lundi 30 avril 2007

Théâtre - Tendres totems et croquis cruels - Conservatoire d’art dramatique de Montréal

Par Yves Rousseau
Un parfait délire à la Théâtre de la Pire Espèce que cette création de Francis Monty, bellement mit en scène par Benoît Vermeulen. Un intérieur, qu'on suggère comme étant celui d'un semi-remorque. Un terrain de jeu mobile pour adolescent, avec caméra, projections et DJ: expérimentations audio-visuelles, flashs sociétaux et existentiels, badinages comiques, amourettes absurdes, bref l'univers, la vie, les préoccupations majeures de la jeunesse, sans jamais être ragnangnan ou didactique..

Indescriptible, truculent, savoureux, festif et déjanté, mais sans pour autant emprunter au plus bas dénominateur commun du racoleur et de la vulgarité. De très bon gout, un propos grandement intelligent et allumé. Un ensemble de saynètes liées entre elles par des intermèdes musicaux, un montage rythmé, volubile et animé.

Les jeunes comédiens, parfaits pour cette distribution, s'en donnent à coeur joie, on sent le plaisir, l'intensité, une aptitude naturelle à parfaitement appréhender ces personnages (bien habités) et cet univers, encore pas si loin d'eux, une belle performance collective ou personne n'est en reste, tous ont de beaux rôles et c'est vraiment bien interprété.

Bien monté, travail de régie impeccable, bons éclairages précis, superbe trame sonore qui plaira à coup sûr, scénographie très appropriée. Bref, du bon travail. Ça augure plutôt bien pour cette jeune troupe, le Théâtre Juré Craché, composé des finissants de la promotion 2007 du Conservatoire d’art dramatique de Montréal.

Vous aimeriez plus de détails, n'est-ce pas? Na!

C'est volontairement que je reste dans les grandes lignes, car cette pièce sera reprise à la salle Fred-Barry du 16 octobre au 3 novembre 2007, en plus d'une tournée scolaire. Vous allez devoir vous y rendre, lalalèreu. Une pièce qui plaira, j'en suis convaincu, tant aux parents qu'aux adolescents, parfaite sortie scolaire ou familiale. Pour être honnête, le soir de la représentation, la salle était majoritairement peuplée d'adultes, qui ont semblé apprécier autant, sinon plus, que le public cible...

Il ne nous reste qu'à souhaiter bonne chance à cette belle « gagne » allumée de la promotion 2007 (diable comme le temps passe, déjà une autre année). Au plaisir de vous revoir jouer.

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Tendres totems et croquis cruels, un texte de Francis Monty
Mise en scène Benoît Vermeulen
Production du Théâtre Juré Craché en collaboration avec le CADM

Conception et collaboration : Pierre-Marc Beaudoin, Dominique Ithurriague, Louise Lapointe, Diane Leduc, Gaston Lemieux, Anne-Marie Levasseur, Jean-René Trudel, Jacynthe Vézina, Émilie Voyer

avec Francois Arnaud, Véronique Beaudet, Anne-Élizabeth Bossé, Nicolas Chabot, Vincent Faffard, Stéphanie Labbé, Eve Landry, Charles-Smith Métellus, Jean-Simon Traversy, Cynthia Wu-Maheux.

La pièce sera présentée du 16 octobre au 3 novembre 2007
Du mardi au samedi à 19 h 30 à la salle Fred-Barry

vendredi 27 avril 2007

Théâtre - Les escaliers du Sacré-Coeur - Prospéro


Par Yves Rousseau


Commençons par situer l'action, le contexte de la pièce, et établissons un rapport avec la scénographie. Un dépotoir d'âmes blessées, un bas-fond de la marginalité, un univers trash et sordide de souffrances en forme d'acting-out, ici au bas de ces escaliers, à Paris. Un décor en gradins, avec plates-formes médiane et supérieure, passerelles latérales. L'espace sous les gradins est bien visible, et d'ailleurs exploité : côté cour, les pissotières des rendez-vous interlopes, puis un peu partout un ensemble de points de fuite par lesquels on peut disparaître et surgir. Dans la salle, les sièges à même le plancher, avec de larges allées par lesquelles « descendent », dans une procession d'un dantesque grotesque, les personnages. Un univers physique éclaté englobant toute la salle dans lequel les caractères pourront évoluer.

Mais quels personnages? D'abord Fifi (Luc Bouffard) et Mimi (Mathieu Gentes), deux travelos échappés d'institutions et aux jours comptés, revenus vers ce seul lieu ou ils (elles) se sentent êtres, vivre. Hideux, grotesques, sales, vils clowns pathétiques avec leurs bas résilles, leur mini-jupes et talons hauts révélant leurs jambes masculines et anguleuses, leurs bustiers mettant en « valeur » leurs « poitrines » et leurs ventres gras et poilus, maquillés comme des dandys de la cour du Roi-Soleil, mais version trash, avec d'affreuses voix rauques et une démarche incertaine, voleurs, menteurs, hypocrites et tout ce que vous voulez de truculentes bassesses. Le Vicomte, en pédé maniéré et pédant, aristocrate de pacotille à la richesse trop voyante pour ne pas s'attirer d'ennuis dans ce bouge, un vo_yeur en quête de chair fraîche. Puis la bande de lesbienn_es armées, walkyries, amazones, régnantes hégémoniques et violentes, avec coiffures noires genre « Pulp fiction » et à l'accoutrement quelque peu sado-maso évoquant des dominatrices. Gloria (Annick Gamache) et Sapho (Stéphanie Julien), ainsi que leur muse, une jeune fille de 17 ans travestie en garçon, casquette, pantalon, voix basse forcée, avec un faux phallus de plastique, fuyant sa féminité, une garce paradoxalement porteuse d'une certaine pureté, rêvant d'une certaine paix et harmonie, jouée par Marie-Lyse Laberge-Forest. Amhed, un « Yo » (Éric D'Alo) vivant de larcins, d'expédients, qu'on suppose d'abord musulman et gai, esprit vif, lucide dans son genre. Reste le policer, plutôt complaisant et inefficace (la république indifférente), joué par Frédéric Lavallée, et finalement la Solitaire (Stéphanie Lachance), richissime femme entretenue, d'une longue lignée du genre, rombière alcoolique, cocotte vénale, qui se trouve à être la mère de Lou...

