dimanche 28 octobre 2007

Éva, Gloria, Anna, Léa - Théâtre Les Coudées franches

Par Yves Rousseau

Dans ce qu'on s'imagine être une sordide banlieue parisienne triste, sans avenir et sans âme, des êtres déchirés, blessés, errent et promènent douleur, violence et urgence d'être dans ce néant existentiel de l'indifférence. Quatre histoires, quatre vies en coup-de-poing : Eva serveuse désillusionnée rencontre deux malabars avec qui elle décide de partir en virée, la rage en coup de poing américain dans les vitrines qui éclatent de ce dépit d'être qui se noie dans cette errance; Gloria, la serveuse automate qui veut cultiver ses tomates, dans son bar minable peuplé d'olibrius et de marginaux en tous genres; Anna et ses amis, intellos gauchisants dont les rêves de justices s'écrasent contre la bêtise des nouveaux barbares de la droite primitive, bête, animale et tribale; puis Léa, prise dans la reconstitution juridique de ce carnage, un braquage par un tueur souriant, exécutant une à une ses victimes, pour rien...

Sans décor, presque pas d'accessoires à part trois tabourets et quelques bouteilles, pratiquement pas de trame sonore, les jeunes comédiens offrent ici une belle prestation, un jeu rythmé en crescendo, chaque scène comme un build-up vers l'éclatement, l'effondrement d'un univers oppressant. La configuration du petit théâtre Sainte-Catherine est particulièrement bien exploitée : la scène d'environ cinq mètres par cinq ajoute au sentiment d'écrasement et la passerelle surplombant la scène permet des arrières-plans assez saisissants, comme pour cette scène de discothèque avec ces danseurs se tordant dans un éclairage de red-light ou encore ce juge dominant la cour de son perchoir. Des chants en choeur a capella complètent le tout.

La réplique comme un couteau qui triture les entrailles, un texte qui marque au fer rouge, avec une occupation de l'espace agitée, violente où chacun des caractères tasse, pousse, embarque dans l'espace de l'autre, comme des animaux qui se disputent un point d'eau presque tarit, comme la végétation s'entre-étouffant pour le moindre rayon de lumière, comme dans notre belle urbanité désespérée, froide, dure et individualiste où chacun se dispute le moindre espace d'existence, d'attention. Une animale lutte territoriale pour la vie et de ce qui peut le plus s'approcher d'un espoir, d'une vague évocation d'une forme d'amour. Une belle direction de Luce Pelletier où chaque comédien semble s'être approprié le déséquilibre, la déchirure de son caractère dans ce très beau texte de Jean-Marie Piemme.

L'ensemble est captivant, troublant, actuel, certainement un très bon départ pour cette jeune compagnie majoritairement composée de finissants de la promotion 2007 de l'École de théâtre de St-Hyacinthe.

Le soir de la représentation, une belle unanimité parmi plusieurs amateurs de théâtre très réguliers, discutant ça et là; vraiment, compte tenu des moyens, pas parfait, mais bien: je ne vois pas à quoi on pourrait s'attendre de plus pour un premier jet. Nous sommes loin cependant du petit théâtre esthétisant galvaudé d'effets techniques, de belles images léchées, du sur mesure pour la petite existentialité capitonnée de vacuité, le genre très petit bourgeois qui semble tant plaire à certain(e)s, du dysneyland théâtral, du nitendo scénique.

Que voulez-vous, y'a pas de musique, pas de danseuse sexy, pas de "stepettes", pas de scéno à cent-mille piastres, pas de "veudettes", pas de paroles sauce pop-psycho zen sur mesure pour flatter la belle image de soi tellement trop gourou de centre d'achat pour conforter l'égo des bobos "conscientisés"...

Qu'une bande de petits jeunes, les yeux hallucinés d'espoir et de passions, le coeur gonflé de passion, qui se sont loué un théâtre pour prendre parole, dire, partager. Pour le salaire d'une poignée de rêves.


Que du théâtre, que de l'émotion, que du texte...

Merci, les petits...

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Texte: Jean-Marie Piemme
Mise en scène: Luce Pelletier
Comédiens: Sylvestre Caron, Philomène Lévesque-Rainville, Joseph Martin, Aurélie Morgane, Christine Poirier, Marie-Des-Neiges Poliquin, Anne-Sophie Quemener, Audrey Rancourt-Lessard, Francis Richard, Marie-Ève Trudel


24 oct au 3 nov 2007
Théâtre Ste-Catherine
264, rue Ste-Catherine E., Mtl
Rens. (514) 284-3939


Le chant des Gastons - Momentum

Par Yves Rousseau

-Théâtre en bref-

Frères et soeurs se retrouvent avec un deuil refoulé, non consommé, face à leur paternel. Chacun promène sa solitude, son incapacité à dire, à aborder, à nommer dans une valse expressionniste et symboliste d'évitements surfant sur la crête d'une vague de douleur. Comme dans ce repas au coin du feu de camp, où chacun grommelle quelques paroles de fuite, n'aboutissant jamais, comme ces magnifiques plates formes avec paysages miniatures enfilés autour du cou, représentant des contextes de réminiscences en flash existentiels, comme une onirique valse d'intériorité nostalgique, et triste.

