonistes est particulièrement amusant et intéressant, avec le troisième personnage, essentiel au renversement de rôle, qui arrive comme un cheveu sur la soupe. La danse déique, nue, mais de dos, n'ajoute pas grand-chose, on se demande même un peu ce que cela vient faire là : l'épouse fait irruption dans le dernier tiers de la pièce,donnant une certaine impression de surcharge du personnage, mais néanmoins utile à l'escalade grotesque de prétention des deux zigotos illuminés. Plutot qu'une véritable tragédie, voyons-y donc un drame satyrique, la tragédie qui s'amuse...

À ces quelques petites réserves (mineures) près, on passe certainement un bon moment

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Une production du Théâtre Décalage

Mise en scène de Perter Batakliev assisté de Manon Claveau
Scénographie et costumes de Fruszina Lanyi
Éclairages de Geoffrey Levine
Musique de Dmitri Marine

avec Peter Batakliev, Nicole-Sylvie Lagarde, Jean-Pierre Scantamburlo

Du 6 au 25 novembre 2007 à la Salle Fred-Barry







dimanche 4 novembre 2007

Une heure avant la mort de mon frère - Théâtre l'Instant

Par Yves Rousseau

Uniforme gris, murs gris, grillage du désespoir. Chaise, table. Solitude, dépit, angoisse, amertume, regret, larmes du trop tard : Martin a tué et va être pendu dans quelques heures. Enfant de la rancœur, issu d'un couple dysfonctionnel, père alcoolique et indifférent, mère carentielle, reste sa sœur comme territoire d'amour, de merveilleux, de rêve, comme refuge, comme complice. Deux petites créatures grelottantes se serrant une contre l'autre, un peu de chaleur humaine dans la grande nuit froide de leur vie enfantine. Puis l'adolescence, puis trop : trop tordu, trop trouble, trop loin, la frontière à ne pas franchir... Le temps passe, besoins d'éviter, besoin d'oublier, autant pour un que pour l'autre, la zone confuse de l'équivoque. Puis la vie, loin de l'autre, les cicatrices qu'on lèche, la rage qu'on agi, dans le crime pour Martin, le confort indifférent d'une vie terne et rangée pour Sally. L'ultime moment précipite une rencontre qui n'aurait autrement jamais eu lieu. Dans le couloir de la mort, son frère la réclame. Et pourtant, peu avant la visite, Sally, au téléphone avec un proche, hésite encore : elle hésite à rencontrer le frère, seul au monde, elle hésite a réclamer le futur corps dont personne ne va se préoccuper...


Blessée, tourmentée, perplexe, elle se rend au parloir. Seule avec Martin, pour une heure...

Pas de manichéisme, pas de noir ou blanc dans ce texte de Daniel Keene, seulement des êtres tordus d'humanité, dans tout le spectre des couleurs des émotions humaines. On ne juge pas, on constate. Dans ce lieu clos, les vérités se disent, les amours de douleurs s'entrechoquent, les pleurs d'espoirs sèchent dans les déserts des horizons ratés. Parfois une fleur, comme un mirage, un bon moment, parfois un nœud gordien de passions honteuses et contenues, que tous les Alexandres du monde n'arriveraient à trancher.

La mise en scène conjuguée à la sensibilité du jeu offre un résultat prenant : d'abord au niveau postural, non verbal, l'entrée de la sœur est frappant, tout en hésitation bouleversée, en fuite contenue, avec cette expression saisissante d'éclat de vie en lame de couteau. Le frère, prostré, recroquevillé, dans la peur, le regret, la solitude la plus grande, l'espoir envolé. Puis ce silence, long silence, un en face de l'autre, séparé par cette table, avec cette expression, le bruit des néons, ces hésitations en disant plus que milles mots. Avec un ton, une expression saisissante d'à propos, les comédiens dansent cette funeste valse en contretemps, en cyclothymies convulsives truffées de dérives historiques: des moments d'innocences, d'enfances, de bonheur avant que tout ne se gâche, que la vie, cette salope, grande broyeuse d'âme, ne foute tout en l’air, en passant par des moments de conflits, d'empoignades, de blessures.