Le bel univers! Un noble agressé et violé par les travelos et apparemment assassiné, mais qui n'en finit plus de ressusciter, pour ne mieux revenir comme Roi dépravé et dérisoire, sur ce ridicule trône à roulette, affublé des deux olibrius comme valets attriqués selon une version perruquée à la Louis XIV de leurs tenues; une jeune garce lesbienn_e et un yo magrébin qui se révèlent être les Roméo et Juliette, issus de ces clans opposés, et qui dans un instant magiquement impossible, se rejoindront pourtant dans quelques moments d'amour condamnés, et avec comme conséquence une grossesse. Une mère déglinguée rêvant de récupérer sa garce de fille pour la féminiser et ainsi la faire suivre ses traces, et ce noble de pacotille, ai-je bien compris la réplique, qui se révèlerait être le père de Lou, par cette union incestueuse avec sa soeur, La Solitaire, qu'il reconnait subitement. Ou enfin, quelque chose comme ça, rendu à ce point, ça ne change pas grand-chose (...). Assaisonnez le tout de violences, de constantes luttes de dominance territoriale, l'intrigue atteignant son point culminant avec ce mariage décadent, où Lou, enceinte de neuf mois, s'apprête à marier Amhed. Mais celle-ci accouche subitement, et dans un refus suprême de sa féminité, elle s'empoisonne et meurt. Les lesbienne_s voulant s'emparer du bébé, une dernière bataille générale et un quasi-Deus ex machina plus tard, tous sont décédés, sauf le bébé et nos deux travelos, qui envoyés faire des courses reviennent. Après avoir détroussé les cadavres, ils trouvent le bébé toujours vivant, merveilleux parents adoptifs marchant avec espoir vers le lendemain...

Farce, drame, tragédie, bref vous l'aurez deviné, un mélange parfait pour un genre de tragi-comédie. Comme si le côté bon enfant de la Ribouldingue et de la Commedia dell'arte étaient croisés avec le « Rocky Horror Picture Show », comme si certains univers décadents de Bertolt Brecht rencontraient le verbe d'un Molière cynique et « destroy » (le texte est en vers de sept pieds) avec en prime le grotesque infatué des caractères d'Alfred Jarry, le tout sur un calque autodérisoire de grande tragédie grecque traité à la sauce sanguinolente du théâtre du Grand Guignol d'Oscar Méténier. Tout pêche (volontairement) par l'excès ici, une dénonciation de l'intolérance face à la divergence, de la souffrance, de la marginalisation, dénonciation exhultive et purgative atteinte ironiquement par une caricature paroxystique poussée dans ses extrémités par de truculentes crudités excrémentalisées par une festive et poétique vulgarité métaphorique de la douleur d'être divergent. Un ensemble pourtant ironiquement lumineux de vérité. Certaines scènes atteignent un haut niveau de cynisme bouffon et déjanté, pensons aux deux travelos détroussant et sodomisant notre vicomte, les quatre fers en l'air dans les pissotières ou encore cette procession et ce mariage impossible, entre autres. D'autres sont carrément belles et troublantes, comme celle de cet amour impossible entre Amhed et Lou, finement chorégraphiée, un unique moment de paix et de beauté dans cet univers sans pitié, comme une fleur dans le dépotoir de l'humanité. Finalement, certaines encore sont d'une symbolique caustique et ironique, comme cette pavane satirique sous une musique à la Jean-Baptiste Lully « yo-isée » de « drum and bass » où l'ensemble des caractères évoluent avec ces sceptres à la tête dorée servant à cadencer l'ensemble, avec comme figure centrale ce « noble », comme un "Roi-Soleil " dérisoire bien à l'image de cet univers...

Un jeu très énergique, jeune et enjoué des comédiens. Éric D' Alo impressionne dans cette interprétation en vers servis avec toute la musicalité et les gestus typiques d'un yo maghrébin de la banlieue parisienne; Alain Fournier est très solide dans son interprétation de ce noble dépravé et cyniquement sans aucune empathie; Marie-Lyse Laberge-Forest en garce tragique se tire très bien d'affaire, avec de belles scènes touchantes. Stéphanie Lachance rend bien son personnage de femme entretenue, snobinarde déglinguée, alcoolique et chambranlante. Mesdemoiselles Gamache, Julien et monsieur Lavallée complètent l'ensemble avec des compositions très correctes.

Même si le jeu de ces très jeunes interprètes presque tous récemment diplômés est perfectible (mais ni plus, ni moins que tous les autres du même âge), surtout au niveau des nuances de l'expression et de la diction, il demeure à mon sens d'une qualité très acceptable, et ce que le temps n'a pas encore apporté comme murissement est compensé par une incroyable ferveur et une touchante énergie d'une vérité et d'une intensité émouvante. D'autre part, ces choix de mise en scène poussant le jeu à emprunter parfois à la farce, au grotesque m'apparait pertinent et parfaitement dans le ton du grand cirque de Copi, avec un effet de distanciation, de relativisation du propos permettant au spectateur de respirer et rendant ainsi le tout recevable, tout en servant bien le cynisme dénonciateur du propos, et évitant ainsi le côté pathos, mélodramatique qu'un traitement plus « sérieux », classique, aurait vraisemblablement amené. Il faut être particulièrement pisse-vinaigre, empesé où grenouille de bénitier pour aborder cette pièce au premier degré et en être choqué, et ne pas saisir l'essence même de cette proposition délirante. Seule réserve majeure, l'effet de foudre à la fin pourrait être mieux souligné par l'éclairage et le son, ce n'est pas très convaincant.