D'une théâtralité visuelle prédominante et très recherchée, splendidement interprétée, avec comme principale faiblesse l'impression d'un travail inachevé issu de modules d'improvisations et collés avec parfois plus ou moins de bonheur et de longueurs : même si ce n'est pas une pièce à texte, l'écriture m'a semblé être souvent (très) mince, comme une première glace d'automne, mais prenant parfois splendidement son envol, comme avec ce bout de monologue de Gaétan Nadeau s'adressant au trépassé (quelque chose comme « j'aurais voulu te dire »...). À ce niveau, on aurait souhaité plus de la part d'une compagnie qui n'en est plus à ses premières armes. Par contre, la pièce reste d'une formidable pertinence et propose des images puissantes dans sa façon de questionner notre relation avec le deuil et notre déni contemporain face à la perte.

Était présenté au théâtre Espace Libre du 9 au 27 octobre 2007


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Texte et mise en scène: Céline Bonnier
Assitante: Colette Drouin
Scénographie Massimo Guerrera
Éclairages Lucie Bazzo
Cotumes Linda Brunelle
Musique Ludovic Bonnier
AvecPaul-Patrick Charbonneau, Nathalie Claude, Stéphane Crête, Brigitte Lafleur, Gaétan Nadeau et Théo Brière

mercredi 24 octobre 2007

Salina - Conservatoire d'art dramatique de Montréal

Par Yves Rousseau

Entrez donc dans la cinquième salle, avec ces estrades dont la dénivelée assez prononcée permet une vue en plongée sur cette scène panoramique : ton d'ocre, sable et lumière de chaleur, un paysage de dunes plongeantes occupe toute la largeur de la scène. Invisible de la salle, en arrière scène, des escaliers à la largeur permettent tout au cours de la pièce aux personnages d'émerger progressivement, comme venant du lointain, sur la crête de l'horizon dunaire, un effet de perspective qui, conjugué à de subtils procédés de rétroéclairages, s'avère être assez saisissant. Un ruisseau central divise l'ensemble en deux (de l'arrière à l'avant-scène) avec un gigantesque arbre patrimonial côté cour, sec, ténébreux, dépouillé, comme une horrifique sentinelle de mort et de fatalité sur oasis de vie.

C'est dans ce contexte qu'apparaîtront les membres du clan, vêtus de magnifiques costumes de nomades du désert. Puis une dantesque tragédie prend forme: Salina, enfant jadis recueillie par la tribu, atteint l'âge du mariage. Passionnée, amoureuse du cadet d'une famille de chefs tribaux, le beau et bon Kano, elle se voit plutôt contrainte par la matriarche du clan d'épouser l'aîné (et de porter son enfant), Saro, ignoble tyran guerrier cruel et dominant. Sa vie étant ruinée, dès lors son existence sera marquée par le sceau de la vengeance, la loi du talion, de l'empreinte du sang. Finalement bannie, Salina reviendra se venger avec son deuxième fils, créature surnaturelle issue du désert, enfant de violence...

Haine viscérale, héréditaire et atavique, affrontements fratricides, parricides, matricides, ensemble lui-même baigné par l'urgence de la lutte contre l'invasion de barbares (qui sont d'ailleurs incarnés magnifiquement par ces colonnes de gigantesques masques-boucliers de style africain) bref:une tragédie bien charnue, bien grasse de grandiose, d'une théâtralité exaltée, comme on les aime.

Sous l'égide du Fatum, un récit épique d'une cruauté sans fond s'étalant sur les trois grandes périodes de vie (incarnées tout à tour par trois comédiennes) de Samina: guerres, luttes intestines, combats sans merci avec des personnages et passions plus grandes que nature, défiant l'espace et le temps.

Les jeunes comédiens rendent très bien les caractères avec verve et esprit, une promotion très égale et allumée, vraiment très prometteur. Une mise en scène qui implique un jeu très physique, utilisant et habitant pleinement l'espace scénique, riche de l'utilisation des codes proxémiques, du langage non verbal. De la romance à la violence, un déploiement qui promène nos émotions en dent de scie, du ricanement sardonique en passant par l'attendrissement romantique, jusqu'à l'apothéose rageuse, maligne, pulsion primitive qui nous rappelle notre état d'animaux pensants...