À peine peut-on soulever quelques petits éléments de diction et surtout d'accents toniques et quelques répliques parfois un peu mâchées chez un des comédiens.


Des éclairages parfaits, un travail soigné d'Alexandre Tougas, puis une scénographie sobre, mais très à propos par Marie-Eve Pageau, qui en s'accordant à merveille aux costumes dépouillés de Marie-Sophie Rodrigue, s'avèrent soutenir à merveille la suggestion et être parfaitement dans le ton.

D'une sobriété recherchée, avec une fin que je ne peux vous dévoiler, mais qui ne laissera personne indifférent, vraiment...
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Texte de Daniel Keene
Traduction de Séverine Magois
Mise en scène par André-Marie Coudou
Scénographie de Marie-Eve Pageau
Éclairages par Alexandre Tougas
Costumes par Marie-Sophie Rodrigue

Avec : Isabelle Tincler, Martin Tremblay

Jusqu'au 10 novembre à la salle intime du Théâtre Prospero


Alpha Du Centaure - Compagnie Orbite Gauche

Par Yves Rousseau

En plein milieu du vingt-troisième siècle, les prémisses actuelles du désastre écologique annoncé par le réchauffement du climat se sont concrétisées : îles, terres basses, continents se font progressivement engloutir par des éléments déchaînés. Les ressources énergétiques sont presque taries, les récoltes ne sont plus que poussières, chaque nouveau désastre est en fait presque un soulagement, en fait des dizaines de millions d'âmes de moins à nourrir pour une terre exsangue.

Ce qui reste de l'humanité, quelques millions d'êtres, sont agglutinés dans Antiopolis, société totalitaire hautement hiérarchisée en cinq strates : les premières concentrent ce qui reste de scientifiques, de sommités, bref d'espoir de solution, avec des conditions de vie à peu près potables, des vêtements uniformes à peu près corrects. Le reste, la masse, croupi dans des taudis froids la nuit, étouffants le jour, vêtu comme des gueux, un moyen-âge du futur. Le seul espoir mis en lumière afin de calmer la population, réaliser avec les dernières ressources une expédition vers une étoile lointaine et réputée habitable, Alpha du Centaure, pour laquelle un groupe d'élus a été trié sur le volet. Mais tout n'est pas si simple...

Rivalité, fourberie, trahison sur fond de passion dévorante et de lutte de classe, de faux prophète crucifiés par des régnants à la Ponce-Pilate, une passionnante épopée empruntant à la fois (surtout) à la tragédie grecque et à la chanson de geste, comme forme de récit, puis au théâtre contemporain dans l'esprit. L'approche permet de relever haut la main la réalisation théâtrale et plausible d'une oeuvre d'anticipation. Sur un praticable d'environ 4 mètre par 4, d'aspect aussi vermoulu que les poutres émergeant du sol, un environnement ocre, rouille, avec quelques accessoires évoquant une civilisation perdue, la nôtre, cette véritable épopée cauchemardesque prend littéralement son envol : chaque comédien incarne quelques personnages, souvent, comme sous Eschyle en dyade, où encore, comme avec Sophocle, en triade, alors que le reste du groupe incarne le chœur, élément narrateur-commentateur, la voix du « we the people », avec de magnifique et saisissants chants, qui m'ont semblé d'inspiration relativement baroque.

Bien rythmé, bellement interprété, à part peut-être un personnage quelque peu trop larmoyant et déclamatoire (les ajustements habituels des premières représentations), par une équipe particulièrement allumée composée d'un mélange atypique de comédien européen, de membres de la vielle relève et de jeunes poussins du printemps issu de diverses écoles de théâtre. Une vision humaniste, d'un fatalisme réaliste de la fourmilière humaine : dans ce merdier de la future antiquité, on reconnaît sans peine les conflits et espoirs éternels de notre race. À partir d'une quête perpétuelle de l'autre et de l'amour, échouée sur les habituels récifs de bêtise, l'ensemble interpelle profondément, car en étroite référence avec l'actualité : consumérisme, gaspillage éhonté de ressources, pollution, réchauffement du climat et montée des eaux, absence de solidarité, individualisme de survie, déclin des démocraties au profil du corporatisme, bref tout droit vers l'abîme.

