lundi 28 mai 2007

Théâtre - Trans-Atlantique - Prospero

Par Yves Rousseau
Nous sommes en 1939 et l'écrivain Gombrowicz arrive en bateau à Buenos Aires et apprend que la Pologne est (presque) envahie. Tous décident de retourner, mais pas Gombrowicz, qui torturé, finit par rester. Sans ressource, il n'a d'autres choix que de chercher emploi et support auprès de la diaspora polonaise locale. C'est le début d'une truculente épopée, le récit de péripéties d'un Gombrowicz devant faire contre mauvaise fortune bon coeur et composer avec un ensemble d'olibrius, qui même en 1939 devaient êtres complètement anachroniques et déphasés. Ces derniers, ignorant d'abord ostensiblement l'auteur, finiront par se disputer son attention, son emploi, avec un Gombrowicz cherchant toujours à ménager la chèvre et le chou et éviter les ennuis, dans un tiraillement prenant l'aspect d'une course à obstacles surréelle et absurde, avec un ensemble de concurrents d'un grotesque fat, prétentieux et imbu, êtres infantiles et immatures. Comme si on cherchait ici a précipiter dans l'abime de la farce les archétypes d'une nation dont on se moque : un ambassadeur d'un non-sens technocratique kafkaïen et ampoulé d'une autre ère, des pseudo membres de la bourgeoisie ridicules et pompeux, des nationalistes enflammés se berçant d'illusions dans une espèce d'ordre inutile grotesque et prétentieux, Gonzalo personnage coloré de pédale maniérée en quête constante de chair fraiche, avec son aristocratie de pacotille surfaite, puis cet officier retraité, dinosaure rigide issu de l'époque de la cavalerie, des duels et de l'honneur...

Cette autodérision prend la forme d'une narration : Gombrowicz raconte cette histoire en aparté, et participe en alternance avec ces dernières à l'illustration du récit par tableaux. Denis Gravereaux donne au personnage toute la couleur ironique de l'être racontant avec un ahurissement incrédule, fataliste et un peu dépassé cette suite rocambolesque d'inimaginable avec également un certain humour, une ironie médusée de l'après coup. Marc Zammit est incroyable (et hilarant) dans ce rôle de tantouse prenant des allures de dandy de la cour du Roi soleil, de Farinelli, maniéré, savoureusement vil, obsédé par les jeunes garçons, et qui fera tout afin de faire intercéder Gombrowicz afin de pouvoir s'approprier le jeune bellâtre qui se trouve à être le fils de l'officier retraité. Ce dernier, joué avec tout le martial et la rigidité nécessaire par un Gabriel Arcand méconnaissable s'oppose et provoque l'intriguant en duel, une vraie farce surréelle! L'ensemble des autres personnages se disputant Gombrowicz : nobles d'opérette, nationalistes et partisans de bric-à-brac, sont joués avec beaucoup d'à propos.

De nombreux chants polonais tonitruants sont issus des personnages, et utilisés pour renforcer le côté grotesque et comique : ils ponctuent et rythment le récit, avec de plus rares interventions sonores préenregistrées, une trame assez sobre, mais pertinente. La mise en scène utilise, pour décrire les particularités du contexte (et parfois, des personnages) une chorégraphie perpétuelle, surtout pour les caractères en arrière-plan, une espèce de gigue délicate empruntant aux gesticulations faussement raffinées de rombières prétentieuses, transformant les personnages en poseurs maniérés, et ce langage corporel grandiloquent est particulièrement présent chez le personnage de Gonzalo, mais semble se généraliser à tous avec la progression du récit et cette chute vers le dérisoire.

La scénographie est très minimaliste : le plancher noir de la scène, quelques rideaux noirs en périphérie, une table basse en avant-scène, et sur le mur arrière, un immense écran de projection blanc. Les contextes sont surtout suggérés par les éclairages (David Perreault Ninacs) muraux et de sol, des motifs issus de gobos thématiques créant des effets très réussis, d'un impressionnisme parfois onirique, comme ce paquebot, simplement suggéré par une ombre immense, ces édifices représentés la nuit par les lueurs aux fenêtres.

Les costumes (confection de Jacques Doucet et Charlotte Veillette) sont recherchés, et participent étroitement à la description des personnages. Des tenues de capes, de voiles, de déshabillés et de grands foulards de Gonzalo aux culottes « Tintin » d'un des protagonistes, ridicule, en passant par la tenue empesée des notables.

Il est évident, par la qualité des enchainements, les caractères particulièrement bien définis, la fluidité du récit, la précision apparente du travail de régie, la qualité de l'interprétation, que nous sommes face à une pièce ayant eu le temps d'atteindre une certaine maturité dans son exécution. Une direction impeccable sur un texte bellement écrit rappelant un peu les imbroglios du Baron Muchausen, on passe une excellente soirée.


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Trans-Atlantique, un texte de Witold Gombrowicz
Conception et mise en scène Téo Spychalski

Lumières de David Perreault-Ninacs
Bande sonore de Jean-Luc Thievent
Confection des costumes de Jacques Doucet et Charlotte Veillette
Coiffures et maquillages de Jean Bégin

avec Denis Gravereaux, Marc Zammit, Gabriel Arcand, Bernard Carez, Georges Molnar, Richard Lemire, Michel-André Cardin, Philippe Cyr et Marc Beaudin
Au théâtre Prospero
17, 18, 19, 23, 25, 26 mai 20 h
27, 30 mai 16 h
31 mai, 1er juin 20 h
2 juin 18 h

lundi 21 mai 2007

Théâtre - L'air et la chanson ou tout le monde peut jouer Feydeau - Lachapelle

Par Yves Rousseau

Truculent, juteux, festif, déjanté, très rythmé, fine mécanique bien huilée. Un texte écris, conçu et s'assumant intégralement comme étant un vaudeville, un burlesque, sans prétention autre que de nous amuser et nous faire passer un bon moment. La salle croule de rires à répétition et pas à peu près.