Une première mise en scène de Philippe Cyr, avec un résultat très honorable. À suivre.

Doit-on également rappeler à certains à quel point nous sommes redevables à ces jeunes artisans qui payent énormément de leur personnes afin de nous offrir du théâtre de qualité: en effet, peu ou pas subventionnées, de nombreuses jeunes compagnies évoluent dans la plus grande précarité financière et ne carburent qu'à l'espoir et la passion, et une large portion de la programmation théâtrale montréalaise, ce qu'on appelle dans le milieu « les autogérés », est ainsi assurée par des artisans qui ne seront que peu où pas rénumérés pour leur travail, avec en plus l'obligation d'occuper des emplois alimentaires le jour. Un rythme de vie assez épuisant. Réussir à faire du bon théâtre dans ces conditions, comme c'est le cas ici, relève de l'exploit, et exprime en soi toute la place que l'art théâtral occupe dans leur âme et leur vie. Il y a encore de la beauté dans ce monde.

Merci.

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Les Escaliers du Sacré-Coeur, un texte de Raul Damonte Botana, dit Copi
Une production des Ouvriers Théâtre et de la S.H.O.P.
Mise en scène de Philippe Cyr, assisté de Justine Boulanger
Direction de production de Valérie Parent
Décors de Martine Richard
Costumes de Mona-Dominique Régnier
Son et musique de Jacques Poulin-Denis
Éclairages de Marie-Ève Pageau

avec Luc Bouffard, Éric D’Alo, Alain Fournier, Mathieu Gentes, Annick Gamache, Stéphanie Julien, Marie-Lyse Laberge-Forest, Stéphanie Lachance et Frédéric Lavallée

Du 20 avril au 6 mai au Théâtre Prospero

Théâtre - Théâtre en bref - avril

Par Yves Rousseau

- 40% de déséquilibre - Système Kangourou
- Hamlet - Boyokani Company
- The Facts Behind The Helsinki Roccamatios - Infinithéâtre
- Poisson d'avril - Mousquite
- L'Intranquilité - Sankeo Théatre

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40% de déséquilibre - Théâtre Lachapelle

Du 13 au 28 avril http://www.systemekangourou.ca/

Équilibristes du déséquilibre dans une vision schizokaléidoscopique de moments de vie, complètement éclaté, du performatif en acting-out, cri primal de l'urgence d'être et de dire. Mises en abime, ping pong existentiel. Ne cherchez pas la recette, le mode d'emploi, il n'y en a pas. Comme devant une toile impressionniste, et même abstraite, on se laisse imprégner, où on passe tout droit. On aime, ou on n’aime pas. Peut-être pas très « grand public ». Furieusement anarchique, bordélique et atypique. D'une inégalité assumée, un niveau de jeu, diction, mouvements et expression allant, selon l'acteur, de l'amateur éclairé au professionnel formé, avec un propos pouvant passer du coq à l'âne, du sublime au ridicule, de la longueur à la splendeur. Un baz-art furieux et tendre, d'une construction déconstruite, d'une réalité d'autofiction vraie, fausse. À l'image du mouvement : on se lance, on grimpe sur murs et échelles, on chute, on se pousse, on s'enterre, on déglingue le décor, un constant fracas en up and down. Ça ressemble un peu à aujourd'hui, maintenant le monde. En surface, ça peut ressembler à n'importe quoi. Unique et marginal.

Textes et mise en scène de Anne-Marie Guilmaine, scénographie et éclairages de Jonathan Nadeau, conseiller scénique Max-Antoine Proulx, avec Grégory Flayol, Xavier Malo, Claudine Robillard, Janick Rousseau, Martin Vaillancourt


Hamlet - Boyokani Company

Au M-A-I Du 18 avril au 29 avril Boyokani Company Originaires pour la plupart de divers pays de la francophonie africaine et de France, avec leur adaptation, leur vision du texte de Shakespeare transposé ici dans un royaume africain. Ça donne un Hamlet étonnamment festif, ponctué de nombreux chants, danses et costumes traditionnels d'une grande beauté et d'une grande richesse. Si l'ensemble a pour effet de minimiser l'aspect et l'amplitude dramatique de certaines scènes, il a par contre de mérite de jeter un éclairage rafraichissant et original sur l'oeuvre, et même si 2 h 45 sans entracte c'est un peu long (quelques longueurs), dans l'ensemble on passe à travers avec une étonnante facilité, l'oeuvre étant ainsi rendue hautement accessible et digestible avec une histoire richement illustrée et facile à suivre. Certaines scènes sont d'une grande originalité, comme ce « Être ou ne pas être » joué en spleen intimiste et accompagné à la guitare et il y a d'ailleurs plusieurs autres beaux moments d'émotions. La scénographie est limitée à cette scène, qui prend un peu l'aspect d'une arène, et l'éclairage et le son prennent donc, efficacement, une large place dans la suggestion L'interprétation des comédiens est intéressante, originale, une approche du jeu totalement différente de ce à quoi nous sommes habitués ici, très expressif, enjoué, avec un côté Commedia dell'arte, très corporel dans l'expression (beaucoup de mouvements chorégraphies, de danse exprimant l'émotion), une grande musicalité dans la diction, le verbe, parfois naïf (dans le sens d'authentique) tout en étant crédible.

