lundi 23 juillet 2007

Théâtre - Bruit - le Théâtre Tress

Par Yves Rousseau

Nous sommes au Pérou en 1988. Les politiques monétaires et économiques désastreuses du gouvernement de Alan Garcia, axées sur le contrôle des taux de change et l'émission de monnaie, ont plongé le pays dans une profonde récession économique avec un taux d'inflation dépassant l'imagination. Nationalisations vaseuses, écroulement des services publics, corruptions, appauvrissement accéléré de la population. Les actions terroristes du Sentier Lumineux atteignent leurs paroxysmes pendant cette période, et la réaction gouvernementale est musclée, et souvent gratuite : des rafles aveugles et toute une série de massacre de population civile. En plus, des conflits frontaliers avec les états voisins ont lieu. Il y a un rationnement des denrées et le couvre-feu est décrété et qui l'outrepasse risque sa vie, cet étudiant s'étant risqué dehors ne s'est-il pas fait abattre hier...

Un quartier de classe moyenne, la nuit tombe. Une alarme domiciliaire sonne. La voisine (Stéphanie Julien) se précipite chez Mme Agusta (Anne Maude Fleury) afin de faire cesser le boucan. Puis elle retourne à son logement pour constater que son époux a pris la poudre d'escampette, la laissant sans clé, la maison verrouillée. Horreur, elle doit revenir quémander asile a mme Agusta, car c'est le couvre-feu. Prise. Huit clos. Avec ce monde extérieur menaçant, violent, jamais montré, mais suggéré. Et où chacun semble fuir la réalité selon sa propre fiction, ses propres illusions.

Un build-up, une marmite bouillante dont le couvercle menace de sauter. Mais comment? Par la fuite de chacun, fuite en perpétuelle collision avec celle des autres, rebondissant vers l'intérieur sur cet extérieur-mur clos et dangereux. L'hôtesse, d'une anxiété, d'une angoisse quasi hystérique canalisée dans cette tonitruante course vers la sauvegarde des apparences, le « se faire croire que rien n'a changé », essayant de rassembler les morceaux de son quotidien et jouer son rôle de mère, courant de gauche à droite, bricolant ici un sandwich tomate-margarine (il n'y a plus rien d'autre, car les denrées se font rare et les files sont longues), rêvant là d'un vrai café au lait. Une perpétuelle course, une haletante fuite vers l'avant, surchargeant son univers déjà oppressant de sa lourde et déchirante présence. La nuit, elle hurle dans son sommeil, puis chaque petit désastre enfonce le clou de sa démence annoncée, de la décomposition progressive de son précaire équilibre : l'électricité qui manque, les excréments qui se retrouvent dans l'eau du robinet, les bruits extérieurs paniquants. Puis la voisine, féminine, fluide, sensible, qui tarde à réaliser son cocufiage et son abandon, complètement ahurie et désorganisée, attendant en vain un téléphone, sous le regard goguenard de ses hôtes, qui semblent savoir tout ce qu'elle ignore à propos de cette histoire, lui envoyant à la gueule, sous une fausse politesse de circonstance, une réalité qu'elle peine à accepter. Puis les deux ados en pleine crise, complètement indifférents et blasés des états de leur mère, une banalité prévisible à leurs yeux, routine: Agustin, punk cynique avec sa guitare électrique, chantant sur quelques accords destroy les vérités de chacun, rêvant évidemment de devenir une vedette rock et foutre le camp ailleurs, et sa soeur « grichepette », ironique et cynique, tous deux semblent prendre beaucoup de plaisir à faire de faux appels de terroristes à leur école afin de pouvoir sécher leurs cours. Brassez le tout, ajoutez-y ce vin de contrebande, que tous avaleront goulument, plusieurs bouteilles, saupoudrez le tout d'insomnies ivres, avec comme ultime refuge ces télés-novelas insipides (comme ici au Québec, on se réfugie beaucoup dans la télé, les fictions médiatiques) entrecoupées de flashs d'informations rapportant tueries (celle d'Accomarca , 47 morts), désastres , puis électrifiez le tout de ces chassés-croisés de l'illusion et du dépit...