Scénographie simple, un décor se voulant par convention, dans le décor : celui vraisemblablement du prochain Feydeau répété par cette troupe. Volontairement surchargé de meubles et accessoires. Trois murs, trois portes. La principale difficulté scénographique rencontrée par Francis Laporte ? Elle se résume, selon ce dernier, par ces trois mots : « des portes solides " !

D'une simplicité candide dans son essence, mais d'une complexité raffinée dans son mécanisme, comme tout bon Feydeau, sans pourtant en être un en tant que tel. En fait, après le décor dans le décor, la pièce dans la pièce. Une habile transposition partielle de « Chat en poche », pièce dans laquelle, suite à une série de quiproquos, un étudiant est pris pour un grand ténor par un nouveau riche fat et imbu qui tente de monter un opéra afin de mettre sa fille en valeur. Ici, la troupe de théâtre tentant de monter ce Feydeau finit par prendre le gars de la ventilation pour un grand et très attendu acteur slave (notre côté colonisé...): l'ouvrier, un simplet pas si fou, alléché par une substantielle enveloppe, décide de jouer le jeu. Cette transposition surfe donc continuellement avec des éléments de la trame de la pièce originale, dans un vaudeville au premier et deuxième niveau qui devient une parodie exacerbée et déjantée du genre : il faut voir Chistian Bégin (fantastique, ne se ménageant pas) en metteur en scène hyperactif, exalté et illuminé donner les directives afin de rendre la scène de poursuite incroyable de ce Feydeau, au travers d'un ballet de claquages de portes, A, B, et C : presque complètement « raté » dans cette « répétition », la scène de poursuite est « involontairement » et « inconsciemment » reprise dans la « réalité » des comédiens de la troupe, déclenchée par un ensemble de malentendus matrimoniaux et de chassés-croisés, et alors « accidentellement » réussie. Une suite totalement endiablée, un ballet comique, étourdissant et surréel.

On s'en donne à coeur joie dans tous les clichés et conventions du genre, dans une surcharge volontairement surfaite d'une grande efficacité, quitte à parfois en beurrer un peu trop épais dans certaines répliques. La définition des personnages me fait immédiatement penser au côté goguenard, bon enfant, grotesque et ironique de Chaplin : le petit monsieur et la grosse dame, la cocotte, le dandy prétentieux, le manuel empesé, la diva grandiloquente et hystérique et ainsi de suite, avec une maitrise n'ayant rien à envier aux ténors (disparus) du genre, Guimond, Pétrie, Ouellette et compagnie. Excellente distribution solide, bien interprété de façon très convaincante, dans une constante valse de l'absurde savoureuse et étourdissante.

En discussion, après la pièce, un commentaire que j'ai trouvé très pertinent d'une comédienne et auteur, Amélie Prévost, sur la place d'une telle pièce dans un théâtre de « création » qui pourrait se résumer par "pourquoi, pour être considéré une création, faut-il absolument qu'une pièce soit un drame, une tragédie", rajoutons une exultation existentielle du mal de vivre, un épandage viscéral du drame humain? J'ai plutôt tendance à appuyer : en effet, une comédie, un vaudeville peut être, au même titre que les autres styles, une création, comme avec ce charmant clin d'oeil à Feydeau. On peut expérimenter en comédie comme dans n'importe quel genre, et même sans tout réinventer, une création reste une création. D'autre part, j'ajoute que faire rire est une entreprise beaucoup plus risquée que l'élaboration d'un propos dramatique, car la ligne séparant l'hilarité de l'indifférence est très mince, difficile à appréhender et fragile.

Ce qui me purge au théâtre c'est le fait de poser des choix condescendants dans la façon de monter un texte, de peur de perde le public, en donnant par exemple des airs de comédie à un texte plutôt dramatique et profond, en tombant dans des conventions simplifiées, soulignées en gras et surlignées en jaune fluo, avec des comédiens contenus dans des conventions de jeux bien en deçà de leurs capacités et leurs registres dramatiques alors que l'ensemble commanderait un traitement plus recherché, plus nuancé. Tout comme l'opposé, soit le texte obscur, le concept nébuleux joué devant 15 personnes interloquées et ahuries d'incompréhension, mais acclamé par une certaine critique qui normalement déteste tout. Mais qu'un texte conçu, voulu et rendu comme un burlesque soit produit et joué selon les règles du genre, aucun problème, au contraire !

Oui, justement, cette portion de "critiques" qui aborderont l'oeuvre avec la même grille d'analyse que pour un drame, reprochant au tout d'être surjoué, les personnages archétypaux et autres radotages habituels: imaginez-vous donc que ces procédés sont inhérents au vaudeville, au burlesque, normaux dans le genre. Mieux vaut un vaudeville qui s'assume, qu'un ersatz de comédie qui tente de conserver certaines prétentions d'éclectisme théâtral, devenant ainsi un sous-Feydeau dilué et édulcoré de bonnes intentions en tentant de ménager le chou et la chèvre. Je ne suis pas surpris de constater lors de discussions avec des groupes d'amateurs de théâtre éclairés et très réguliers ( et même plusieurs artistes...), que à part quelques noms faisant brillamment exception et hautement respectés, un profond dégout semble s'installer envers plusieurs critiques à qui on ne donne plus aucune crédibilité (vous vous demandez si ils ont vu la même pièce que vous....), qui ne portent aux nues que des pièces jouées devant des salles vides et qui semblent laisser complètement pantois même les amateurs les plus aguerris, mais qui descendent systématiquement à peu près tout le reste. Avec pour résultat d'alimenter cette perception erronée du théâtre, avec une image élitiste et snobinarde, cette facilité pour le néophyte à être intimidé et à se sentir incompétent pour aborder cet art: pourtant, il n'en est rien, les gens de théâtre, avec les jazzmans, sont probablement, à l'exception de petites cliques et quelques individus qu'on connait (comme dans n'importe quel milieu finalement), parmi les artistes les plus facilement abordables, affables, et le théâtre c'est pour tout le monde: plus les gens « ordinaires » se l'approprieront, l'habiteront, plus seront poussés à l'extérieur ces quelques poseurs infatués, cette minorité infime qui en pervertit l'image. Et un théâtre, pour peu qu'on brise la glace, c'est un endroit où on se sent particulièrement bien, un peu comme chez soi.