Mensonges, hypocrisie, jalousie, convoitise, amour, noblesse ou fourberie, passion, peur, haine, larmes et honneur : une épopée fantastique, un feu roulant de sentiments et d'actes parfois vils ou nobles, à l'image de l'humanité. Tel un patricien romain assistant aux jeux du cirque perché dans les gradins, le spectateur exulte : la vertu catharsique du genre produit ici particulièrement son effet. On sort de la pièce tout léger, purgé et soulagés de nos conflits, en voyant la vie avec des lunettes roses : mais que sont nos petits soucis à côté de cela?

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Du 19 au 27 octobre 2007 à la Cinquième salle de la Place des Arts

Salina, un texte de Laurent Gaudé

Mise en scène de Marie-Josée Bastien

Assistance à la mise en scène : Sophie Vaillancourt
Scénographie : Jasmine Catudal
Costumes : Isabelle Larivière
Éclairages : Claude Accolas
Maquillage : Pierre Lafontaine
Musique: Blaise Borboën-Léonard
Combat: Huy Phong Doan

Avec Mathilde Addy-Laird, Yannick Chapdelaine, Robin-Joël Cool, Romy Daniel, Myriam Fournier, Catherine Le Gresley, Guillaume Regaudie, Isabelle Sasseville, Guillaume Tremblay

dimanche 21 octobre 2007

Texas - Compagnie Champ gauche

Par Yves Rousseau

Dans une atmosphère glauque, de brouillard rougeoyant d'inquiétude et de mysticisme sous-entendu (un travail d'éclairage subtil et parfaitement dosé de Martin Gagné, fidèle à ses habitudes), on aperçoit l'intérieur d'une roulotte bas de gamme en tôle ondulée (excellent travail de Julie Breton) dans laquelle se trouvent les comédiens du film d'horreur « cheap » de série « B » (en étant généreux) « Le massacre à la tronçonneuse », gore et sanglant à souhait. Ces derniers, maculés de faux sang, viennent de terminer leur journée de tournage. Pris dans leurs costumes bon marché dont ils n'arrivent pas à se défaire, ils attendent en vain l'habilleuse, mystérieusement disparue.

Il y a Gunnar, tablier de boucher et masque de cuir, l'interprète du tueur sanguinaire qui est en fait un gros nounours naïf et bonasse (Michel Lavoie, très crédible), et qui est au septième dessous, ayant esquinté accidentellement la jambe d'un collègue dans une scène où, aveuglé par ce faciès attaché, il devait faire de grandes vrilles avec la scie comme prescrit par le metteur en scène; Teri, nunuche mythomane dont l'univers imaginaire de l'American Dream est peuplé de vedettes l'attendant (Burt Reynolds dans son ranch est l'objet particulier de sa fixation), elle grandiose « actrice », se promenant avec ce crochet lui traversant l'abdomen, manipulatrice d'un grotesque savoureux qui n'a de cesse de répéter ses lignes dignes des pires parodies de clichés de doublages bon marché (style « Le coeur a ses raisons ») d'un faux typique du genre, en particulier ces cris d'horreur pour la scène de décapitation, une savoureuse performance de Christine Beaulieu qui s'en donne d'ailleurs pleinement à coeur joie; finalement Lou, le régisseur (Richard Lemire, parfaitement dans le ton), inquiétant personnage dont les allées et venues vers l'extérieur, couvert par les divers prétextes découlant de sa fonction, acquièrent progressivement un parfum de douteux potentiellement horrifique, suscitant paranoïa et suspicion à peine contenue, et ce dernier semble d'ailleurs prendre un plaisir fou à jeter de l'huile sur le feu en multipliant les blagues d'épouvantes sauce fausses morts sanguinolentes. Puis, les cris qu'on pensait être ceux de Teri se mettent à être bien trop convaincants pour émaner d'elle, puis ces événements bizarres et inquiétants qu'on attribuait à une autre farce de Lou s'avèrent ne pas provenir de ce dernier... Tout bascule, Mouahahhahaha!!!

Le film dans le film dans la pièce dans la parodie qui devient elle-même film d'horreur de pacotille ridicule et truculente, le texte de François Létourneau jette un regard amusé et ironique sur ce microcosme, cet univers cinématographique fascinant de médiocrité, de prévisible, de violence gratuite, de clichés, au point de devenir, pour certaines perles du genre, de grands classiques du mouvement technotronique et de ces soirées ou on s'ingénie à rassembler les pires moments du cinéma et de la télévision, comme si cette conjugaison de mauvais goût, de hachage corporel permettait d'atteindre l'effet cathartique d'une bonne tragédie bien grandiose, exaltée et... meurtrière. Panem et circenses...