Adaptation et mise en scène : Hugues Serge Limbvani / Texte : Shakespeare / Traduction : Jean-Michel Deprats (éditions Gallimard) / Interprètes : Mata Gabin, Maïmouna Doumbia, Momo Ekissi, Hugues Serge Limbvani, Mathieu Lagarrigue, Jacques Éric Mampouya, Vict Ngoma et Addoulaye Seydi / Scénographie : Hugues Serge Limbvani / Conception des éclairages : Pierre Gille / Régie : Alain Tomety Sena Kossi / Costumes : Ndiassé


The Facts Behind The Helsinki Roccamatios

Maisons de la culture de Montréal Infinithéâtre

Deux amis. Un, suite à une transfusion sanguine, attrape le sida. Nous sommes dans les années 80. Lente agonie. Puis, pour rendre le tout supportable, ce jeu de rôle imaginaire, soit retracer la vie d'une fictive famille finlandaise, les Roccamatios, et ce, depuis le début du siècle, chacun imaginant une année, à tour de rôle. Un lent et très dur accompagnement vers la mort. Le procédé est simple, le temps réel est celui de cette chambre d'hôpital, côté cour, où se déroule l'agonie étalée sur plusieurs mois, avec des dérives historiques, jouées côté jardins et illustrées par des diapositives : flash-back portant tant sur la vie de l'ami, que sur de « grands » moments du vingtième siècle : découvertes, horreur de la guerre, moments capitaux, etc. Les évènements n'ont pas nécessairement de liens entre eux; c'est plutôt le climat particulier issu des croisements continus entre l'amitié étranglée dans les douleurs de l'agonie du sida et les faits relatés, qui, pris dans leur globalité créent un effet émotionnel impressionniste nous jetant en plein visage tout le non-sens de notre époque, toute notre vulnérabilité, notre fragilité. Une autre histoire que le vent viendra balayer, comme nos petites vies insignifiantes. Le temps efface tout. Présentée à un stade précoce de sa réalisation, la performance solo d'Éric Goulem n'en demeure pas moins solide et prometteuse, avec une très belle diction. Avec encore quelques répétitions, question de bien avoir le texte en bouche, de rajouter de la fluidité dans l'expression, et peut-être un peu mieux étayer (le texte de) la portion finale, où cette famille-prétexte disparait, et où le récit s'embrouille un peu. Un texte anglais de Yann Martel très émouvant, une fresque dantesque d'une portion de notre monde, une portait lucide de notre humanité. Pièce en anglais.

Texte de Yann Martel, mise en scène de Bruce Smith, avec Eric Goulem


Poisson d'avril - Mousquite

Poisson d'avril, c'est une charmante et touchante prestation un peu surréaliste empruntant au théâtre, à la pantomime et au cirque. Deux soeurs partageant un lit, dans une comique lutte de couvertes épique, puis un méchant, une poursuite endiablée. Acrobatique, aérien, corde et trapèze, avec une très belle trame sonore. On fait référence dans le programme à l'univers de la bédé, puis à la peinture de Klimt, mais je dirais plutôt Miyuki Tanobe. Festival vue sur la relève.

Avec Jade Morin, Benoît Fisch et Anna Ward.


L'Intranquilité - Salle Fed-Barry, 3 au 14 avr 2007 - Sankeo Théatre

Plusieurs éléments intéressants au niveau du langage du corps et de l'utilisation de l'espace dans cette illustration impressionniste du texte de Pessoa, biens servis par les jeunes comédiens, avec plusieurs moments assez forts, malgré l'aspect « exercice de théâtre » et répétitif de certaines portions. Une belle scénographie réalisée avec des moyens limités permet de donner un sentiment d'intimité dans la salle Fred-Barry. Une immense toile de coton descend du fond de la salle jusqu'à l'arrière-scène, comme un immense auvent et viens se terminer sur une muraille transversale d'aspect impressionniste d'une très grande beauté. Ce n'est pas absolu, mais il vaut mieux par contre connaitre Pessoa et avoir lu l'oeuvre afin de pleinement apprécier.

Texte de Fernando Pessoa. Mise en scène de Marc Béland. Avec Simon Cloutier-Matton, Catherine David, Sylvie Demorais-Nogueira, Benoît Drouin-Germain, Frédéric-Antoine Guimond, Josée Lacombe, David Laurin, Jade Léveillé, Jessica Lupien, David Michaël, Isabel Rancier, Léa Simard

lundi 23 avril 2007

Théâtre - Cabaret insupportable - Lion D'Or

Par Yves Rousseau

Pour fêter ses 16 années d'existence, la compagnie Transthéâtre organise un cabaret délirant, avec une impressionnante brochette d'invités donnant chacun une prestation d'un maximum de dix minutes, « subversive et iconoclaste sur les irritants de notre société moderne », rapporte-t-on dans le programme : Oh que oui...


Totalement insupportable, comme ces évangélistes qui nous accueillent avec la bonne parole, cette guichetière unilingue anglophone ultra wasp, ce portier tout autant unilingue, infatué et irritant, qui nous dévisage avec ses lunettes fumées.

Insupportables chansons kétaines, procession de fatigants, armée de téteux, contingent de moralisateurs ridicules, de danseuse moderne à la performance infatuée d'un narcissisme hermétique grotesque d'affectation et de sérieux empesé, orchestre dissonant et agressant, écologiste « conscientisateur » de gau-gauche à cinq sous, maudit clown de centre d'achat aux numéros galvaudés, politiciens de mes deux qui ne parlent que pour ne mieux rien dire, militaire canadien vantant nos belles valeurs nationales, magicien sadique suceur d'applaudissements au numéro de pacotille minable aboutissant au fiasco et à la bagarre, bref, vous l'aurez compris, tous les emmerdeurs de la terre sont réunis pour... notre plus grand plaisir et notre plus grand défoulement dans cet univers d'un broche à foin assumé, de prestations pour le moins inégales et d'une mauvaise foi consommée. Plusieurs numéros originaux, alors que j'avais déjà entendu certains sur les sites respectifs de leurs auteurs...

Certains numéros font sourire, tout en dénonçant les non-sens de la société, dans un second degré cynique et iconoclaste, d'autres devraient êtres retravaillés, alors que finalement plusieurs atteignent les limites supportables en terme de délires déjantés, dans un rire aux larmes à se rouler par terre, pensons à François Parenteau, avec son animateur de radio obséquieux affublé d'un problème de diction, où à Didier Lucien et ses amis dans une parodie au second, heu premier degrés, en tout cas une parodie d'humour cheap, stupide, sexiste et vulgaire d'humoriste pourtant très en vogue. Entre autres...