En toute chose un équilibre est bon, et il y a certes une carence, un manque de comédies de qualité (réussies), comme c'est le cas ici avec ce texte original, parfait pour débuter l'été, dans cette mise en scène rocambolesque de Normand D'Amour.

Tordant, amusant, on oublie tous nos soucis et on en sort tout ragaillardis.

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L'air et la chanson ou tout le monde peut jouer Feydeau, un texte de Annie Girard et Amélie Prévost

Mise en scène de Normand D’Amour, assisté de Marie-Hélène Dufort
Costumes de Annie Gélinas
Éclairages de David-Alexandre Chabot
Scénographie de Francis Laporte et Catherine Provost
Son de Mathieu Leduc

avec Christian Bégin, Guillaume Champoux, Mélissa Dion Des Landes, Stéphane Franche, Annie Girard, Louis-Olivier Mauffette et Amélie Prévost.

Du 9 au 26 mai 2007 au Théâtre La Chapelle

jeudi 17 mai 2007

Théâtre - 200 épreuves - Espace Libre

Par Yves Rousseau

Sur scène, trônant, central et monolithique, un mur-écran blanc rectangulaire d'environ quatre mètres par sept (pensez à « 2001 l'odyssée de l'espace ») surplombe une aire de jeu de même couleur, bien découpée dans l'ensemble noir du plancher. À leurs tables, côté jardin les artisans de la régie, et côté cour le musicien, tous bien visibles.

Le regard fasciné d'un homme sur la femme et l'amour : "j'aimerais comprendre la femme, mais je sais que je n'y arriverais pas. Tout au plus, je sais que je l'aime, pour toujours "..."c'est pourquoi j'irai toujours mourir pour une femme, comme l'insecte brûle ses ailes sur la lumière", d'écrire l'auteur dans le programme. Pourrais-je me permettre d'ajouter (même si ça fait un peu cliché...) « comme une impossible quête, Icare et le soleil »...

À vif, à l'âme, aux tripes, à l'émotion. S'enfermer six jours dans une chambre d'hôtel française, puis s'interroger sur la femme, par le biais de ces photographies d'elles : magnifiques, elles captent l'essence d'un moment d'être, une parcelle d'humanité unique. Certaines prises lors d'une soirée-bénéfice, d'autres captées « live » par ce photographe de plateau en pleine action pendant la pièce : induction, projection, création. Voyage au coeur de la blessure, de la douleur, de l'espoir; de la beauté, de la tendresse, de l'abandon, de la vulnérabilité. Amour, pulsion de mort, de vie, de mort, puis... Dix ans, puis vingt, et trente, moments d'intimité, avec elles. Auto fiction, vraie, fausse, réalisme, onirisme existentiel et amoureux? Qui sait, mais toujours sur la corde raide, la mise en abime, l'abandon total face au propos, face à la femme...

Chassez le naturel et il revient au galop : Martin Vaillancourt, un comédien en général vu dans des rôles impliquant l'expression corporelle, se retrouve avec un rôle narratif limitant les mouvements à quelques déplacements et orientations spatiales. Il rend pourtant le très beau texte (rappelant la sensibilité particulière d’E de la Chenelière) avec pudeur dans un détachement qui parle de cet univers intérieur autant par ses silences, sa façon d'occuper l'espace, ses hésitations, ses petites résistances troublées, ses dérobades que par ses intonations et expressions contenues, mais riches d'intériorité suggérée et flots émotifs sous-entendus. Parfois ne pas tout dire, ne pas tout montrer dit plus et montre plus. Le riche langage corporel de Vaillancourt a fini par trouver son chemin. Mariane Lamarre m'a tout simplement fait complètement fondre dans la personnification métaphorique de ces femmes, sans un mot, par la simple richesse et délicatesse incroyable de son jeu et la sensibilité de son expression. L'éclairage caressant la poésie de l'ensemble comme une belle et chaude brise d'été sur la joue et la musique, transique, subtile et recherchée, se marient au tout, un ensemble intense et unique. Un genre de performance qui demande probablement d'être hautement focusé, « tune », dès que l'interprète cesse de marcher en équilibre sur ce fil, on le sent, même pour une seconde. D'une tranquillité intense, qui se dépêche avec lenteur. Jusqu'à cette splendide catharsis, qui débouche vers un éclat de vie...

On en vient à oublier certaines (petites) longueurs, imperfections, noyées par l'authenticité candide et troublante de l'ensemble. Finalement, on s'en fou. C'est pas de la perfection qu'on veut au théâtre, c'est de la matière! Quand une pièce est porteuse d'une telle intensité (lire authenticité), ça transcende. On passe un bon moment.

