Nous sommes au Pérou en 1988. Les politiques monétaires et économiques désastreuses du gouvernement de Alan Garcia, axées sur le contrôle des taux de change et l'émission de monnaie, ont plongé le pays dans une profonde récession économique avec un taux d'inflation dépassant l'imagination. Nationalisations vaseuses, écroulement des services publics, corruptions, appauvrissement accéléré de la population. Les actions terroristes du Sentier Lumineux atteignent leurs paroxysmes pendant cette période, et la réaction gouvernementale est musclée, et souvent gratuite : des rafles aveugles et toute une série de massacre de population civile. En plus, des conflits frontaliers avec les états voisins ont lieu. Il y a un rationnement des denrées et le couvre-feu est décrété et qui l'outrepasse risque sa vie, cet étudiant s'étant risqué dehors ne s'est-il pas fait abattre hier...
Un quartier de classe moyenne, la nuit tombe. Une alarme domiciliaire sonne. La voisine (Stéphanie Julien) se précipite chez Mme Agusta (Anne Maude Fleury) afin de faire cesser le boucan. Puis elle retourne à son logement pour constater que son époux a pris la poudre d'escampette, la laissant sans clé, la maison verrouillée. Horreur, elle doit revenir quémander asile a mme Agusta, car c'est le couvre-feu. Prise. Huit clos. Avec ce monde extérieur menaçant, violent, jamais montré, mais suggéré. Et où chacun semble fuir la réalité selon sa propre fiction, ses propres illusions.
Un build-up, une marmite bouillante dont le couvercle menace de sauter. Mais comment? Par la fuite de chacun, fuite en perpétuelle collision avec celle des autres, rebondissant vers l'intérieur sur cet extérieur-mur clos et dangereux. L'hôtesse, d'une anxiété, d'une angoisse quasi hystérique canalisée dans cette tonitruante course vers la sauvegarde des apparences, le « se faire croire que rien n'a changé », essayant de rassembler les morceaux de son quotidien et jouer son rôle de mère, courant de gauche à droite, bricolant ici un sandwich tomate-margarine (il n'y a plus rien d'autre, car les denrées se font rare et les files sont longues), rêvant là d'un vrai café au lait. Une perpétuelle course, une haletante fuite vers l'avant, surchargeant son univers déjà oppressant de sa lourde et déchirante présence. La nuit, elle hurle dans son sommeil, puis chaque petit désastre enfonce le clou de sa démence annoncée, de la décomposition progressive de son précaire équilibre : l'électricité qui manque, les excréments qui se retrouvent dans l'eau du robinet, les bruits extérieurs paniquants. Puis la voisine, féminine, fluide, sensible, qui tarde à réaliser son cocufiage et son abandon, complètement ahurie et désorganisée, attendant en vain un téléphone, sous le regard goguenard de ses hôtes, qui semblent savoir tout ce qu'elle ignore à propos de cette histoire, lui envoyant à la gueule, sous une fausse politesse de circonstance, une réalité qu'elle peine à accepter. Puis les deux ados en pleine crise, complètement indifférents et blasés des états de leur mère, une banalité prévisible à leurs yeux, routine: Agustin, punk cynique avec sa guitare électrique, chantant sur quelques accords destroy les vérités de chacun, rêvant évidemment de devenir une vedette rock et foutre le camp ailleurs, et sa soeur « grichepette », ironique et cynique, tous deux semblent prendre beaucoup de plaisir à faire de faux appels de terroristes à leur école afin de pouvoir sécher leurs cours. Brassez le tout, ajoutez-y ce vin de contrebande, que tous avaleront goulument, plusieurs bouteilles, saupoudrez le tout d'insomnies ivres, avec comme ultime refuge ces télés-novelas insipides (comme ici au Québec, on se réfugie beaucoup dans la télé, les fictions médiatiques) entrecoupées de flashs d'informations rapportant tueries (celle d'Accomarca , 47 morts), désastres , puis électrifiez le tout de ces chassés-croisés de l'illusion et du dépit...
Ça donne quoi? Des êtres humains comme nous, avec les mêmes préoccupations, les mêmes intérêts. Un presto, une cloche de verre pressurisée, un milieu fermé, le tout étant pourtant paradoxalement assaisonné d'un humour fataliste. On sent bien ce qu'ont vécu des êtres sensibles; assiégées et poussées dans leurs derniers retranchements par la peur, les âmes cherchent la fuite. On sent cette oppression, on cherche notre air. En ce sens, certes pas une pièce légère, mais une tragicomédie captivante laissant filtrer tout un contexte socio-politique et la réalité existentielle d'un peuple. Ça pourrait être nous...
Dans les premiers moments de la pièce, j'observais dubitativement cette scénographie représentant l'intérieur d'un appartement aux murs rose poudre (quelle ironie!), et puis ce côté incroyablement chargé du personnage d'Agusta, pour finalement rapidement réaliser que cela était nécessaire. Nous devions vivre, partager, sentir cette incroyable pression, cet état de siège latent, ce malaise. En ce sens, l'énergie tonitruante, hystérique et désespérée (avec ces regards globuleux et obsessifs d'un bizarroïde étouffé) qu'Anne Maude Fleury insuffle à son personnage , avec une force décoiffante (vraiment), est essentielle à ce build-up, et est la base même de ce huit-clos. Stéphanie Julien aborde son personnage de femme délaissée avec grande sensibilité, délicatesse, un jeu raffiné dans lequel elle s'abandonne à son interprétation et fait preuve d'une grande écoute et générosité. Maxime Desjardins est craquant dans ce rôle d'ado hyperactif et en complète réaction, une interprétation solide et convaincante. Finalement, la jeune Marilyn Bastien se tire bien d'affaire dans ce rôle d'adolescente, parfaite distribution pour elle, qui a pratiquement l'âge du personnage, ce qui lui permet d'aborder le caractère avec réalisme et naturel.
L'action retient l'attention, dans un dantesque ballet bien orchestré par Francesca Gosselin (élevée ici, mais de mère péruvienne et de père québécois), avec le mérite d'aborder de préoccupantes réalités humaines.
Un bon départ pour la jeune compagnie Tress.
Bruit, un texte de Mariana de Althaus
Une production du Théâtre Tress
Traduction et mise en scène par Francesca Gosselin
Avec Anne Maude Fleury, Stéphanie Julien, Maxime Desjardins et Marilyn Bastien
Scénographie de Richard Bastien
Trame sonore Pascal Pilon
Son Maxime Desjardins
Du 17 au 28 juillet 2007, du mardi au samedi, à 20h
À l’Espace la Risée Montréal
1258 Bélanger(métro Jean-Talon)