Certainement une œuvre enlevante, passionnante, d'une beauté crue et cruelle de vérité et d'une facture tout à fait unique et originale, un petit bijou d'innovation en terme de mise en scène

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30 octobre au 17 novembre
mardi au samedi
à 20h

Union Française, 429, rue Viger Est

Billetterie - 514 606 5116

Terre Océane - Théâtre de Quat'Sous

Par Yves Rousseau

Sur la scène du théâtre d'Aujourd'hui, une cabane stylisée : pignon en planches transversales avec cabanon sur le flanc même, en légère pente, un peu comme une lucarne sur un toit. Gris tristesse, gris nuage de rêve. Comme un grand espace de solitude de mort avec un petit refuge d'espoir, de vie. Surgit Antoine (Arnauld Aubert, qui fait évoluer son personnage de la cérébralité préoccupée et indifférente vers l'humanité bourgeonnante) la vie en va-vite, technocrate de l'art dans une usine à images, toujours pressé, couleur 2007 : affairé, bouffé et obnubilé par son travail, dissocié des émotions fondamentales, comme la peine, l'attachement, les nouveaux tabous du vingt-et-unième refoulés à coup de consumérisme et de rêve américain, l'humain qui veut se croire éternel. La grande spirale technotronique de la vie de l'ère des communications, qui n'arrête jamais. Puis un coup de cellulaire, l'ex à bout, qui n'y arrive plus lui envoie le fils, un petit garçon de dix ans qu'il ne connaît presque plus. Comme un pavé dans la marre de sa belle petite vie organisée.


Même pas au courant de la fin imminente, encore quelques mois, quelques semaines, c'est le petit (Sébastien René, très juste et bien dosé) lui-même qui lui annonce en toute innocence sa maladie. Déconcerté, presque irrité, le père aboutira avec le petit chez l'oncle Dave (François Clavier, touchant et criant de vérité) dans son « camp »: être bourru d'affection, grand roublard du vrai, splendide bidouilleur de rêve, révélateur de vie; juché sur les épaules cosmiques de l'oncle, ce dernier déploie pour le petit toute la beauté, toute la splendeur de l'instant, du beau, de l'infini, une pléiade de mondes étoilés de dérives fantastiques vers une forme d'amour vraie, celui rugueux, parfois maladroit, mais authentique de ceux qui ont vécu, souffert, avancé et compris ce qui compte vraiment. Happé par le mouvement, le père décroche peu à peu de sa névrose de fonctionnement et de performance, met sa carrière en suspend pour embarquer et finalement vraiment s'investir. Tous marchent vers les horizons sans fin de la Terre Océane, le père, l'oncle, le fils et la chienne (Marie Pascale : une approche très physique du jeu, par la vérité du geste), ultimes présences d'amour total et inconditionnel.

Pas de pathos, pas de verbatim sirupeux, pas d'étalage d'émotions surverbalisées d'hommes roses lavés trop longtemps : non, un univers masculin, avec cette façon différente d'être et d'aimer de nous, hommes. Dans le geste, dans l'activité, dans la présence, dans ce langage non verbal, dans les yeux, la mimique, probablement, qu'en sait-on, issus de nos ancêtres chasseurs qui ne pouvaient s'étendre en effusions sans se faire repérer par les ennemies, où encore effrayer les proies. Toute en fuite, en pudeur en détour et retour. D'une grande beauté, cruelle. Un travail de mise en scène très fin, subtilement dosé de monsieur Gil Champagne, qui vise ici en plein dans le mille.

Une finesse tout en retenue, une justesse rarement vue dans cette façon d'envisager l'accompagnement final, de l'impuissance devant la fragilité de la vie. Un spleen splendidement humain, parfaitement et respectueusement accompagné par les éclairages de Éric Guilbault. Superbe texte de Daniel Danis. Des moments précieux.

La scène finale vous habitera longtemps.

À voir.