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200 Épreuves, une création de la Cie Mâle|Femelle
Produit par Omnibus le corps du théâtre

du 8 au 19 mai, théâtre Espace Libre

Texte et mise en scène de Christian Leblanc
Scénographie, costumes de Stéban Sanfaçon
Éclairage de Thomas Godefroid
Régie de Réal Dorval et Mathieu Leblanc
Photographies de Christian Perreault
Production dirigée par Lyne Thériault
Photographe de plateau - Robert Etcheverry

mercredi 9 mai 2007

Théâtre - À 12 ans j'ai mangé un modèle à coller - Mainline

Par Yves Rousseau

Surtout, ne pas tenter d'aborder cette pièce en tentant de décrypter la trame, la continuité d'une histoire, d'une intrigue. Vous risqueriez de finir dans le même état que les personnages de la pièce. Mais quel état? Celui d'un dantesque voyage dans l'univers schizokaléidoscopique d'un esprit dérangé, en pleine décompensation, un monde de psychose arrosé de paranoïa délirante. Sous l'égide de l'obsession de la mort, dans cette scénographie minimaliste composée de deux rangées de chaises adossées, comme une salle d'attente médicale funeste et funéraire, l'antichambre du néant et de la folie. Espaces de jeu central divisé par les sièges avec estrades en face à face pour l'assistance. Puis finalement, tableaux blancs d'environ deux mètres par deux, losanges suspendus aux murs sis aux deux extrémités des rangs de sièges, avec dispositif de projections. Éclairages en teintes infernales, interlopes, avec stroboscopes, effets de chatoiements hallucinés; projections dans ces mêmes tons atmosphériques. Des éclairages de Vicky Grenier, appropriés, très « Red Light ». Un fond sonore industriel « trash hardcore » douloureux de distorsions est omniprésent, comme un mantra obsédant procédant d'une « excrémentalisation» sonore cauchemardesque. Merveilleuse atmosphère de bad trip existentiel, chute libre vers l'anéantissement. Une scénographie de Julie-Ange Breton, qui avait impressionné dans ce Macbett monté par Jean Boilard et qui se signale par sa contribution aux productions de cette compagnie; ici vraiment très dépouillée, très intéressante même si réalisée avec peu de moyens, un contexte qui se marie bien avec ce texte délirant de Jean-Sébastien Courchesne.

Les costumes de Jacinthe Doucet Dagenais et Andrée Chalifour sont des kits d'hôpitaux stylisés tous en blanc et en lanières de coton lacées, situant à eux seuls le contexte de l'action. Par variation de leurs aspects parfois plus parfois moins morcelés, fragmentaires, ils constituent un élément intrinsèque décrivant également le personnage.

Dans cette unité psychiatrique du nulle part, les olibrius damnés et zombiesques s'affrontent pour êtres, pour aimer, et pour savoir, dans une obsédante course du caractère principal vers la découverte de la fin, sa fin. Un jeu en mouvement, au sens musical du terme, mais en tempo accéléré : tableaux en pose outrées presque fixes, caractères éberlués, ahuris, hallucinés déclamant comme des Sarah Bernard trash, des récitants d'antique théâtre Grec surréels, puis tempête, poursuite, guerre, dérives fantastiques en forme de passage à l'acte des conflits pulsionnels et existentiels indirectement exposés: d'un baroque éclaté, d'une vulgarité d'une truculence dantesque, sous la symbolique de la hache rouge, intéressante métaphore du geste, une belle recherche de mise en scène. En dents de scie, une pièce maniaco-dépressive. On se lâche « lousse »...

En cette soirée de première, quelques petites réserves : au niveau technique, les comédiens manquent parfois légèrement de précision dans le positionnement et sont ainsi parfois un peu en dehors de leurs éclairages, les balises fluorescentes pourraient êtres légèrement réajustées, surtout pour les scènes en juxtaposition avec les projections, devant le losange-écran. Les scènes sur l'ilot central sont bien visibles, mais par contre celles se déroulant au sol, sur un des espaces latéraux, sont difficilement discernables pour les spectateurs du côté opposé, surtout en première et deuxième rangée, et de plus les comédiens se trouvent alors à jouer de dos à la moitié de l'assistance. L'atmosphère sonore précédemment décrite est d'une trop grande intensité, obligeant les comédiens à pratiquement crier; on perd quelques mots, mais surtout beaucoup de nuances et je peine à croire que ces derniers auront encore de la voix, à ce train, d'ici quelques représentations. L'écriture est intéressante, malgré le côté un peu manichéen de l'univers, avec ce gros méchant et sadique psychiatre, mais sans pourtant nuire à la proposition, délirante à souhait. D'une incohérence cohérente d'éclatements déstabilisants, effet tout à fait voulu à mon avis (pensons à cette fausse fin), peut-être pas très « grand public », mais pas hermétique non plus, relativement accessible. La scène du centre d'appel ésotérique passe moins bien, à mon humble avis, et arrive comme un cheveu sur la soupe.

Que peut-on dire, à une jeune troupe sachant très bien que même avec une salle complète, ils joueront surtout pour le salaire de la gloire de l'art? De parodier le théâtre-recette, de ressasser des approches de jeux, des techniques qu'ils maîtrisent déjà, de rester dans la zone de confort ? Hum, à mon avis, pas du tout, surtout à une période de vie où la pression alimentaire permet une plus grande liberté. L'attitude de cette jeune compagnie me semble beaucoup plus rentable et exemplaire, en terme de développement de jeu, d'écriture et de travail de régie : déplacer les clôtures, essayer de nouvelles choses, explorer de nouveaux horizons théâtraux, repousser les (et ses) limites. C'est comme ça que l'art avance et qu'ils nous fait, nous auditoire, progresser. Le but d'une démarche artistique, à mon humble sens, n'est pas de rechercher la perfection-recette prévisible et rabâchée, surtout à cette étape précoce d'une carrière, mais d'explorer des territoires de découvertes. Du défrise-matante qui a le mérite de faire avancer, et qui apprend de ses imperfections, profondément humain par la vérité de son intention, la candeur rafraîchissante de sa commission, la vie grouillante de son cri d'expression, porteuse de tous les espoirs par sa ferveur et sa passion qui fait du bien. Le beau risque.