Ça donne quoi? Des êtres humains comme nous, avec les mêmes préoccupations, les mêmes intérêts. Un presto, une cloche de verre pressurisée, un milieu fermé, le tout étant pourtant paradoxalement assaisonné d'un humour fataliste. On sent bien ce qu'ont vécu des êtres sensibles; assiégées et poussées dans leurs derniers retranchements par la peur, les âmes cherchent la fuite. On sent cette oppression, on cherche notre air. En ce sens, certes pas une pièce légère, mais une tragicomédie captivante laissant filtrer tout un contexte socio-politique et la réalité existentielle d'un peuple. Ça pourrait être nous...

Dans les premiers moments de la pièce, j'observais dubitativement cette scénographie représentant l'intérieur d'un appartement aux murs rose poudre (quelle ironie!), et puis ce côté incroyablement chargé du personnage d'Agusta, pour finalement rapidement réaliser que cela était nécessaire. Nous devions vivre, partager, sentir cette incroyable pression, cet état de siège latent, ce malaise. En ce sens, l'énergie tonitruante, hystérique et désespérée (avec ces regards globuleux et obsessifs d'un bizarroïde étouffé) qu'Anne Maude Fleury insuffle à son personnage , avec une force décoiffante (vraiment), est essentielle à ce build-up, et est la base même de ce huit-clos. Stéphanie Julien aborde son personnage de femme délaissée avec grande sensibilité, délicatesse, un jeu raffiné dans lequel elle s'abandonne à son interprétation et fait preuve d'une grande écoute et générosité. Maxime Desjardins est craquant dans ce rôle d'ado hyperactif et en complète réaction, une interprétation solide et convaincante. Finalement, la jeune Marilyn Bastien se tire bien d'affaire dans ce rôle d'adolescente, parfaite distribution pour elle, qui a pratiquement l'âge du personnage, ce qui lui permet d'aborder le caractère avec réalisme et naturel.

L'action retient l'attention, dans un dantesque ballet bien orchestré par Francesca Gosselin (élevée ici, mais de mère péruvienne et de père québécois), avec le mérite d'aborder de préoccupantes réalités humaines.

Un bon départ pour la jeune compagnie Tress.

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Bruit, un texte de Mariana de Althaus
Une production du Théâtre Tress
Traduction et mise en scène par Francesca Gosselin

Avec Anne Maude Fleury, Stéphanie Julien, Maxime Desjardins et Marilyn Bastien

Scénographie de Richard Bastien
Trame sonore Pascal Pilon
Son Maxime Desjardins

Du 17 au 28 juillet 2007, du mardi au samedi, à 20h

À l’Espace la Risée Montréal

1258 Bélanger(métro Jean-Talon)

Informations et Billeterie 514.274.0229





dimanche 15 juillet 2007

Théâtre d'été - Panique à Longueuil - Le Théâtre du 450

Par Yves Rousseau

C'est l'été, il fait très chaud. M. Arsenault (Ronny Prévost), un professeur d'éducation physique un peu blasé et grognon, attend sa douce dans son petit logement sis au septième étage d'une tour d'habitation. Appel de cette dernière, prise dans un bouchon de circulation: elle sera en retard. En se rendant pour la nième fois sur son balcon crier à ses multiples et insupportables voisins gueulards et bruyants de baisser le ton (amusantes voix de JBG), M. Arsenault claque sa porte patio intempestivement. La poignée tombe, le voici pris à l'extérieur de son logement. Il n'aura alors d'autres choix que de dégringoler d'étage en étage, de balcon en balcon et donc d'appartement en appartement afin de rejoindre le premier étage et le concierge, une odyssée rocambolesque peuplée d'olibrius en tous genres, une suite de truculents personnages campés par Véronique Pascal.



