Par Yves Rousseau
Le Midi-Minuit est un évènement théâtral annuel regroupant divers artistes de la relève. Il consiste en une suite de présentations de courtes créations regroupées en cinq blocs, vingt-trois au total. Douze heures de théâtre avec quelques pauses. Le tout est organisé par La Société Hétérogène Organique Pluridisciplinaire, La S.H.O.P., sous la gouverne impeccable des comédiens Luc Bouffard, Philippe Cyr et Stéphanie Julien qu'on a eu le plaisir de voir évoluer sur les planches cette saison, dernièrement dans « Les Escaliers du Sacré Coeur» de Copi.
Parmi l'ensemble des courtes pièces, certaines ont particulièrement capté mon attention, soit pour leur qualité de conception et/ou d'écriture et/ou d'interprétation :
Samuii, une création et interprétation de Annie Darisse-Desbiens, Marie-Hélène Gosselin et Dominique Leclerc. Une jeune femme hyper insécure, névrosée et torturée, cherche à réorienter sa vie: cesser de fumer, se relooker, trouver un chum, ne plus tolérer certaines relations vides pour le simple fait qu'elles existent depuis des lustres. Cette relation prend ici la forme d'une ancienne amie du secondaire. Comment le dire, comment aborder? Entre le fantasme, ce qu'on se promet de faire et la réalité, il y a une certaine distance...
On assiste à un intéressant dialogue de sourds, ce tissu d'insignifiances qui nous lient plus souvent qu'autrement aux autres, ceux à qui soit nous n'avons rien à dire, ou soit encore le plus souvent avec qui nous n'arrivons (et qui eux aussi n'arrivent) plus à communiquer. Survient cette itinérante, truculente interprétation, qui s'étend en confidence envers ces deux pures inconnues, un peu désolées. Et pourtant, nos deux protagonistes semblent, époque oblige, pas si loin de cette désespérante solitude moderne. Comme cette jeune femme enceinte qui évite de justesse de se faire écraser en traversant la rue, préoccupée par la lecture d'un article lui annonçant la mort de l'être aimé, fait reçu par les deux autres jeunes femmes avec absence complète d'empathie, écoute zéro.
L'ensemble est bien joué, bien découpé, le texte est intéressant, même si ça reste anecdotique. Particulièrement pertinent au niveau d'un phénomène généralisé de non-écoute, mais plus particulièrement présent chez certains membres de la génération pop-corn, faisant parfois outrageusement preuve de manque d'attention...
I.V.G, (je t'aime moi non plus), auteur et mise en scène, Justine Boulanger, interprètes : Christine Pinard et Frédéric Guay. Psychodrame noir, sombre, désespéré et nihiliste, un méga spleen en forme de no futur suicidaire d'une femme enceinte, le revolver sur la tempe. CP se signale ici avec une interprétation particulièrement intense et assez habitée, et une grossesse vraisemblablement non simulée rajoute au malaise et à la vraisemblance dramatique. Pas pour les jours gris de novembre...
Petite fille, mise en scène de Magali Letarte avec les marionnettistes Jessica Blanchet et Évelyne Fournier. Alors là, ici quelque chose de vraiment bien : le conte de Andersen « La petite fille aux allumettes » transposé en théâtre d'objet. Une scénographie particulièrement soignée illustrant une ruelle. Ce sont les détritus qui incarnent les personnages, la petite fille est une boite de crème glacée vide, la grand-mère une poubelle, et une foule d'accessoires personnifient les divers êtres. Même les costumes des manipulateurs s'intègrent au conte : c'est touchant, drôle, avec ces interventions du cuisinier chinois sortant les poubelles dont les éléments deviennent de nouveaux personnages. Vivant, soigné et bien fait, quelque chose de très intéressant tant pour le milieu scolaire que pour le grand public.
Désir, de et par Élisabeth Locas avec la mezzo-soprano Julie Goupil. Passionaria comico-hysterico dramatique par EL sur fond d'opérette, bellement et puissamment chantée par JG. Que de coffre! Malgré que les propos de la comédienne soient partiellement enterrés, l'ensemble reste amusant, iconoclaste, avec une belle utilisation de l'espace dans une espèce de valse-mazurka enivrée et étourdissante.
Le téléphone de Maxime Cormier. Interprètes; Pierre-Luc Bouvrette et Delphine Delaunay. Sur le ton d'un Feydeau, mais avec une écriture rappelant Jean-Michel Ribes, une comédie légère et absurde portant sur un couple en venant à littéralement s'étriper suite à une série de coups de téléphone anonymes. Bellement interprété.