À la prochaine, bande de joyeux fous.

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Texte de Jean-Sébastien Courchesne
Mise en scène de Jean-François Boisvenue
Une production Les indigestes

Scénographies de Julie-Ange Breton
Costumes de Jacinthe Doucet Dagenais
Éclairages de Vicki Grenier

avec Andrée Chalifour, Etienne Jacques, Frédéric Jeanrie, Mathieu Lepage, Marie-Laurence Lévesque, Catherine Moncelet

Du 8 au 20 mai 2007 au Théâtre Mainline
Billets et informations : 514-582-1623

dimanche 6 mai 2007

Théâtre - Othello - Bain Saint-Michel

Par Yves Rousseau

Pourquoi avoir peur du théâtre classique ?

Shakespeare vous fait peur? Il n'y a vraiment pas de raisons, l'histoire simple relève du conte, certes tragique, fatal et sanglant, et où en général presque tous meurent à la fin. Prenez Othello; général vénitien marié à la princesse, la belle, pure et fidèle Desdémone : il est chargé d'affronter l'imposante flotte turque, mais celle-ci est anéantie par une tempête; triomphant et nommé gouverneur de Chypre, il élève alors un de ses fidèles lieutenants Cassio au rang de second, ce qui déclenche la jalousie du fourbe Iago. Ce dernier fomente une émeute et manipule Othello pour en rendre Cassio responsable et ainsi lui faire perdre son poste. Il utilisera Émilia, l'épouse de Cassio et suivante de la princesse, afin de s'emparer du mouchoir de cette dernière et le donner sournoisement à Cassio, afin de faire croire à Othello qu'il y a adultère. Après moult manœuvres du méchant Iago, le prince déchiré de douleur jalouse, tue sa femme, puis Émilia. Réalisant par la suite la tromperie, Othello anéanti s'enlève la vie. Iago règne, fait exécuter et torturer Cassio. Enfin, c'est à peu près ça...

Cinq comédiens, quelques spots et enceintes acoustiques. Dans le fond incliné et dénudé du Bain St-Michel, comme toute scénographie, deux chaises, et trois draperies de trois mètres sur deux accrochées sur une armature en « T » facilement manœuvrables par les comédiens : deux opaques devenant tour à tour fonds de scène-coulisses mobiles, cloisons de pièce, voile de bateau; et une translucide, utilisée pour suggérer l'intimité, la chambre. Brandies et agitées, les draperies illustrent également les éléments déchainés, et certaines émotions, comme la peur. Les costumes, évitant le piège de l'onéreux pour une compagnie aux moyens limités, sont constitués de quelques accessoires : un chapeau animalier symbolise chacun des personnages, une cape et une coiffe d'apparat pour le doge vénitien, puis une robe de mariée récupérée pour la princesse. Changement de personnages derrière les draperies mobiles, disposées selon le contexte à suggérer (avec toujours une action principale devant) et quand cela n'est pas possible, on jette simplement par terre d'un geste vif le costume du personnage secondaire enfilé par-dessus celui du principal et on enchaine. La trame sonore, assez efficace, souligne les moments importants, avec un choix d' oeuvres de musique populaire dans le ton, relativement, mais il me semble que des oeuvres classiques eussent été plus appropriées. Les éclairages, même avec des moyens modestes, sont judicieusement utilisés, tantôt intimes et tantôt éclatants, mettant bien en relief les divers climats dramatiques, et cette idée d'éclairer en contre-plongée les colonnes de la piscine suggèrent à merveille l'aspect « château ».

Cette utilisation particulière des éléments scénographiques, ce mode d'enchainement en continu et cette utilisation très habitée de l'espace amènent un climat singulièrement dynamique, vivant, presque enjoué. Le rythme rapide tient donc le spectateur en haleine, toujours à l'affut de nouveaux rebondissements. De rebondissement en rebondissement, voilà le mot qualifiant le mieux l'ensemble. La nécessitée est mère de l'invention, et c'est avec beaucoup d'imagination que plusieurs contextes sont brillamment décrits et rendus : exemples, pour l'émeute, de grands cris avec effets sonores et lumineux avec agitation des draperies, une scène de fête victorieuse est jouée derrière deux draperies jointes, tirées vers le côté par le milieu, créant une entrée convaincante derrière laquelle on peut voir les comédiens danser dans un éclairage rougeoyant et sulfureux sous une musique disco. En fait, la pièce tout entière est une suite de trouvaille du genre. Iago est symbolisé par un mannequin, un buste costumé planté sur un manche à balai lui-même coincé dans une base de fauteuil à roulette récupéré.

Le jeu des comédiens, un mélange dosé de sensibilité iconoclaste, est convainquant et approprié, avec de très légères réserves, à mon sens : Le méchant pourrait être légèrement plus, sans caricaturer, d'expression méchante, fourbe, hypocrite en l'absence du prince. Othello, vif, et enjoué, gagnerait peut-être à être légèrement plus martial, et un peu moins d'un guignol grandiloquent. Je remarque aussi qu'il n'y a rien (pas de rideau, coupe-son) dans l'environnement minéral du bain pour arrêter le son et le phénomène d'écho affecte l'ensemble des voix, mais surtout celles plus hautes et claires de deux des comédiens, qui gagneraient à mieux articuler, à moins précipiter certaines répliques qui déboulent parfois de façon inintelligible, surtout pour le prince. La suivante manque parfois (notez, parfois) un peu d'expression, mais je pense que c'est surtout lié au (manque ou absence de) maquillages, les traits pourraient être généralement un peu plus soulignés chez tous, surtout les yeux. La princesse est jouée avec grande sensibilité et retenue, parfaite. Finalement, la scène de la mort d'Othello m'a semblé grotesque et elle pourrait être re-chorégraphiée.

