Par Yves Rousseau
Sur la scène un sol couleur sable mouillé, avec mobilier et accessoires d'intérieur semblant trôner en plein extérieur. L'ensemble est encadré par deux portions de murs de cuisine, style mi vingtième siècle, suspendu au-dessus des tiers latéraux de la scène, en angle légèrement ouvert vers la salle. Ces derniers largement défoncés, avec un centre béant, avec éclats de lattes, de papiers peints, de plâtre, comme si un gigantesque poing était passé au travers. Comme une vie trouée par une indicible blessure. Un étonnant travail de Olivier Landreville.
Un contexte de déréalisation qui pourtant nous plonge directement en plein cœur de l'américanité, profonde il faut le dire, avec cette famille de red neck, certes des braves gens, mais pour le moins, disons sous-culturel. Flash-back, à mis chemin entre le rêve et le cauchemar, une femme quadragénaire erre dans ce passé, et ce milieu dont elle s'est affranchie, passé qu'elle revit de façon non linéaire redevenant enfant, adolescente, jeune femme. Grands-parents traditionalistes, terre-à-terre gros-bon sens, mère plus où moins débonnaire, puis cet oncle. Alcoolique, séducteur, dont les leçons de conduites se transforment rapidement en abus sexu_els répétés.
Pourtant ici rien n'est blanc ou noir. Des tons de gris. L'exploit de présenter tous les déchirements d'une situation, avec ses zones troubles, paradoxales, sans juger ou condamner, mais ni excuser. L'oncle, sensible et raffiné, mais totalement dépendant affectivement et manipulateur, est pourtant probablement celui qui pousse la petite à entreprendre des études, celui qui lui présente une certaine fenêtre sur le monde, contribuant à la pousser à se tirer de ce milieu. Un jeu parfaitement dosé de Gabriel Sabourin. La petite, en adolescente relativement séductrice, coquine, éveillée, mais vivant pourtant un assujettissement psychologique tout en persuasion et sans violence face à l'oncle, est à des lieu d'une Aurore pathétique, une fantastique performance de Violette Chauveau, qui se transforme ici littéralement en incarnant les divers temps d'une vie de femme. Toujours ajoutant à l'aspect intemporel, surréel, la grand-mère est incarnée avec brio et truculence par Magalie Lépine Blondeau, une jeune femme pimpante qui n'est pour l'occasion, pas grimée ou maquillée en vieille femme, mais qui en emprunte la démarche et l'élocution. Michel André Cardin (grand-père) et Martine Francke (la mère) offrent des performances tout aussi substantielles.
Le propos, le traitement, jouent au funambule, évoluant dans un équilibre sur un mur séparant le pathos de la démonisation et le manichéisme, et le procédé a le mérite, étonnamment, de permettre une exploration encore plus profonde et sentie d'une cuisante blessure existentielle. Le ton parfois quelque peu dramatique dans son ironie, touche parfois presque à quelques zones d'humour mais toujours teinté d'une douleur sous-jacente. On peut dès lors explorer toute la délicatesse d'une proposition théâtrale qui nous plonge ainsi sinon mieux au cœur même de la sensation de ce que vécu lorsque victime d'un être aimé : n'est-il pas plus facile de se libérer d'un acte de violence gratuit perpétré par un pur étranger?
La fin, troublante, est tout simplement géniale, moins surréelle, et plus conséquentielle, venant clore certes de façon percutante d'humanité forte de choix de vie et d'espoir la marche résolue de cette femme vers le lendemain, sans pourtant ménager tout le poids paradoxal de l'avant.