Juteuse mise en scène de Patrice Dubois, avec multiplication des clins d'oeil et références au genre, avec un rythme particulier en cyclothymies, découpé et punché, « on the edge » qui semble devenir sa signature. La trame sonore de Ludovic Bonnier est fantastique, coulant du western très Texas Red Neck jusqu'aux éléments sonores « seventies horror-cheapo » !

Léger, amusant, un bon moment.

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Mise en scène de Patrice Dubois
Assistance à la mise en scène : Mireille Brullemans
Décor et costumes : Julie Breton
Éclairages : Martin Gagné
Son : Ludovic Bonnier
Interprétation : Christine Beaulieu, Michel Lavoie, Richard Lemire

Jusqu'au 3 novembre au Théâtre Lachapelle

mardi 16 octobre 2007

Le fantôme de Canterville - Théâtre des 4 Coins

Par Yves Rousseau

Au dix-neuvième siècle, une riche famille américaine achète pour un prix dérisoire, trop beau pour être vrai, un manoir anglais qui s'avère être hanté par le fantôme de l'ignoble Lord de Canterville, un présumé assassin. Après avoir traversé l'atlantique, la famille s'installe là où plusieurs avant eux ont payé cette audace de leurs vies. Audacieux, outrageusement confiants et peu impressionnables, les quatre membres de la famille ne se laissent guère intimider par les hantises macabres et dantesques du fantôme qui, outré de ne pas produire son effet, multiplie pourtant les pirouettes fantômatiques, assisté par une cohorte de crânes parlant. Le jardinier et la bonne, hideux, ne sont guère plus rassurants. La famille semble ne pas tenir cas du spectre, mais le Lord n'entend pas se laisser envahir et ignorer aussi facilement...

La scénographie, de structure légère, est hautement efficace et transformable : un écran de toile occupant l'essentiel de l'arrière-scène permet aux comédiens de disparaître, et immédiatement ressurgir dans un autre personnage ou encore produire des séquences en théâtre d'ombres; une toile géante qu'on agite incarne la mer, puis enroulée sur le corps, une robe; puis il y a des malles et de gros coffres qu'on ouvre au moment opportun, avec à l'intérieur une miniature du décor suggéré, et derrière lesquels on peut se dissimuler pour brandir le moment venu les tonitruants crânes d'allure espiègle qui interviennent régulièrement, commentateurs ironiques de l'action; ces mêmes malles qui deviennent sièges avec une toile tendue comme table de salle à manger, puis cette même toile qui se transforme en linceul, vêtement, et ainsi de suite. Les costumes sont magnifiques et colorés, comme ce jardiner avec la chevelure en feuilles, visage de gargouille et un petit râteau à sarcler comme main.

Dans un univers de bande dessinée, une charmante adaptation de la nouvelle de Oscar Wilde, un travail collectif des quatre membres de la troupe (Véronique Daudelin, Jean-François Hamel, Olivier Normand, Klervi Thienpont), qui sont également responsables de cette brillante mise en scène, je vous le dis d'emblée, du bonbon : c'est festif et truculent, enjoué, lumineux, bellement interprété, une mécanique fine et efficace, un tourbillon continuel dans lequel les comédiens, véritables transformistes, virevoltent tout en manipulant les divers accessoires liés aux effets de transition de scénographie tout en passant d'une façon très fluide d'un des multiples personnages que chacun interprète, à l'autre. Chaque élément de costume et de scéno introduit est transformé en autre chose plutôt que retiré, aucun mouvement gratuit, tout est étudié et très soigné, et l'ensemble permet de maintenir un rythme électrisant dans une fête théâtrale ahurissante de trouvailles et d'inventions. De magnifiques tableaux bien chorégraphiés, touchant parfois à la pantomime et au théâtre de masque, enrichissent le tout avec marionnettes, musique et chant. L'ensemble profite d'un texte coulant, riche, mais accessible, de brillants dialogues.

Une pièce qui plaira à coup sûr à tous, le soir où j'ai assisté à la pièce, le public en liesse s'est levé tout d'un bloc pour acclamer les comédiens, un véritable triomphe.