Ne vous méprenez pas sur ces réserves, somme toute mineures, ça représente les ajustements normaux des premières représentations, et l'ensemble de la pièce reste un agréable délire festif, hautement cohérent, fluide, facile à suivre, souvent drôle! Pas d'ennui à l'horizon, et un style particulier qui me semble devenir la signature de Paradis Perdu Théâtre et de sa metteur en scène Sophie Lamouroux, qui avait présenté « Chronique d'une mort annoncée » l'an passé. Réussir à présenter de façon convaincante, très correcte de telles fresques avec si peu de moyens relève de la virtuosité et de la plus grande créativité. À quand le prochain rendez-vous?

Et puis ça vient de la passion, du coeur, et ça, on le sent...

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Othello, un texte de William Shakespeare
Une production du Paradis Perdu Théâtre

Mise en scène de Sophie Lamouroux
Musique originale : Mr Ju
Éclairage : Yannick Gravel

avec Caroline Bouchard, Johnny Forget Jr., Emmanuelle Laroche, Erick Tremblay

Du 2 au 20 mai, mercredi au dimanche à 20 h,
au Bain Saint-Michel, 5300 Saint-Dominique. 20$.
Renseignements - 514-761-0565

Frank Ketchup — Pont Bridge

Par Yves Rousseau

En bref

Frank Ketchup — Pont Bridge — Espace Libre


Je ne m'étendrais pas trop longuement sur cette production qui réunit la plupart des éléments qui sont pour moi, au départ, des irritants majeurs au théâtre. Voix amplifiées qui nous font perdre le lien humain avec l'acteur, surabondance de projections et d'effets audio-visuels n'apportant rien au propos, textes cucul et galvaudés et intrigue se rapprochant d'un épisode au dénouement prévisible de soap américain avec des caractères clichés à souhait, longues portions sans comédiens sur scène, livrées aux divers effets techniques prenant l'aspect d'un light show de spectacle rock. L'entreprise était pourtant noble, avec un postulat (trop ambitieux ?) basé sur la montée de l'appropriation du vivant par de grands conglomérats du transgénique et de la génétique, en train de littéralement faire breveter les éléments constituants la vie. Mais le propos s'enlise, compte tenu des éléments précités, dans cette histoire manichéenne à souhait. Brillante scénographie, par contre. Rien à reprocher aux comédiens.

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Texte: Normand Chaurette et Carole Nadeau
Mise en scène: Carole Nadeau
Avec: Manon Brunelle, Stéphane Demers, Guillermina Kerwin, Élysabeth Walling
Scénographie et lumières: Louis-Philippe St-Arnault
Vidéo: Jean-Sébastien Durocher et Carole Nadeau
Son et régie: Jean-Sébastien Durocher

Montréal, Espace Libre, mai 2007


Ubu sourd la table - Théâtre de la Pire Espèce

Ubu sourd la table - Théâtre de la Pire Espèce


Petit raccourci, pour le résumé de l'histoire, allez ici. Bon vous y êtes? Poursuivons. Donc une adaptation pour le moins très libre de la pièce, en théâtre d'objets. En fait, le squelette de la pièce a été conservé, l'esprit potache, collégien et grotesque, mais peu de trace du texte original.

Revenez un peu dans le passé, à cette époque de nos jeux d'enfant, quand l'imagination n'avait absolument pas de limites, avec ces histoires inventées et ces objets détournés de leurs fonctions normales pour devenir soldats, voitures, chars, fusées. Toujours tenus en haleine, selon un feu roulant de trouvailles à la symbolique réinventée, mais néanmoins parfaitement déchiffrable et accessible.

Voilà , cette pièce basée sur le théâtre d'objet, : un retour à l'enfance, un abandon à la folie, un délire déjanté. Ubu est une amphore à vinaigrette, les personnages principaux des cafetières renversées avec le couvercle articulé en tant que mâchoire, la reine est une lavette, les nobles sont des ustensiles, les colonnes des armées de fourchettes, couteaux et cuillères plantées dans des baguettes « défilant » au « pas » de cadence. Symbolique guignolesque avec, par exemple pour symboliser l'arme secrète et atomique, une explosion prenant l'aspect d'un essaim de farines avec un champignon brandi au dessus de l'ensemble. Les bruitages sont en général buccaux. Voilà le grand cirque de la Pire Espèce.

On passe un bon moment, à condition de s'abandonner à la proposition, d'embarquer dans ce délire. Certains sourient et ricanent, d'autres s'éclatent en se tapant sur les cuisses.

L'ensemble est adapté avec un comédien utilisant le langage signé où du texte défilant.

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du 1er au 26 mai à la salle Jean-Claude Germain du Théâtre d'Aujourd'hui

D'après Ubu Roi d'Alfred Jarry
Adaptation, mise en scène et manipulation : Olivier Ducas, Francis Monty et Laurent Valo.
Conception d'éclairages : Jonas Bouchard

Coin Saint-Laurent, ou les cinq doigts de la main - Production du Théâtre Urbi et Orbi