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Texte de Paula Vogel, traduit par Maryse Warda
Mise en scène de Luce Pelletier assistée par Claire L'Heureux
Éclairages de Martin Labrecque
Décor et accessoirespar Olivier Landreville
Conception sonore de Larsen Lupin
Costumes de Julie Breton
Avec : Michel-André Cardin, Violette Chauveau, Martine Francke, Magalie Lépine-Blondeau et Gabriel Sabourin
Une production du Théâtre de l'Opsis
Au théâtre Espace Go du 13 novembre au 8 décembre
Sur la scène un sol couleur sable mouillé, avec mobilier et accessoires d'intérieur semblant trôner en plein extérieur. L'ensemble est encadré par deux portions de murs de cuisine, style mi vingtième siècle, suspendu au-dessus des tiers latéraux de la scène, en angle légèrement ouvert vers la salle. Ces derniers largement défoncés, avec un centre béant, avec éclats de lattes, de papiers peints, de plâtre, comme si un gigantesque poing était passé au travers. Comme une vie trouée par une indicible blessure. Un étonnant travail de Olivier Landreville.
Un contexte de déréalisation qui pourtant nous plonge directement en plein cœur de l'américanité, profonde il faut le dire, avec cette famille de red neck, certes des braves gens, mais pour le moins, disons sous-culturel. Flash-back, à mis chemin entre le rêve et le cauchemar, une femme quadragénaire erre dans ce passé, et ce milieu dont elle s'est affranchie, passé qu'elle revit de façon non linéaire redevenant enfant, adolescente, jeune femme. Grands-parents traditionalistes, terre-à-terre gros-bon sens, mère plus où moins débonnaire, puis cet oncle. Alcoolique, séducteur, dont les leçons de conduites se transforment rapidement en abus sexu_els répétés.
Pourtant ici rien n'est blanc ou noir. Des tons de gris. L'exploit de présenter tous les déchirements d'une situation, avec ses zones troubles, paradoxales, sans juger ou condamner, mais ni excuser. L'oncle, sensible et raffiné, mais totalement dépendant affectivement et manipulateur, est pourtant probablement celui qui pousse la petite à entreprendre des études, celui qui lui présente une certaine fenêtre sur le monde, contribuant à la pousser à se tirer de ce milieu. Un jeu parfaitement dosé de Gabriel Sabourin. La petite, en adolescente relativement séductrice, coquine, éveillée, mais vivant pourtant un assujettissement psychologique tout en persuasion et sans violence face à l'oncle, est à des lieu d'une Aurore pathétique, une fantastique performance de Violette Chauveau, qui se transforme ici littéralement en incarnant les divers temps d'une vie de femme. Toujours ajoutant à l'aspect intemporel, surréel, la grand-mère est incarnée avec brio et truculence par Magalie Lépine Blondeau, une jeune femme pimpante qui n'est pour l'occasion, pas grimée ou maquillée en vieille femme, mais qui en emprunte la démarche et l'élocution. Michel André Cardin (grand-père) et Martine Francke (la mère) offrent des performances tout aussi substantielles.
Le propos, le traitement, jouent au funambule, évoluant dans un équilibre sur un mur séparant le pathos de la démonisation et le manichéisme, et le procédé a le mérite, étonnamment, de permettre une exploration encore plus profonde et sentie d'une cuisante blessure existentielle. Le ton parfois quelque peu dramatique dans son ironie, touche parfois presque à quelques zones d'humour mais toujours teinté d'une douleur sous-jacente. On peut dès lors explorer toute la délicatesse d'une proposition théâtrale qui nous plonge ainsi sinon mieux au cœur même de la sensation de ce que vécu lorsque victime d'un être aimé : n'est-il pas plus facile de se libérer d'un acte de violence gratuit perpétré par un pur étranger?
La fin, troublante, est tout simplement géniale, moins surréelle, et plus conséquentielle, venant clore certes de façon percutante d'humanité forte de choix de vie et d'espoir la marche résolue de cette femme vers le lendemain, sans pourtant ménager tout le poids paradoxal de l'avant.
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Texte de Paula Vogel, traduit par Maryse Warda
Mise en scène de Luce Pelletier assistée par Claire L'Heureux
Éclairages de Martin Labrecque
Décor et accessoirespar Olivier Landreville
Conception sonore de Larsen Lupin
Costumes de Julie Breton
Avec : Michel-André Cardin, Violette Chauveau, Martine Francke, Magalie Lépine-Blondeau et Gabriel Sabourin
Une production du Théâtre de l'Opsis
Au théâtre Espace Go du 13 novembre au 8 décembre