Par Yves Rousseau
Une jeune compagnie, le Théâtre du Frèt, leurs fondateurs, Alexandre l'Heureux et Léa Traversy (promotion 2007, jeu, ENT), puis la volonté de faire réfléchir, de gratter le vernis, de dénoncer, montrer: où en sommes-nous, humains, et où s'en va-t-on ? Ensuite, ô coïncidence, voilà le Programme de Leadership Artistique et Culturel, permettant aux finissants éligibles de présenter des projets théâtraux novateurs incluant une portée sociale. Puis le désir de rencontrer, de confronter, évoluer. Et voilà: une collaboration impliquant trois diplômés de l’E.N.S.A.T.T , Maxine Cella, Myriam Le Chanoine et Simon Pierre : métissage culturel, échange artistique, et on parle même d'un nouveau partenariat éventuel avec l'institution...
Ne reculant devant aucun sacrifice pour l'art, dans un pur esprit d'abnégation, nos braves artisans iront même jusqu'à traverser l'atlantique afin de représenter le spectacle en France. Le choix de l'œuvre? « Les larmes de l'aveugle », de René de Obaldia, ironique et presque cynique vision kaléidoscopique de la fourmilière humaine, mosaïque schizoïde d'événements concomitants, la « vision » sonore hallucinée d'un non-voyant, qui seul semble « voir » cette implacable course pour la survie, ce bain de solitude urbaine, d'individualisme sourd et aveugle, cette dysfonctionalité absurde.
Une pièce spécifiquement écrite pour la radio, œuvre de commande écrite en 1964. À la lecture du texte, un méta personnage s'impose, unique sujet des didascalies, le bruit, ensembles de textures sonores contextuelles et événementielles. Défis de taille, matérialiser l'action, puis s'auto diriger, pas de metteur en scène. Cinq semaines, cinq comédiens, moyens et temps limités, puis, imaginez, dix-neuf personnages dans un texte qui impose, par son rythme des transitions très rapides d'un caractère et d'un tableau à l'autre.
Dans son argument précédent le texte, Obaldia présente sa vision de la pièce : larmes, imprécations, dénonciations des cercle vicieux de bêtise par l'aveugle se faisant voyant de ce monde extérieur composé d'êtres sombres, sans vision, sourds les uns envers les autres, assourdis dans ce boucan perpétuel, flash de microcosmes enchevêtrés défilant à toute allure. Dieu de pacotille mercantilisé à outrance, automobilistes injurieux, pute, couple se rendant voir les Mongols, "la dernière œuvre de Torfetti", bien pensants de tout acabit, et puis le Bruit : sur la place face à l'Opéra et au boulevard, demandant à traverser ce Styx, l'aveugle, dérangeant olibrius qui finira par se faire coffrer, sous les invectives et à la grande satisfaction des automates de l'abrutissement.
La scénographie (Benoit Grégoire), sobre et efficace suggère plus qu'elle ne montre, laissant place à l'imaginaire: en arrière-scène des paravents à panneaux multiples, semi-translucides selon l'éclairage (qui joue ici un rôle capital question ambiance et découpage de l'espace, excellent travail de Marcin Bunar), avec quelques ouvertures par lesquelles les personnages pourrons émerger, puis ce passage clouté que tente de traverser l'aveugle, en bande de vinyle transparent au centre-scène.
"Je suis aveugle, je voudrais traverser " de lancer, juché dans les estrades, l'aveugle (Simon-Pierre Ramon, très juste), sous les ricanements et invectives des conducteurs; une longue descente symbolique, dramatique et solennelle qui ne trouvera son aboutissement qu'avec la fin de la pièce et donnant, par alternance, prétexte à une série de tableaux surréels et hirsutes de truculences à saveur d'humour noir, caustiques et grinçants : vieillard radotant son passé perdu, égaré de souvenirs; prédicateur machiavélique à l'expression sardonique et dont chaque réplique est un verset iconoclaste (Seigneur, prenez pitié de votre image !), exécutant ses offices sous un éclairage de red light par le truchement d'un homme de main à qui il souffle le texte par interphone, posant, fat ,vénal et imbu comme un gros chat gâté (une brillante trouvaille de mise en scène, excellents Maxime Cella et Alexande l'Heureux). Alléluia! Ce jeune soldat, errant sur le champ de bataille, ne voulant mourir à vingt ans; cette affreuse bonne femme médisante, sur ce fauteuil roulant surmonté d'un abat-jour, coiffe parfaite de l'étroitesse d'esprit et de la petitesse du cœur (brillante Léa Traversy); le couple BCBG s'interrogeant sur ce maudit opéra de Torfetti, omniprésent; la jeune femme qui se croit toujours seule, et j'en passe. Le tout comme une tornade, tourbillon récurrent et halluciné éclatant en tout sens comme du mais soufflé et se terminant par une réplique de la jeune femme qui en dit long sur l'État des lieux: "je ne sais pas ce qui se passe, je me sens encore plus seule que tout à l'heure ". Alone together...
Le défi casse-gueule s'avère bien réussi, le rythme soutenu et étourdissant tient en haleine. Les multiples personnages joués par chacun des acteurs trouvent identité, vie, et ce malgré les enchaînements très rapides (petit tour en arrière-scène, parfois un nouvel accessoire, puis on se recompose, une ou deux secondes et bing, retour sur scène) par des gestus, expressions, transitions d'éclairages, zones d'occupations identifiées : dans le dernier tiers, le tempo accélère, de nouveaux personnages surviennent (policiers) et les transitions se font alors instantanément, en une fraction de seconde, compliquant la fluidité du « récit », mais ça reste cohérent. La trame sonore est efficace, dans l'esprit des didascalies, mais elle laisse peu de traces et aurait pu occuper un espace encore plus envahissant, écrasant, comme dans l'esprit de l'oeuvre.
Très intéressant, ahurissant de vérités ironiques sur notre monde magnifique...
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Une production du Théâtre du Frèt
Un texte de René de Obaldia
Mise en scène collective
Assistant à la mise en scène Guillaume-Campeau-Vallée
Direction technique par Pierre Savoie
Régie par Justine Chrétien
Éclairages et son par Marcin Bunar
Scénographie et costumes de Benoît Grégoire
Avec Maxime Cella, Myriam Lechanoine, Alexandre l'Heureux, Simon-Pierre Ramon et Léa Traversy.