Par Yves Rousseau

Certes, on sent une grande tendresse envers la ville, la main, explorée ici du Red-Light à la RdP. On reconnait avec émotion, comme dans une chanson de beau dommage, des morceaux de notre identité. Des petits morceaux de comédie de situation, de (pseudo) burlesque, un petit peu de Tchekov dans cette façon d'aborder, de poser un regard avec nostalgie sur des transitions d'époque, de monde : du St-Laurent des immigrants, pittoresque et vrai; année soixante, la mère italienne et ses poulets vivants, ses ingrédients frais achetés seulement à des marchands de confiance, et sa fille en quête d'intégration, qui ne rêve que de St-Hubert, de poulet industriel acheté chez « Dominion ». Puis glissement, nous sommes maintenant, avec ces lieux du faux, de la branchouille cucul-concept de l'heure, cet envahissement des m'as-tu-vu et poseurs de tout acabit, avec cette animatrice de télé hystérique s'engueulant avec son conjoint entre deux présentations d'un événement mondain, une « veudette» s'apprêtant à arriver dans un établissement « in ». On recroise la fille de la maman aux poulets, 40 ans plus tard, réalisant que sa mère, maintenant décédée, n'avait peut être pas tout faux, et ce vieil épicier italien ( le vendeur de poulet) qu'elle a croisé sur la main et avec qui elle discute, et cette phrase « ouin, ça a changé, c'est plus une place pour du monde comme nous autres, maintenant... ». Puis le futur, avec ce conseiller municipal s'apprêtant à inaugurer le coin St-Catherine nouveau, bâtisses douteuses rasées, épuré et "walmartisé" de beaux centres d'achats...

Là où le bât blesse, c'est peut-être dans ce choix de traitement, ce ton très (trop?) « théâtre d'été », et pas, il me semble, le plus subtil. Nagerait-on dans l'hyper réalisme, des codes de jeux, d'expressions prédigérées à l'extrême, de la facilité, du télégraphié, souligné à gros traits et surligné en jaune fluo? À quelques modifications de rythme et re-calibrages de séquences près, c'est, il me semble, de la télé : une télé-novelas d'après-midi : Des gags éculés, assemblage de clichés de jeu, manichéisme primaire, du mauvais (parce qu'il y en a du bon) pseudoburlesque grotesque.

Si les productions de (ou pièces présentées à) la Licorne ont en général le don d'êtres des objets théâtraux recherchés, se renouvelant par des propositions qui, tout en étant audacieuses, restent étonnamment accessibles, un bon équilibre entre l'aspect « bon show populaire» et l'aspect « objet théâtral dans l'absolu », ici on bascule, à mon sens, du côté du « show » racoleur, avec un texte qui attrape rapidement ses limites et me semble devenir une grosse tarte à la crème littéraire; certes, ça plait, le public en redemande et se tape sur les cuisses. Les acteurs sont impeccables, exécutant à la perfection ce qu'on leur a commandé, mais on devine tout un potentiel de profondeur inexploité.

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Texte : François Archambault, Élizabeth Bourget, Fanny Britt, Jean Marc Dalpé et François Létourneau
Mise en scène : Philippe Lambert
Avec : Émilie Bibeau,Luc Senay, Jean-François Nadeau et Monique Spaziani
Assistance à la mise en scène : Annick Asselin
Scénographie : Magalie Amyot
Éclairage : Étienne Boucher Costumes : Sarah Balleux
Environnement Sonore : Nicolas Rollin

Du 1er au 26 mai 2007 (reprise)
La Licorne - Production du Théâtre Urbi et Orbi

Stand-Up tragique - Les Foutoukours

Par Yves Rousseau


Des prestations riches de cette utilisation du langage corporel, de la métaphore du geste, de belles transitions mi-pantomime mi-danse assez amusantes, tels des pantins désarticulés, des automates comiques. Les jeunes comédiens y mettent tout ce qu'ils peuvent d'expression, de verve et de ferveur, et certains impressionnent.: ceux ayant eu la chance d'avoir un des textes plus substantiels s'en tirent à merveille, pensons à une Émilie Émiroglou particulièrement allumée qui se démarque entre autres dans ce conte scatologique et truculent de Rebecca Déraspe et dans les chorégraphies : en plus de son baccalauréat en jeu de l'EST, Émilie est une ancienne gymnaste et ballerine, et elle possède également une formation d'école de cirque, pour ne parler que du principal. Qu'elle maitrise du geste dans l'expression corporelle, peu de comédiens habitent leur corps de cette façon.

Chez les comédiens ayant hérité de textes corrects, où mêmes faibles, on travaille fort, on cherche, on n'abandonne pas. Mais un comédien ne peut jouer que le texte qu'on lui donne, et il y a une limite à ce qui peut être extrait, interrogé, dans la substance d'un rôle quand on navigue dans la mièvrerie littéraire.

À force d'angoisse sublimée et de sueur, la plupart parviennent quand même à, un tant soit peu, trouver leur personnage, et on finit par passer un moment intéressant, parfois touchant et drôle.

Je retrouve donc chez ces jeunes interprètes toute la sensibilité et la qualité que j'avais déjà constatée antérieurement, mais transportée dans le contexte difficile de textes inégaux dans ce qu'ils permettent comme possibilité d'expression dramatique, et en ce sens les inégalités de jeu me paraissent plutôt découler des inégalités de texte. La mise en scène, malgré de nombreuses trouvailles originales, un rythme soutenu, ne peut à elle seule, malgré le côté prometteur du travail du jeune Rémi Jacques, rattraper les faiblesses de nombre de textes.
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Mise en Scène et Chorégraphe - Rémi Jacques

Textes :
Gilles Poulin-Denis - Le nuit du réveil
Rébecca Desraspe - Halte Routière
Charles Gaudreau - Chez nous
Rémi Jacques - La voiture
Annick Lefebvre -Dans l’Sofa
Justin Laramée - Le jour de sa combustion
Anne-Marie Olivier - Supersonique

Conception : Émilie Voyer
Avec Solange Alary, Sandrine Cloutier, David Buyle, Émilie Émiroglou, Pascale Audrey, Rémi Jacques

