Par Yves Rousseau
Truculent, juteux, festif, déjanté, très rythmé, fine mécanique bien huilée. Un texte écris, conçu et s'assumant intégralement comme étant un vaudeville, un burlesque, sans prétention autre que de nous amuser et nous faire passer un bon moment. La salle croule de rires à répétition et pas à peu près.
Scénographie simple, un décor se voulant par convention, dans le décor : celui vraisemblablement du prochain Feydeau répété par cette troupe. Volontairement surchargé de meubles et accessoires. Trois murs, trois portes. La principale difficulté scénographique rencontrée par Francis Laporte ? Elle se résume, selon ce dernier, par ces trois mots : « des portes solides " !
D'une simplicité candide dans son essence, mais d'une complexité raffinée dans son mécanisme, comme tout bon Feydeau, sans pourtant en être un en tant que tel. En fait, après le décor dans le décor, la pièce dans la pièce. Une habile transposition partielle de « Chat en poche », pièce dans laquelle, suite à une série de quiproquos, un étudiant est pris pour un grand ténor par un nouveau riche fat et imbu qui tente de monter un opéra afin de mettre sa fille en valeur. Ici, la troupe de théâtre tentant de monter ce Feydeau finit par prendre le gars de la ventilation pour un grand et très attendu acteur slave (notre côté colonisé...): l'ouvrier, un simplet pas si fou, alléché par une substantielle enveloppe, décide de jouer le jeu. Cette transposition surfe donc continuellement avec des éléments de la trame de la pièce originale, dans un vaudeville au premier et deuxième niveau qui devient une parodie exacerbée et déjantée du genre : il faut voir Chistian Bégin (fantastique, ne se ménageant pas) en metteur en scène hyperactif, exalté et illuminé donner les directives afin de rendre la scène de poursuite incroyable de ce Feydeau, au travers d'un ballet de claquages de portes, A, B, et C : presque complètement « raté » dans cette « répétition », la scène de poursuite est « involontairement » et « inconsciemment » reprise dans la « réalité » des comédiens de la troupe, déclenchée par un ensemble de malentendus matrimoniaux et de chassés-croisés, et alors « accidentellement » réussie. Une suite totalement endiablée, un ballet comique, étourdissant et surréel.
On s'en donne à coeur joie dans tous les clichés et conventions du genre, dans une surcharge volontairement surfaite d'une grande efficacité, quitte à parfois en beurrer un peu trop épais dans certaines répliques. La définition des personnages me fait immédiatement penser au côté goguenard, bon enfant, grotesque et ironique de Chaplin : le petit monsieur et la grosse dame, la cocotte, le dandy prétentieux, le manuel empesé, la diva grandiloquente et hystérique et ainsi de suite, avec une maitrise n'ayant rien à envier aux ténors (disparus) du genre, Guimond, Pétrie, Ouellette et compagnie. Excellente distribution solide, bien interprété de façon très convaincante, dans une constante valse de l'absurde savoureuse et étourdissante.
En discussion, après la pièce, un commentaire que j'ai trouvé très pertinent d'une comédienne et auteur, Amélie Prévost, sur la place d'une telle pièce dans un théâtre de « création » qui pourrait se résumer par "pourquoi, pour être considéré une création, faut-il absolument qu'une pièce soit un drame, une tragédie", rajoutons une exultation existentielle du mal de vivre, un épandage viscéral du drame humain? J'ai plutôt tendance à appuyer : en effet, une comédie, un vaudeville peut être, au même titre que les autres styles, une création, comme avec ce charmant clin d'oeil à Feydeau. On peut expérimenter en comédie comme dans n'importe quel genre, et même sans tout réinventer, une création reste une création. D'autre part, j'ajoute que faire rire est une entreprise beaucoup plus risquée que l'élaboration d'un propos dramatique, car la ligne séparant l'hilarité de l'indifférence est très mince, difficile à appréhender et fragile.
Ce qui me purge au théâtre c'est le fait de poser des choix condescendants dans la façon de monter un texte, de peur de perde le public, en donnant par exemple des airs de comédie à un texte plutôt dramatique et profond, en tombant dans des conventions simplifiées, soulignées en gras et surlignées en jaune fluo, avec des comédiens contenus dans des conventions de jeux bien en deçà de leurs capacités et leurs registres dramatiques alors que l'ensemble commanderait un traitement plus recherché, plus nuancé. Tout comme l'opposé, soit le texte obscur, le concept nébuleux joué devant 15 personnes interloquées et ahuries d'incompréhension, mais acclamé par une certaine critique qui normalement déteste tout. Mais qu'un texte conçu, voulu et rendu comme un burlesque soit produit et joué selon les règles du genre, aucun problème, au contraire !
Oui, justement, cette portion de "critiques" qui aborderont l'oeuvre avec la même grille d'analyse que pour un drame, reprochant au tout d'être surjoué, les personnages archétypaux et autres radotages habituels: imaginez-vous donc que ces procédés sont inhérents au vaudeville, au burlesque, normaux dans le genre. Mieux vaut un vaudeville qui s'assume, qu'un ersatz de comédie qui tente de conserver certaines prétentions d'éclectisme théâtral, devenant ainsi un sous-Feydeau dilué et édulcoré de bonnes intentions en tentant de ménager le chou et la chèvre. Je ne suis pas surpris de constater lors de discussions avec des groupes d'amateurs de théâtre éclairés et très réguliers ( et même plusieurs artistes...), que à part quelques noms faisant brillamment exception et hautement respectés, un profond dégout semble s'installer envers plusieurs critiques à qui on ne donne plus aucune crédibilité (vous vous demandez si ils ont vu la même pièce que vous....), qui ne portent aux nues que des pièces jouées devant des salles vides et qui semblent laisser complètement pantois même les amateurs les plus aguerris, mais qui descendent systématiquement à peu près tout le reste. Avec pour résultat d'alimenter cette perception erronée du théâtre, avec une image élitiste et snobinarde, cette facilité pour le néophyte à être intimidé et à se sentir incompétent pour aborder cet art: pourtant, il n'en est rien, les gens de théâtre, avec les jazzmans, sont probablement, à l'exception de petites cliques et quelques individus qu'on connait (comme dans n'importe quel milieu finalement), parmi les artistes les plus facilement abordables, affables, et le théâtre c'est pour tout le monde: plus les gens « ordinaires » se l'approprieront, l'habiteront, plus seront poussés à l'extérieur ces quelques poseurs infatués, cette minorité infime qui en pervertit l'image. Et un théâtre, pour peu qu'on brise la glace, c'est un endroit où on se sent particulièrement bien, un peu comme chez soi.
En toute chose un équilibre est bon, et il y a certes une carence, un manque de comédies de qualité (réussies), comme c'est le cas ici avec ce texte original, parfait pour débuter l'été, dans cette mise en scène rocambolesque de Normand D'Amour.
Tordant, amusant, on oublie tous nos soucis et on en sort tout ragaillardis.
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L'air et la chanson ou tout le monde peut jouer Feydeau, un texte de Annie Girard et Amélie Prévost
Mise en scène de Normand D’Amour, assisté de Marie-Hélène Dufort
Costumes de Annie Gélinas
Éclairages de David-Alexandre Chabot
Scénographie de Francis Laporte et Catherine Provost
Son de Mathieu Leduc
avec Christian Bégin, Guillaume Champoux, Mélissa Dion Des Landes, Stéphane Franche, Annie Girard, Louis-Olivier Mauffette et Amélie Prévost.
Du 9 au 26 mai 2007 au Théâtre La Chapelle