La pièce est actuellement en tournée et certaines représentations sont tout à fait gratuites (maisons de la culture), une sortie familiale parfaite.
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Une production du Théâtre des 4 coins

Texte original de Oscar Wilde
Adaptation, interprétation et mise en scène de Véronique Daudelin, Jean-François Hamel, Olivier Normand, Klervi Thienpont
Assistants à la mise en scène: Anabelle Lebrun et Sylvain Perron
Scénographie et accessoires par Émily Bélanger et Laurent Canniccioni

Supervision: Carol Cassistat



dimanche 14 octobre 2007

C.H.S. - Théâtre Péril et Collectif Cinaps

Par Yves Rousseau

Clairs-obscurs, glauque, caverneux, messe satanique dantesque, comme un phœnix damné de non-sens de vie, de bêtise humaine, de douleur d'être et implorant par de chamaniques incantations gutturales un feu libérateur, objet d'adulation halluciné, une attendue et purificatrice auto combustion, ultime fuite face à ce monde fou et absurde en train de s'auto digérer.

Un fauteuil partiellement consumé au centre scène, puis le voilà, le sujet, catatonique, immobile, minéral, avec une voix de trépassé. Le surplombant au sommet d'une tour blanche, comme un hôtel sacrificiel, une nurse-pompiste psychédélique l'observe via une fenêtre, comme un cobaye de laboratoire. Puis côté cour, sur un praticable latéral haut d'environ un mètre, un scientifique apparaît à travers d'une semi-transparence sombre. Tous deux en poses fixes, zombiesques somnambules possédés, s'exprimant en fixant un ailleurs inquiétant au milieu de cette séance de voyeurisme expérimental morbide.

Les élucubrations du consumé sont montrées en alternance avec des dérives didactiques et historiques proférées par les deux autres caractères, une analyse mystico-scientifique du phénomène de la combustion humaine spontanée. L'ensemble est plutôt brillamment supporté par diverses projections et jeux d'ombres et une trame sonore schizoïde en mantras incantatoires parfaitement dans le ton; du visage profané du suicidaire filmé en système de vision nocturne et apparaissant en halos verdâtres avec ce regard sans âme, les pupilles vides, en passant par ces inquiétantes photographies trafiquées de divers cas de C.H.S dignes des meilleures feuilles de chou à potins, sans oublier cette ombre, qui au moment ultime semble s'échapper et s'envoler. L'ensemble est rendu de façon impeccable par les comédiens.

Une pièce qui s'illustre pour ses incroyables qualités techniques et cosmétiques, sans aucun doute un complexe et exigeant travail précis et minutieux pour le personnel, avec une « cue sheet » intense et l'angoisse de la défaillance technique d'un des multiples dispositifs essentiels à la réussite de la pièce. Certainement du bon travail, à part ce son qui semblait calibré pour le stade olympique.

Comme un petit bijou, statique, beau, mais inutile, avec des propos philosophiques décoratifs, dans les mêmes tons de couleurs que la scénographie. Du techno-théâtre esthétisant : passé la fascination des premiers instants, on cherche la substance, la moelle, et au niveau du texte divers procédés de répétition lassent, tant au niveau du soliloque de l'homme combustible que de l'exposé, comme réagencer différemment toujours les mêmes vêtements. Reste un bel objet théâtral finement ciselé, bien rodé et orchestré avec toute la précision d'un rite funéraire: certains resteront accrochés au "buzz" technotronique, d'autres chercheront la sortie...
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C.H.S. (Combustion humaine spontanée)

Une coproduction du collectif Cinaps et du Théâtre Péril

Texte et mise en scène par Christian Lapointe

Assistance à la mise en scène : Adèle Saint-Amand
Scénographie : Jean-François Labbé
Éclairages : Martin Sirois
Projections : Lionel Arnould
Musique : Mathieu Campagna

Distribution : Sylvio-Manuel Arriola, Maryse Lapierre et Christian Lapointe

Au Théâtre d'Aujourd'hui (salle Jean-Claude Germain), du 9 au 27 octobre 2007

mardi 9 octobre 2007

Les Quatre Morts de Marie - Théâtre Porte Moi

Par Yves Rousseau

Cuisine, table, évier, puis ce bruit d'eau s'écoulant. En arrière-scène, une toile de fond traverse le mur, peinte aux couleurs de la naïveté, belle d'enfance rêveuse, les yeux écarquillés de magnifique, de beau, de pastel, d'émerveillements, de cerfs volants vers le bleu infini des milles espoirs, comme cette petite Marie, espiègle et pétillante, sautillant, munie de ses beaux souliers magiques, avec entrains sur la marelle de cette vie qu'elle découvre.