Vous avez l'heure s.v.p., toujours du même groupe, toujours dans le même ton, une situation absurde rappelant plutôt cette fois-ci Ionesco: un homme s'acharne a obtenir l'heure d'un individu, ce qui donne lieu à un brillant chassé-croisé verbal déjanté, une superbe série de quiproquos , de brillants dialogues et la découverte de ce jeune talent Pierre-Luc Bouvrette.
Pidjone, de et par Marie-Ève Trudel et Philomène Lévesque Rainville. Deux vieilles dames sur un banc de parc puis des pigeons. Péripéties absurdes et truculentes en théâtre de masque, style Commedia dell'arte, drôle, comme quoi les vieilles dames ne sont pas toujours si gentilles, pauvres pigeons...
Les insulaires, auteur, mise en scène et interprète, Anna Beaupré Moulounda. Interprètes; Isabelle Leclerc et Maia Loinaz. Un fait divers, soit une vieille dame retrouvée partiellement bouffée par ses chats plus de trente jours après sa mort, incite trois jeunes femmes à s'interroger sur la profondeur, la vérité des liens qui les unissent à leurs entourages. Et si elles mouraient, que se passerait-il, combien de temps avant que quelqu'un ne s'en rende compte ? Chacune expérimente à sa façon, avec des résultats pas toujours agréables à accepter. Une interrogation pertinente et actuelle sur la vacuité de la présence de nos petites vies insignifiantes, sur l'érosion des liens, l'isolement contemporain. Belle interprétation, avec un rythme qui perd parfois son souffle, mais très intéressant dans l'ensemble.
L'usure des ombres, auteur et mise en scène, Martin Giguère, interprètes; Véronique Gravel-Bouchard et Éric Laprise. À la dérive sur un radeau, un couple pêche les tables de la loi... Une interprétation remarquable, plus particulièrement par Véronique Gravel-Bouchard, une finissante de la promotion 2004 du conservatoire.
Fait de glace, de et par Marianne Marceau et Jean-Philippe Durand. Étudiants en deuxième année du CADQ nous livrent ici deux numéros inspirés de la Commedia dell'arte, mais en joual. Le numéro portant sur le burlesque vol de dépanneur est particulièrement drôle, tordant humour bon enfant.
Du sable dans le coeur, de et par Jean-Pascal Fournier. Un extrait de la fabuleuse pièce « Moi au milieu du monde» : Pat, un yo dantesque qui n'entretient plus aucune illusion sur la vie, dans son centre-sud dans lequel les filles se font aborder par des voitures de banlieusards souvent mariés et respectables, venant vomir leur stupre sur de jeunes femmes toxicomanes se vendant pour vingt dollars, pour ensuite repartir dans leurs riches banlieues. Son minuscule logement de misère, cette misère et cette douleur qui suinte de toute part dans son univers violent, dur, très dur. Sa blonde, aux prises avec sa toxicomanie, qui finira par briser la seule belle chose de sa vie, leur amour, pour se payer une dose, elle qui n'avait jamais fait de passe. Et étranglée de regret, elle commettra l'irréparable. Alors, Pat attrape un de ces maudits exploiteurs (suggéré par une paire de chaussures luxueuses) , l'attache dans son un et demie. Pas pour le tuer. Mais pour ne le relâcher que lorsque son âme sera pleine d'images, de toutes ces images de l'horreur quotidienne, de l'enfance brûlée sur l'asphalte...
Plus de détails sur l'ensemble de cette pièce ici.
Moi, cible de dieu, de et par Jacques Poulin-Denis. Numéro de stand-up complètement déjanté et « raté » par un personnage d'une mauvaise foi exemplaire, sur lequel le mauvais sort semble s'acharner, élégie de l'humour iconoclaste et absurde. Un unijambiste pourvu d'une prothèse se prépare à présenter ses enchainements, mais voilà, rien ne se déroule comme prévu. Sa chaise de spectacle est en réparation et la nouvelle glisse trop, désastre et re-désastre. Ses chorégraphies échouent, car la prothèse fout le camp, le parapluie ne tient pas en équilibre, et l'ensemble est couvert d'une série de prétextes et excuses facétieuses et d'un douteux consommé. La scène de la destruction du parapluie était particulièrement réussie, et presque dangereuse puisque j'ai réussi à éviter un des multiples éclats...
Bianca sans issue, interprètes; Tania Duguay, Étienne Jacques, Martin Roy et Marie-Laurence Lévesque. Un amusant vaudeville aux multiples rebondissements prend son essor quand un mari adultère se prépare à tuer sa femme...
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Midi-Minuit, Rallye théâtral, une production de la S.H.O.P. , troisième édition
Le 9 juin 2007 au théâtre Prospero.