On sort de là étonnamment libéré, comme si cette parodie de l'insupportable nous avait, pour quelques moments, purgé de toutes ces grandes et petites agressions du quotidien.

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Direction artistique et mise en scène de Michel Monty et Brigitte Poupart
Animation de Stéphane Crête
Musiciens Bernard Falaise (g), Jean-Francois Pednô (b) ainsi que Fred Boudreault (cb).

Avec Christian Bégin, Francois Bernier, Pascal Boudreault, Michel-André Cardin, Paul-Patrick Charbonneau, Guillaume Chouinard, Nathalie Claude, Stéphane Crête, Francis Ducharme, Michel F. Côté, Éric Forget, Marc Fortin, Guillaume Girard, Philippe Hughes, Guillermina Kerwin, Justin Laramée, Geneviève Laroche, Didier Lucien, Michel Monty, Ian Murchison, Roberto Murray, Francois Parenteau, Lennie Parker, Frédéric Pierre, Mathieu Quesnel, Catherine Tardif, Emmanuel Schwartz, et plusieurs autres…

Au cabaret Lion d'Or
16, 23 et 30 avril ainsi que 1er, 7 et 8 mai 2007, à 20 h 30
514.433.9712 ou info@transtheatre.com

Théâtre - Le Feuilleton III - au Lion d'Or

Par Yves Rousseau

Le Feuilleton, cette série de cinq spectacles cinéthéâtraux mariant en synergie étroite le kino et le théâtre, est de retour, c'est confirmé. Je me suis entretenu à cet effet avec Vincent Rouleau, le scénariste et réalisateur des portions filmées et Salomé Corbo la metteur en scène de la portion théâtrale : même formule, même endroit, mais évidemment une toute nouvelle intrigue en cinq épisodes.


Pour ceux n'ayant pas eu la chance d'assister aux feuilletons antérieurs, le concept est simple : des comédiens jouent sur scène parfois en alternance avec des projections vidéos, mais également parfois simultanément avec ces dernières. Ces projections peuvent être des arrière-plans tenant lieu de scénographie évolutive, le contexte changeant selon l'action; elles peuvent également « interagir » avec les comédiens; finalement, certains segments filmés sont la poursuite de l'intrigue amorcée sur scène. L'action est toujours palpitante. Abracadabrante, captivante, truculente, jouissive, et surtout hilarante, du vrai bonbon théâtral.

Les dates des représentations sont les lundis 21 et 28 mai, et les 4, 11 et 18 juin 2007, toujours au cabaret Lion d'Or.
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Le Feuilleton, Les productions À suivre
Réalisation et scénario de Vincent Rouleau
Mise en scène et coscénarisation de Salomé Corbo, assistée de Yann Binsse
Logistique et coordination de Mira Moisan
Musique de Dominique Hamel et Benoît Rocheleau
Éclairage de Marie-Ève Pageau

Avec Frédéric Barbusci, Christian Bégin, François Bernier, Delphine Bienvenu, Vincent Bolduc, Sophie Cadieux, Salomé Corbo, Alphé Gagné, Mathieu Gosselin, Brigitte Lafleur, Guillaume Lemée, Sylvie Potvin, Charles-Alexandre Quesnel, Simon Rousseau, René Rousseau, Luc Senay et plusieurs autres invités-surprises.

Cinq lundi à partir du 21 mai au Lion d'OR 1676, rue Ontario Est, Montréal (Québec) H2L 1S7
Réservations
reservations@lefeuilleton.com

Plus d'informations sur le site

vendredi 20 avril 2007

Théâtre - La Cerisaie - École supérieure de théâtre - (UQÀM)

Par Yves Rousseau

Qu'est-ce que c'est que la Cerisaie de Tchekhov ? C'est d'abord l'histoire d'une famille aristocratique russe, grands propriétaires terriens, et de leurs servants. Nous sommes au tournant du vingtième siècle et déjà, avec l'industrialisation tout change rapidement. Dans une crise existentielle, et sous le couvert d'une passion amoureuse, la mère a fui en France, question d'oublier le décès de son époux, mais surtout celui de son fils, jeune enfant mort noyé dans la rivière ceignant la propriété. Sa passion pour cet amant français et cette vie au grand train la ruina, l'obligeant à retourner, à se confronter à ce lieu qu'elle avait fui, univers chargé de nombreux souvenirs et de toute la nostalgie du passé. C'est ce moment que la pièce saisit, le retour, mais vers quoi ? Un univers en pleine déliquescence, un domaine qui ne rapporte plus et qui sera mis aux enchères pour dettes, des anciens vassaux, des roturiers, qui jadis quasi esclaves sont maintenant devenus commerçants, souverains de leur vie. La fin d'une époque, de la féodalité, puis la montée du capitalisme. On tente bien de résister, de s'opposer à ce changement, mais en vain, les diverses solutions envisagées l'étant toujours selon le même système de pensée issue d'une autre époque, inadapté à la nouvelle économie. Le domaine sera acheté par un prospère commerçant, proche ami de la mère, dont les parents mêmes furent servants, la cerisaie si magnifique sera rasée, divisée en lotissements loués aux estivants qui viendront y construire leur « datcha ». La famille se disperse, certains vers un avenir non défini, d'autres ayant à contrecoeur accepté de s'insérer dans cette nouvelle réalité : cadre bancaire, traducteur...

Une chronique du temps qui passe, la genèse d'une fin, chargée de mélancolie parfois voilée de moments de bonheur nostalgique, questionnant le futur et regardant le passé sans tomber dans le manichéisme: le commerçant prospère, qui incarne la nouvelle réalité, n'est pas présenté comme un homme méchant où vénal, mais plutôt comme un homme distingué, amical, mais résolu, semblant vraiment vouloir aider la mère et sa famille, lui prodiguant même de judicieux conseils, vus d'une optique capitaliste, pour qu'elle puisse reprendre le contrôle de son domaine (lotissement, datcha...), une solution inimaginable, vile et bassement commerciale, pour cette famille de petite noblesse attachée à son mode de vie et de pensée, et à cette magnifique cerisaie. Et la mère est montrée comme une femme certes dépensière, mais sensible, charitable et généreuse.