Combien long ça peut vivre un humain, de demander la petite à sa mère, femme usée, fatiguée, cannibalisée par la vie et ses cruelles vacuités d'amour? Marie souhaite défier la mort, découvrir, aimer, vivre pour toujours! Mais la vie ne l'entend pas de cette oreille. Délaissée par sa mère, pourtant aimante même au travers de ses douleurs, en quête de ce père brisé, absent, évanescent, Marie la conquête, Marie la découverte, Marie la blessure, Marie la vulnérable s'embarque sur un bien frêle esquif, la petite voile de la quête de soi, de l'autre, gonflée par le vent de la tempête existentielle, du désir d'absolu, du vrai sur mer de la grande solitude de la vie. Comme une eau de tristesse, comme des larmes de douleur, comme ces gouttes de vie qui s'écoulent et nous échappent.

De l'adolescence Plateau de la branchouille-illusion, miroirs aux alouettes de la sensation d'être, vendeuse de souliers, la vie en cri, en coup de poing, en passant par l'âge adulte en extrême opposée, dans le confort de l'indifférence banlieusarde, payée pour dormir sa vie dans une « plénitude » en forme de lobotomie du senti, de l'être, Marie le grand coeur frotte son âme belle, surréelle et d'un onirisme sans fond sur les récifs de la petite vie.

Quand le réel défie le songe, quand la quête du vrai, du soi semble se perdre dans les tours et détours d'un labyrinthe de vacuité, quand notre vie s'enlise dans le prévisible de la médiocrité de la routine de notre magnifique société en forme de télé-novelas d'après-midi sur fond de musique de centre-d'achat, quand l'arrière-plan des espoirs d'amour et de vie de la toile impressionniste éclatante se transforme en décor de bureau, de cuisine beige et brun... Qu'est-ce qui importe le plus dans la quête, devant l'absurdité de la vie, le résultat, ou la démarche, trouver ou chercher, avancer, même sans savoir vers où ?

Bercé par la magnifique musique méditative et impressionniste de Hubert Langelier, un texte intelligent, sensible, qui jette un regard tout en humilité sur le destin et la vie, par lequel on se reconnaît et on sent facilement interpellé avec douceur, d'une belle poésie, d'une sublime féminité dans sa façon d'exister, comme un doux et profond spleen d'espoir, malgré tout, voila ce que nous livre ici Carole Fréchette. Les comédiens, brillamment dirigés par Jean-François Poirier, s'abandonnent au propos et aux personnages avec grande humilité, un jeu habité, vibrant et fraternel. Annie Lemarbre, qui occupe la scène tout le long, fait évoluer son personnage de façon ahurissante de justesse, de l'enfance à l'âge adulte, appuyée par de simples changements de costumes (un bon travail de Noémi Poulin) faits par ses compères, comme une poupée avec qui la main géante de la vie jouerait. Sofi Lambert est particulièrement vrai dans ce rôle de la mère brisée, qui semble porter tout le fardeau du monde. Luc Pilon offre des moments vibrants dans le rôle spectral du père, comme un revenant. Hugo Laflamme est impayable en tronche complètement dissociée dans cette scène affreuse d’alone toguether grinçant de vérité cynique dans la portion adulte de la vie de Marie, une scène de réception marinant dans la vacuité la plus profonde de la non-communication des êtres. Finalement, Antoine Portelance joue avec ferveur, tout en nuances, de l'enfance à l'âge adulte, les Pierrot, Pierre et compagnie, garçons peuplant l'univers affectif de Marie.

Après quelques représentations, divers petits ajustements liés à la scénographie, au ton et à l'expression ont pratiquement éliminé quelques détails importuns, donnant le poli final d'une pièce qui a vraisemblablement presque complètement trouvé son rythme. Ma seule réserve majeure est liée à cette susmentionnée scène de réception (une portion importante de la pièce), trop lente, qui, si je peux me permettre bien humblement, gagnerait en truculence absurde, en ironie en étant plus ramassée, plus rythmée, du tac au tac, car nous avons ici ce qui m'a semblé être la seule longueur digne de mention de la pièce.

Droit au coeur, une belle réussite pour le Théâtre Porte Moi.


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Les Quatre Morts de Marie, une production de la cie de théâtre Porte Moi

À l'Espace Geordie, du 2 au 13 octobre, Rés.: 514 699-3301 ou 514 523-3303.