La salle du Bloc Café-Ressources, aménagée en formule cabaret, et un schéma de la scénographie


J'ai schématiquement reproduit la scénographie sur cette photographie. La surface de ce praticable suggére l'intérieur d'un appartement, avec ce demi-mur côté cour comme comptoir de cuisine. Un dispositif de portes coulissantes simple, mais astucieux: pour les scènes d'appartements, on tire de gauche à droite pour obtenir une porte patio coulissante « vitrée » (en vert) donnant sur un « balcon » (avec un petit espace de jeu en arrière-décor), alors que pour les scènes de lobby et de sous-sol, on tire de droite à gauche pour ainsi obtenir une porte opaque d'ascenseur, le muret devenant alors le bureau d'une réceptionniste, ou encore la cache du marionnettiste, nous verrons pourquoi plus loin. À chaque nouvelle station de la dégringolade de M. Arsenault , le nouveau personnage est introduit par un machiniste, brève description tracée à la craie sur le mur noir (6e, madame unetelle) puis changement d'accessoires pour la nouvelle scène. Les éclairages sont simples mais efficaces, soutenant bien les divers contextes suggérés, et l'utilisation de gélatines (couleurs) permet de donner un peu plus de relief à un décor monochrome. Les deux colonnes frontales supportant la « toiture » peuvent légèrement nuire à la vision de certains spectateurs.

RP est crédible et assez amusant dans ce rôle de pauvre hère complètement échevelé et mal rasé, vêtu d'un simple short et d'un vieux gaminet, dépassé et ahuri, tombant d'étage en étage et atterrissant de façon assez cavalière dans les divers appartements, et les effets de perspectives, soit ses arrivées vues au travers du patio situé en arrière-scène sont réussies et déclenchent invariablement l'hilarité. La suite de personnages caricaturaux et archétypaux rencontrés est assez savoureuse et bellement interprétée; certains à prendre au premier degré, amusants, comme la nunuche nymphomane légèrement vêtue, le proprio parano et obsédé par la possession et l'argent, la cantatrice, un genre de Bianca Castafiore insupportable; d'autres semblent posséder un peu plus de profondeur au niveau de leurs définitions et du message, comme ce psy finalement complètement déjanté et pervers dont l'art et les prétentions thérapeutiques sont passés au hachoir par une satire sans pitiée (la psychanalyse comme instrument au service du narcissisme et des projections et désir$ refoulés du thérapeute), cette réceptionniste complètement robotisée, déshumanisée, incapable de considérer le contact autrement qu'au travers des règles absurdes, technocratiques, kafkaesques issues de cet ordinateur qui semble contenir l'ensemble de la vie privée de notre héros (la déshumanisation des contacts et l'intrusion des corporations au niveau de la vie privée et des renseignements personnels amplifiés par l'informatisation). Et surtout ce rat-marionnette, une rencontre d'un onirisme cauchemardesque, imaginez : dans un sous-sol sombre et infernal, trônant, un triomphant rat verbomoteur et érudit, discourant sur les tenants et aboutissants des grands éléments de la pensée et de l'intellectualisme occidental et qui atteindra l'état de grâce, le contact divin après s'être fait occire après une bataille épique avec notre héros.

Le texte, et les choix de mise en scène additionnent l'ensemble d'une utilisation du langage parfois assez originale, dans sa musicalité, son rythme et son contenu : des échanges en pseudo alexandrins avec la diva au langage robotisé de la receprioniste, en passant par le slam du yo-garçon d'ascenseur et les déclamations grandioses et exaltées du rat. L'utilisation de l'espace est en général d'un burlesque bien chorégraphié. De très beaux costumes et marionnettes, recherchés et colorés. Il me semble par contre que la tonalité de soprano utilisée pour les répliques chantées de la cantatrice semble quelque peu dépasser les limites de la tessiture naturelle de l'interprète, une contralto il me semble, et gagnerait à être « descendue » de quelques tons pour donner plus de fluidité et de vraisemblance à l'interprétation.

Une bonne petite comédie d'été, légère agréable et amusante, mais sans être dénué d'intelligence, très bien accueillie par un public rigolard dans un climat de boustifaille assez rabelaisien.


Panique à Longueuil, un texte de René-Daniel Dubois
Une production du Théâtre du 450

Mise en scène de Jean Belzil-Gascon
Scénographie, costumes et éclairages de Mireille Roy
Machiniste, André-Anne Garneau

Avec Ronny Prévost et Véronique Pascale



Le bloc
899, rue Ste-Hélène, Longueuil
Infos: 450.646.6435