Une scénographie très intéressante (Anne-Geneviève Robert et Camille Paris), qui semble surtout inspirée de cette didascalie en tout début de l'acte II. Scène centrale avec estrades latérales : sur un plancher sombre, en périphérie des estrades, d'un côté un train miniature, puis de l'autre la structure d'une maison en maquette. Sur le périmètre scénique, la cerisaie est figurée par de petits massifs d'arbres miniatures stylisés. Puis, à une extrémité, des poteaux électriques grandeur nature, que la didascalie suggère à l'horizon, comme une modernité qui pointe, aux limites de cet univers d'antan. Sur chacun des murs aux extrémités latérales de la scène, de très grands tableaux d'un blanc peint en brushing, horizons suggérés, reflétant la lumière avec modulations. Le type de costumes (bon travail de Marie-André Boivin) semble suivre le cursus idéologique des caractères : Les personnages qui sont plus intéressés, tournés où motivés par la modernité portent des habits plus contemporains, alors que ceux de ce monde aristocratique évanescent résistant aux changements ont des habits suggérant fin dix-neuvième siècle, le personnage le plus décalé étant le fidèle domestique octogénaire, Firs, en redingote et haut de forme, ensemble qui, même en 1903 (année où la pièce fut écrite, un an avant le décès de Tchekhov) était déjà anachronique. Firs symbolise puissamment l'ancien monde. La pièce se conclut d'ailleurs de façon saisissante : après des adieux déchirants à la propriété, tous partent et se tournent vers le futur. Tous ont quittés et pris le train, sauf Firs, oublié, seul, dans cette maison vouée à la démolition, il s'étend misérablement, se recroqueville, puis en aparté : « t'a plus de force mon vieux, il ne te reste rien, rien de rien... ».

Les éclairages étaient, tout au plus, corrects (hum...), mais assez statiques. Il m'a semblé dans plusieurs scènes ne pouvoir bien distinguer l'expression des comédiens, alors que cette pénombre ne me paraissait pas toujours justifiée par le contexte. On peut éclairer les visages au moins, découper l'éclairage. Des effets plus participatifs auraient également enrichi la proposition : par exemple, entre autres, à l'acte II, il est suggéré dans le texte que le temps est magnifique et que le soir arrive, puis que la Lune se lève, sans que l'éclairage ne semble tellement suggérer de façon notable, à mon sens, cette réalité. Après certaines répliques explicites, j'ai parfois anticipé un effet lumière, levant avec interrogation les yeux vers la régie, mais rien. Les tableaux blancs, qui par leur composition se prêtent magnifiquement aux effets d'éclairages (variations du ciel, etc.), sont sous-utilisés. J'ai également de sérieuses réserves face à cette tonitruante et omniprésente musique des Beatles, servie à toutes les sauces tant en bande sonore que par les personnages jouant de la guitare et chantant dans certaines scènes, excepté pour le quatrième acte, avec une version acoustique parfaitement dans le ton. Je comprends qu'on a voulu souligner l'aspect nostalgique en utilisant divers airs de cette musique rappelant pour plusieurs une époque de bonheur mythique ou mythifié (fabrication médiatique?) et souligner par des airs pop-rock allègres l'aspect tête dans le sable de cette fête de l’oubli d'une joie triste avec ces derniers moments de bonheur dans la cerisaie. Mais Tchekhov parle ici en didascalie d'un orchestre juif...

Malgré ces petites réserves, les jeunes comédiens de deuxième année rendent le tout d'une façon très correcte, même si la mise en scène, quand même très cohérente, m'a paru précipiter certaines scènes, jouées à toute allure, ce qui explique parfois peut-être la diction, très correcte en général, mais qui pourrait parfois être plus articulée, les mots plus détachés, moins précipités. Il y a de beaux moments d'émotions, et on parvient à bien mettre en relief ce climat « tchékhovien » avec un jeu intelligent et sensible, avec des personnages très bien cernés et rendus. L'acte IV est le plus puissant d'entre tous, poignant, vibrant, d'une intensité subtile et contenue, avec cette superbe finale, puissante métaphore sur le temps qui nous échappe...
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La Cerisaie, un texte de Anton Tchekhov
Mise en scène de Frédéric Dubois, assisté de Eddie Rodgers
Une production

Scénographie de Anne-Geneviève Robert et Camille Paris
Costumes de Marie-Andrée Boivin de l' École supérieure de théâtre - (UQÀM)

avec Simon Fréchette-Daoust, Katherine Mossalim, Jean-François Lagacé, Kathleen Aubert, Gwendolyn McKeown, Marie-Jöelle Guindon, Simon Fleury, Ariane Lacombe, Louis-Karl Tremblay, Patrick Bernier-Martin

Du 18 au 21 avril 2007
STUDIO-THÉÂTRE ALFRED-LALIBERTÉ

Renseignement : 514-987-3456

jeudi 19 avril 2007

Théâtre - Des Yeux De Verre - Théâtre d'Aujourd'hui

Par Yves Rousseau

Il importe d'abord de bien vous présenter la scénographie, qui nous plonge avant même une seule réplique directement dans cet univers dantesque. Des teintes sobres, même ternes. Un immense plafond en angle descend de l'avant vers l'arrière-scène, nous écrase, s'arrêtant à hauteur de ce mur percé de trois portes coulissantes. Plutôt côté cour, un immense escalier droit émerge du plafond, escalier par lequel les personnages semblent provenir du néant, de la noirceur, comme une descente aux enfers. Puis cet atelier, avec ce large meuble-vitrine, puis une poupée au visage morcelé qui dit « papa je t'aime ». Des éclairages évoluant de l'éblouissant cru au glauque interlope ajoutent à cette atmosphère intentionnellement étouffante, avec parfois des jeux d'ombres au symbolisme puissant.