Un texte de Carole Fréchette
Une mise en scène de Jean-François Poirier
Assistante à la mise en scène, Florence Lelièvre Larochelle
Régie par Damien Auger
Éclairages de Sylvain Bédard
Conseillé scénographique: Jean Bard
Costumes et accessoires de Noémie Poulin
Musique de Hubert Langelier
Toile de fond peinte par Guillaume Seff

Avec Hugo Laflamme, Sofi Lambert, Annie Lemarbre, Luc Pilon et Antoine Portelance.

lundi 8 octobre 2007

Laine sans moutons - Théâtre Officiel del Farfadet

Par Yves Rousseau

Dans le contexte d'une journée électorale digne de la farce, divers événements en parallèle sont liés : une drag-queen trash (Jean Turcotte), s'apprête à recevoir le prix de la meilleure comédienne de l'année et à animer l'événement; une chômeuse adepte du « communautaire » (Marie-Josée Forget) mène sa propre action révolutionnaire en enlevant le candidat à la présidence (qu'on ne voit jamais); dans la résidence de ce dernier, un jeune homme, nouvel électeur dubitatif désireux de jauger les futurs régnants, s'introduit dans la résidence de l'épouse. La jeune femme s'enfuit dans une voiture pensante et parlante avec le politicien, drogué, dans une caisse de contrebasse, pendant que le jeune homme disserte avec la première dame. Tous finiront de façon rocambolesque par aboutir à cette soirée gala animée par la drag, y compris la dame laissée pour morte dans une énorme valise.

Un mur arrière, des points d'entrée côté cour et jardin, puis une fenêtre centrale à même ce mur par laquelle on voit un volant (pour suggérer la voiture), voila une scéno assez dépouillée, mais efficace, se prêtant bien a la suggestion avec ces atmosphères lumineuses et interventions sonores correctes berçant les errances de nos jeunes moutons révoltés, vêtus d'affreux costumes laineux grotesques et blanc style néo-secte-poncho-granola-ponpon-macramé. L'ensemble de cette fable opposant moutons et loups, s'ironise sur fond musical utilisant toutes les formes existantes de l'air bien connu "Guantanamera" qui était à l'origine, on nous le rappelle dans le programme, un air révolutionnaire.

Mondialisation, dépersonnalisation de l'individu et abrutissement de masse, solitude moderne, chute des démocraties manipulées par la force montante du corporatisme, montée du faux, du synthétique, déclassement des travailleurs et remplacement du vrai par la machine, entre autres: le texte de Jean-Françcois Caron trouve sa force dans une série de punch-line décapantes mises dans la bouche des personnages, y compris, à mot à peine couvert, le procès du merveilleux milieu artistique, passé à tabac par le « bitchy-bitchy ya-ya-ya » de la drag.

D'intéressants solos par les personnages composent la majeure partie de la pièce, truculente de sous-entendus politiques, mais ces arias souffrent de longueurs ; un peu drabe, peu de relief au niveau de l'expression chez le jeune homme; très enchevêtré et complexe pour le rôle de la jeune femme avec la comédienne qui, tout en offrant de bons moments, butte à quelques reprises sur son texte pendant une longue et complexe tirade (bon, c'était la première...); puis la finale avec la drag trash et savoureuse, impayable mais s'étirant avec une trop grande répétition d'effets.

En terme de mise en scène, un découpage aurait sans doute rendu ces solos plus faciles à suivre (et à rendre), et simplifié la tâche des comédiens, qui s'en tirent quand même bien, compte tenu de certains aspects assez, disons atypiques de la construction, de ce texte "légèrement" expérimental.

Là où la pièce prend littéralement son envol, c'est au niveau des dialogues, brillants, jouissifs, rythmés, et bien rendus; cette emmerdante voiture pensante qui cause, sauce gourou new-age, et la jeune femme prise dans la course folle et hystérique du quotidien; puis particulièrement cette scène entre l'adolescent et le personnage de Mme Baril, qui est fan-tas-ti-que dans ce rôle de grande bourgeoise machiavélique, mégalomane et grandiloquente (avec ce magnifique de costumes de Diva, une conception de Hélène Soucy), adorablement manipulatrice, confrontant le jeune idéaliste désabusé à une vision cynique, arriviste de la vie, surfant sur la vague du mercantilisme néo-libéralisant avec la plus ironique des parodies sociales.

Sous des allures de comédie faussement légère, mais en fait très pertinente dans son propos, une pièce de franche rigolade qui nous fait certainement passer un bon moment.