22 avr au 22 mai 2007
La Licorne, salle intime

vendredi 4 mai 2007

Théâtre - Le dire troublé des choses - École Nationale de Théâtre du Canada

Par Yves Rousseau

Comme c'est la tradition, ce quatrième et dernier exercice public se déroule dans un lieu (théâtralement) non théâtral dont il importe de parler, car il impose de facto une atmosphère assez particulière. C'est une synagogue désaffectée, presque en face du Théâtre Lachapelle sur la rue St-Dominique, une bâtisse d'un autre âge, mais semblant en relativement bon état. Deux lourdes portes au mécanisme de verrouillage antique donnent sur un spartiate et glauque hall d'entré. Puis des portes battantes avec des vitraux arborant l'étoile hébraïque donnent sur la salle principale, plus ou moins aérée, plafond assez bas, sobre, grave et dépouillée, un ensemble un peu écrasant. Parfait pour tourner un film d'horreur style Nosferatu. Une soixantaine de places, en estrade, puis en avant un convoyeur comme pour faire rouler les caisses dans les supermarchés traverse l'avant-scène de cour à jardin : haut à la mi-cuisse, sa base est opacifiée par des panneaux. On ne verra donc que la partie supérieure des comédiens la plupart du temps.

Chaque quart latéral de l'avant-salle-scène est composé d'un mur de boîtes de carton assez trash, et c'est cet espace arrière créé qui tient lieu de coulisse. Au-dessus du convoyeur pour la portion dégagée (la scène) cinq ou six ampoules nues pendent au bout de leur fils, à distance régulière, elles seront utilisées pour divers effets, parfois d'éblouissement, parfois de « fading ». Fresnels latérales en croisé en arrière salle, pour effets atmosphériques, ambiance lumineuse qu'on maintient dans des tons d'ocres, gluants et pesants. Minispots en arrière-scène pour effets réguliers, puis spots latéraux en coulisse, pour certains clairs obscurs dignes de films noirs, et finalement pour couronner le tout, projecteurs dissimulés à la base du convoyeur, permettant d'éclairer parfois les visages en contre plongé, comme si vous vous braquiez une lampe de poche sous le menton. Un ensemble d'une laideur particulièrement réussie, d'un baroque interlope, paranoïde, inquiétant, un peu expressionniste. Le tout servant particulièrement le propos de la pièce et bellement exécuté par les artisans de la section production, dans ce contexte pas évident. Précis, tout baigne dans l'huile.

La table est mise question climat physique, effets scéniques, mais au niveau psychique? L'obsession, le stade anal prédomine, au sens psychanalytique du terme, dans toutes ses complications et sa splendeur pathologique : compulsions, angoisses, inhibitions, insécurité, un ensemble d'êtres écrasés avec leurs caractéristiques portées à leurs paroxysmes, engoncés dans leurs profondes névroses, avec leurs obsédantes routines de vie qu'ils étalent compulsivement devant nous dans un état quasi post-traumatique atteignant parfois (souvent) presque le dissociatif avec trouble de dépersonnalisation. Soixante caractères. Soixante solos fantastiques pour acteurs en quête de folie. Trois heures. Parfois dramatiques, mais provoquant aussi souvent un rire joyeusement jaune devant ce pathétique exacerbé. Entre autres, ménagère ressassant la routine domestique telle un spectre, petit employé récitant tel un zombie dantesque sa routine journalière, droguiste obnubilé par les substances qu'il décrit dans un état de transe malsaine, bizarroïde semblant érotiser... des ampoules électriques (!), bref: captifs, tous tournent sur le manège de l'abrutissement, scandent le non-sens de leurs petites vies insignifiantes, sous la musique de l'incapacité d'être, en cercle vicieux concentriques vers le néant existentiel de l'absurde. Ça ressemble un peu (beaucoup) à notre monde...

L'exercice de style de haute voltige emprunte à presque toutes les techniques de jeu et s'avère être en plus un fabuleux spectacle, iconoclaste et déjanté de ces êtres écrasés, parfois au bord de l'abîme, de la crise, de l'hystérie, de l'explosion. Mais comment? Déconstruction du langage, procédé de répétition, personnages encapsulés dans un abrutissement traversant la scène sur le convoyeur, sur lequel apparaît en défilant, l'objet de leurs obsessions; juchés, grimpés, marchant, rampant. À certain moment, je pensait à Beckett, à d'autre, même si le traitement n'est pas du tout le même, à certaines atmosphères de Kvetch. Certaines scènes sont hallucinantes de sens et de virtuosité dramatico absurde. Fluides enchainements. Dans ces multiples emplois, les jeunes finissants impressionnent. Du grand jeu. Pas de laissés pour compte, tous ensembles, solides. Je n'ose pas imaginer le nombre d'heures de répétition et de conception investies dans ce projet.

Bonne chance à tous les finissants.

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Le dire troublé des choses, un texte de Patrick Lerch
Mise en scène de Gill Champagne, assisté de Annie Lalande
Scénographie et costumes de Benoît Grégroire
Éclairages de Guy-Alexandre Morand
Conception sonore de Xavier Dupont
Direction technique de Marcin Bunar
Direction de production de Manon Claveau

Avec Marie-Evelyne Baribeau, Marie-Lou Bujold, Guillaume Cyr, Milène Leclerc, Lyne Lefort, Alexandre L’Heureux, Bruno Paradis, Emmanuel Reichenbach, Émilie-Lune Sauvé, Léa Traversy et Marc-Antoine Zouéki

Les mardis 1er, mercredi 2, jeudi 3, et samedi 5 mai 2007 à 19 h, le vendredi 4 mai à 18 h
Au 3675, rue Saint-Dominique (entre l’avenue des Pins et la rue Prince-Arthur)

Coût du billet : 7 $ - Réservations : (514) 871-2224