Une famille. Chacun vivant seul en soi, hanté par sa propre réalité, ne voyant les autres que par le prisme de sa propre fantasmagorie-béquille, auto-fiction, illusion réparatrice, les lunettes roses du déni et de l'évitement de l'innommable, du non-avouable, du monstrueux. Puis cette enfant qui jadis fut abusée par son père, et ça, tous le savent et vivent avec, latent, refoulé, mais ô combien omniprésent. Ensuite ce père, artisan réputé mondialement pour ses poupées hautes de gamme, un univers de création minutieux, méticuleux, sur lequel il règne dans un contrôle total, taciturne, irritable. Vivant dans l'illusion qu'un jour sa « princesse » (sa poupée) reviendra, lui pardonnera. Sa femme, hyper-contrôlante, profondément carencée, s'étant fabriquée une carapace de l'apparence, de la réussite sociale, et ce par le biais de son époux, chez qui elle semble tout pardonner dans une dominance dépendante, s'étant investi de la mission de le changer, convaincue qu'elle peut tout nettoyer, effacer. Oui, effacer, comme cette fille ainée, qui fut envoyée vivre chez la soeur de la mère, sans contacts ultérieurs, abandonnée, comme une effroyable souillure insoutenable sur la robe des apparences immaculée de mensonges et d'illusions de la mère, sous la réalité inventée d'une folie subite et d'une institutionnalisation obligée de l'ainée. Puis la cadette, préservée du sort connu par sa soeur, ballotée entre la froideur d'une mère qui ne peut aimer, par absence, par vide, et d'un père distant de peur coupable, dont elle recherche désespérément la reconnaissance et l'affection.


Quatre personnages, quatre tons, quatre gestus, quatre solitudes. Comme si les personnages, avec une diction type empruntant à divers styles et niveaux de langage, sortaient de quatre pièces différentes, intertextualité englobant quatre espaces dramatiques composites, allant du drame social néoréaliste, en passant par la comédie truculente et gouailleuse et le stand-up, jusqu'à la grande tragédie en quatre-temps. Chacun dans sa propre réalité. Le père, qui exsude de sa douleur et de sa culpabilité dans tous ses gestes, toutes ses paroles, mais surtout dans tous ses silences, tous ses non-dits, une performance particulièrement réussie de Guy Thauvette qui évite ici les pièges du cliché et du manichéisme (ton de drame social québécois). L'ainée, poupée brisée, vulnérable et blessée, revenue régler ses comptes, confronter le père, tout en étant hantée par l'espoir refoulé de retrouver cet amour parental volé, troublante et lumineuse interprétation de Bénédicte Décarie (drame, tragédie). Puis la cadette, qui exulte son manque d'amour par un humour gras (mais sans jamais être gratuit) de blagues de taverne et de commentaires cyniques, personnage de boute-en-train toujours à contre-temps, car elle est la seule à vraiment, sous le couvert de la rigolade, mettre des mots sur l'implicite et elle joue donc le rôle d'un révélateur (comédie, stand-up ironique). Finalement la mère, toujours obsédée par la sauvegarde des apparences, surtout avant cette consécration mondiale de son mari qui aura lieu le lendemain, avec journalistes, notables, et qui ira jusqu'à commettre l'irréparable, sous l'illusion d'une pensée magique d'effacement et de nettoyage, un rôle rendu avec une douloureuse froideur, une dureté indifférente à glacer le sang, dans une transposition moderne de ce qui ressemble étrangement à une grande tragédie grecque sanglante et incestueuse. Certaines scènes sont insupportables par ce qu'elles révèlent de vérité viscérale sur ces enfances trahies. Dur.


C'est avec beaucoup de retenue, en évitant volontairement tout épanchement qui aurait pu détourner, faire dévier, déformer ou enfler le propos que l'ensemble est rendu. On évite de poser des jugements manichéens, présentant plutôt l'état des lieux d'une famille dysfonctionnelle selon une optique systémique, situant chaque élément dans son contexte : on n'essaye pas d'excuser, mais on évite de condamner. On montre un (laid) morceau d'humanité. D'habiles dialogues conjugués à la finesse du jeu et des caractères particulièrement habités permettent de transcender et relativiser certains choix parfois un peu agaçants au niveau du texte et de la mise en scène: le contenu métaphorique, en particulier la symbolique de la poupée, présent avec une insistance un peu lourde; le typage des personnages qui emmène une certaine impression de « déréalisation » par une construction de caractères d'aspect archétypaux, qui par contre permet quand même une distanciation peut-être nécessaire; une impression d'omniprésence d'une trame psychanalytique, un aspect « oedipe 101 » juxtaposé avec légèrement trop d'évidence dans le propos, n'étant pas sans rappeler un peu l'aspect didactique d'un psychodrame, mais néanmoins juste et pertinent dans sa substance et sa portée; une phase finale et puis catharsis paraissant un peu trop empruntées à la grande tragédie grecque, mais permettant par contre peut-être de quitter le naturalisme, le réalisme pour la représentation, participant également de la distanciation. Une pièce grandement tributaire de l'incroyable qualité et abandon total des interprètes face au propos et la direction, qui ont sans doute beaucoup payé de leur personne en répétition afin d'atteindre cet essentiel détachement apparent.

Un ensemble dans lequel nos émotions sont promenées en dents-de-scie, déstabilisant nos mécanismes de défense, comme pour un bolo : la balle d'un humour révélateur met en lumière la douleur, tendant au maximum l'élastique de l'intrigue, pour ne mieux que nous projeter sur la palette du drame-tragédie, et ce, avec beaucoup de focus et peu d'évasion possible. De choc en choc. Sans pitié.