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Une coproduction Tof et Urbi et Orbi

Texte de Jean-François Caron
Mise en scène de Martin Desgagné
Assistance et régie de Lison Laplante
Costumes de Hélène Souci
Son par Éric Forget
Éclairage de Erwan Bernard
Scénographie de Simon Guilbault
Accessoires par Julie Measroch

Avec Alexandre Mérineau, Marie-Josée Forget, Chantal Baril et Jean Turcotte


Au théâtre Prospero, du 1 au 20 octobre

vendredi 5 octobre 2007

Conquérant de l'inutile - Théâtre du Vertige

Par Yves Rousseau

Montagne, puis maison. Sur la scène, un praticable en planche, rappelant un quai, avec en arrière-plan un immense écran blanc. Côté cour, un autre écran, plus petit, et un escalier vers l'ailleurs sans limites de l'imaginaire. De grandes draperies blanches seront tantôt suspendues, stratégiquement agitées, comme tempête de neige symbolique et blancheur éclatante de l'altitude, puis de magnifiques projections montreront de stupéfiants paysages de Patagonie . Sous de subtils effets d'éclairages et de son, l'ensemble suggère  résidence  ou sommet inaccessibles, en l'occurrence celui du Cerro Torre.

J'ai cent ans, qu'est-ce que je fais, je m'arrête ou je continue? Le temps, l'âge, la routine, voilà l'ennui suprême pour tous les existentialistes de la grimpe, les funambules d'un absolu dérisoire, de la quête fondamentale et inutile, de la quête de soi et de la quête de sens dans le non-sens. Quiconque a fréquenté la montagne, même les modestes, connaît ce sentiment intense, magique, unique, cette impression d'être, de toucher l'essentiel, cette rencontre particulière avec la vie. Quiconque a fréquenté les êtres hallucinés d'extrême (comme révélateur) et d'absolus qui la fréquentent, connaissent le spleen particulier de l'après, dans le mal-être du quotidien, la routine du « parce qu'il le faut bien », dans l'attente de la prochaine grimpe. High and crash.

Mais quand le temps a fait son œuvre, que cette fois prochaine ne semble plus vouloir se matérialiser? Voilà la situation du personnage interprété par Gilles Pelletier :  le désespoir du plus jamais, dans le questionnement du pourquoi continuer. À cet effet, la chorégraphie dramatique initiale de monsieur Pelletier, faite d'errance, de solitude torturée, d'hésitations, de recroquevillement est saisissante. Sans un mot, tout est là, la table est mise.

Mais soudains, voila le petit-fils jeune homme tout en admiration et en questionnement, celui par qui le grand-père rouvrira le grand livre du récit de sa vie, grappillant les morceaux de cette mémoire qui fuit : en juxtaposition, amour, femme, conquête, sa plus grande, l'invincible Cerro Torre.

Le nez dans le journal de bord de l'expédition, monsieur Pelletier donne vie au personnage avec toute la subtilité de jeu d'un très grand comédien. L'expression est profonde, subtile, toutes les paroles et toutes les action sont habitées, investies et porteuses d'un univers d'émotion. Il est appuyé par Sébastien Frappier dans le rôle du petit fils, un « straight man » dramatique qui compose un personnage débordant d'un intarissable enthousiasme tout en question (prétexte, évidemment, au récit): quoique correct, ça pourrait être un peu plus modulé.

Les réminiscences sont illustrées par des dérives-pédagogiques et métaphoriques : dans le rôle du montagnard-narrateur de service, André Frappier assume une portion poético-didactique, instruisant le public sur les divers aspects techniques du défi d'escalade, puis sur cette peuplade autochtone disparue, plus ou moins mise en relation avec le destin du grand père. Le ton m'a semblé assez tonitruant, assez professoral, parfois sec et claquant, en contretemps avec l'ensemble, dans des transitions qui m'ont paru parfois embarquer et enterrer les portions initiales des enchaînements du caractère principal. L'image du tango entre ce narrateur montagnard, et cette femme-montagne, enjôleuse, sauvage et imprévisible pourrait sembler quelque peu galvaudée, mais cet "esprit" de la montagne est heureusement incarnée avec beaucoup de finesse par la danseuse et chorégraphe Mylène Pelletier. Vêtue des magnifiques costumes de Danielle Ross,  elle contourne  par la richesse de son langage corporel le piège réductionniste et stéréotypé de la belle fille de service avec quatre lignes de texte, là pour faire des « steppettes » et des sourires charmants pendant que ces messieurs parlent...

L'ensemble est habillé des éclairages de Pauline Scrosati (subtil découpage de couleurs et d'intensité) et par la vibrante musique de Christian Frappier. On passe, malgré les incongruités, un moment magique, suspendu aux ailes du récit de Monsieur Pelletier.

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Une création du Théâtre du Vertige

Texte de André Frappier
Mise en scène de Paolo de Paola
Scénographie de Maurice Day
Éclairage de Pauline Scrosati
Costumes de Danielle Ross

Avec Gilles Pelletier, Sébastien Frappier, Mylène Pelletier et André Frappier

25 septembre - 13 octobre, salle Fred-Barry