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Une création du Théâtre de Quat'Sous,Théâtre du Trident,
Logomotive Théâtre et Daniel Danis, Arts/Sciences

Du 23 octobre au 17 novembre 2007 au Théâtre d'Aujourdh'hui

Texte de Daniel Danis
Mise en scène de Gill Champagne
Assistance à la mise en scène par Marjolaine Guilbert
Scénographie de Jean Hazel
Costumes de Jennifer Tremblay
Éclairages de Éric Guilbaud
Musique ar Jean-Michel Dumas
Coiffures et maquillages Florence Cornet

Avec Arnaud Aubert, François Clavier, Marie Pascale et Sébastien René


samedi 3 novembre 2007

Everybody's Welles pour tous - Théâtre PàP

Par Yves Rousseau

Sur scène un tableau de classe sur tribune tout en bois, comme on en trouve encore dans certains vieux collèges. La surface du tableau, opaque, se révèle, sous certains effets d'éclairages, être en fait semi-transparente, ce qui permet l'apparition d'arrières-plans.

L'animateur (Patrice Dubois) de cette « conférence » portant sur le génie du cinéma Orson Welles, est un être rondouillard, timide, maladroit au point d'en être attachant et attendrissant, et il déborde de passion pour OW, de façon presque naïve de vérité. Primo, le récit de sa vie d'humble québécois issu d'un milieu populaire du dernier tiers du vingtième siècle, sans aucune référence cinématographique, théâtrale, littéraire autre que la base minimale à peine effleurée par le désastre de notre système éducatif, puis cette intarissable curiosité, son éveil comme métaphore de la montée des nouveaux intellectuels de la classe moyenne issu du grand rattrapage de la Révolution tranquille où tout était à apprendre, à découvrir à la vitesse grand V à partir de l'Expo 67 : le vin, le fromage, la gastronomie, les arts, les exocultures, entre autres. Force est d'admettre qu'on ne peut s'empêcher de se reconnaître et un tant soit peu s'identifier au personnage : au Québec, même chez les grands intellos, on n'a qu'à gratter une génération ou deux pour, la plupart du temps, trouver la...charrue. Secundo, cette formidable montée culturo-existentielle du conférencier est mise en relation avec sa découverte du destin unique, excentrique, atypique de Welles, qu'il partage avec nous.

Le « récit-conférence » est ponctué de magnifiques dérives visuelles et sonores, avec ces arrières plans illustrant, tout en clairs-obscurs et en références
dignes du cinéma noir, l'univers symbolique, esthétique et cinématographique de OW, habité par la présence de OW, un travail impeccablement chorégraphié exécuté par par Stéphane Franche: pensons à cette illustrations de son Macbeth de Shakespeare mis sur pied avec des acteurs noirs à Harlem, illustré par cette danse macabre d'inspiration vaudou, ou encore ce chanteur country et son ode à OW, témoignage de l'incroyable présence du génie au sein de la culture populaire.

Les éclairages de Martin Labrecque évoluent de demi-tons interlopes en découpages parfaits et habillent splendidement l'ensemble. Quelques montages audio-visuels issus ou inspirés de l'oeuvre de OW complètent l'ensemble avec une trame sonore impeccable de Larsen Lupin.


Juteux, truculent, émouvant, bellement joué, bien documenté sans être le moindrement didactique, du plaisir théâtral avec un grand « P », accueilli triomphalement par un public subjugué.

L’arrivée du comédien, metteur en scène et auteur Patrice Dubois à la  codirection artistique de la compagnie PàP, conjuguée à la présence, entre autres, de Claude Poissant, à qui nous devons de grands moments de théâtre, laisse entrevoir une collaboration des plus prometteuses : de quoi amener amateurs de théâtre, artisans et critiques à se pourlécher les babines dans l'anticipation de futurs festins théâtraux issus de ce brillant assemblage.

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Texte : Patrice Dubois avec la complicité de Martin Labrecque
Mise en scéne et interprétation : Patrice Dubois
The Shadow : Stéphane Franche
Assistance à la mise en scène et régie : Catherine La Frenière
Décor et accessoires : Olivier Landreville
Éclairages : Martin Labrecque
Conception sonore : Larsen Lupin
Costumes : Caroline Poirier
Maquillages : Sylvie Rolland
Conseillère au mouvement : Estelle Clareton
Direction de production : Catherine La Frenière
Construction du décor : Boscus
Équipe technique : Espace GO
Photos : Dominique Chartrand


Est présenté à l'Espace Go jusqu'au 3 novembre 2007