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Des Yeux de Verre, un texte de Michel Marc Bouchard
Une production du Théâtre d'Aujourd'hui

Mise en scène de Marie-Thérèse Fortin, assistée de Stéphanie Capistran Lalonde
Scénographie de Richard Lacroix assisté de Elaine Fayad
Costumes de Mérédith Caron
Éclairages de Éric Champoux
Conception sonore de Nancy Tobin

avec Sophie Cadieux, Bénédicte Décary, Sylvie Léonard et Guy Thauvette

du 10 avril au 5 mai

dimanche 15 avril 2007

Théâtre - Trilogie du revoir - École supérieure de théâtre (UQÀM)

Par Yves Rousseau
Autopsie d'un microcosme ridicule, petite bourgeoisie provinciale infatuée, poseurs grandiloquents et grotesques. Tous cherchent, mais comme personne ne donne, nul ne trouve. Chacun parle, tout en étant à peine entendu, dans une verbosité onanistique, captifs d'une apparence d'être boursoufflée et grandiloquente de vacuité :  chassés-croisés perpétuels du vide, danse sur musique de l'évitement,  valse pathétique des boiteux de l'être.

Dans une grotesque exposition de province se voulant (très) sérieuse, parrainée par ces « Amis de l'Art », un évènement de second ordre qu'on se prétend pourtant être capital. Puis ce ballet social de petits notables, petits au sens figuré, ensemble incongru de caractères fats de ringards prétentieux à la démarche maniérée et pompeuse, dans un pseudoraffinement snobinard et surfait n'étant pas sans rappeler l'univers surréel de Fellini, tant au niveau des compositions que des costumes ( magnifiques ceux-là, un travail recherché de Dominique Turcotte). Où l'appréciation des oeuvres d'art semble plus découler du désir d'afficher son moi et son statut extraordinaire d'amateur éclairé et éclectique et son appartenance à un certain monde, que d'une véritable compréhension sentie et habitée de l'oeuvre.

Dans une habile scénographie anguleuse au gris funéraire semblant inspirée du cinéma expressionniste allemand, un brillant travail de Julie Emery assistée de Marzia Pellisier (qui m'ont effectivement confirmé l'influence), voici une galerie d'art dite réaliste, mais qu'on suppose en réalité abstraite, elle-même d'une facture abstraite de fractures, avec ces cadres vides suspendus dans ces angularitées, cadres dont le contenu artistique sera rempli par des poses fixes et grimaçantes à la grand guignol des comédiens, qui nous renseignent bien ainsi sur la « valeur » des « oeuvres ». Avec cet arrière-plan dantesque, tout en hauteur, sur lequel un personnage mythique juché sur une galerie ponctue le récit d'airs de violon, une musique tout autant anguleuse et grise que le décor. Violon symbolique, qui compose les bornes de cet univers, suspendu au dessus de ce monde, qu'on décroche pour cette valse cynique et qui raccroché sera à la conclusion.

Une direction du jeu et mise en scène, comme je le disais, qui évoque Fellini dans la construction des personnages et leurs interactions épicées de ce sublime grotesque; la comédie à l'italienne dans le ton, mais en plus contenue, dans cette façon de délicieusement enfoncer continuellement le clou de chacun des personnages, qu'on aime et déteste à la fois pour ce qu'on reconnait de l'humanité (et de nous?) en eux; du néoréalisme dans ce côté dissection et étalage cynique et sans compromis d'un univers social, cette analyse lucide; de l'expressionnisme dans certains éléments de jeu, certaines poses et enchainements de mouvements complexes finement chorégraphiés avec ce même côté anguleux et aussi halluciné que le décor. Puis une quasi-adaptation épurée de l'oeuvre, réduite à un peu plus de deux heures, dépouillée de références politiques, géographiques et temporelles et amputée d'un personnage : L'oeuvre touche ainsi à l'universel et tous y reconnaissent un morceau de leur réalité, échappant à ce côté peut-être un peu misanthropique et moralisateur de Strauss avec son regard particulier sur certaines strates de classes aisées du dernier quart du vingtième siècle en Allemagne. On a joué avec les didascalies précises et assez élaborées du texte théâtral de Strauss, sans les trahir.

Soulignons finalement un niveau de justesse très prometteur chez ces jeunes interprètes qui ne sont pourtant qu'en deuxième années. Tous se distinguent, et particulièrement Sébastien Leblanc avec un rôle assez truculent d'anxieux paranoïde tonitruant. Si on atteint déjà ce niveau, vraiment bien dans l'ensemble, j'ai bien hâte de voir la suite.

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Trilogie du revoir, un texte de Botho Strauss
Une production de L'École supérieure de théâtre de l'UQÀM

Mise en scène de Silvy Grenier assistée de Sylvain Ratelle (plus régie)
Scénographie de Julie Emery assistée de Marzia Pellisier
Costumes de Dominique Turcotte assistée de Karine Galarneau
Son — Geneviève Michaud
Éclairage de Camille Tougas
Production — Sonia Montagne

avec Stéphanie Cardi-Dubois, Kim-Yasmin Jean-Louis, Frédérique Lapointe, Sébastien Leblanc, Francis Miller, Marc-Antoine Picard, Cédric Peltier, Ghislain Roberge, Chantal Simard, Andrée Southière, Ansia Wilscam Desjardins

Du 11 au 14 avril 2007

samedi 14 avril 2007

Théâtre - Les frères Laforêts - La Licorne

Par Yves Rousseau
Dans la salle, la scène est coincée entre deux estrades, comme une saucisse dans un chien-chaud : une plate-forme basse avec une surface donnant l'impression de lattes de tek de diverses teintes allant de bois ocre au roux foncé. Dessus, un cercueil rustique pouvant pivoter à partir d'un axe central fixe et s'ouvrant par deux panneaux opposés. Aux extrémités de la plate-forme chacune des lattes se termine inégalement, dans une continuité inachevée (la continuité du temps et de l'héritage des valeurs?), donnant sur une ou deux marches aboutissant sur un petit espace, niveau plancher. Puis sur chacun des murs, face aux extrémités de la scène, d'un côté un écran de projection, puis de l'autre un tableau à crayon-feutre équipé d'une échelle. La même extrémité sera utilisée et dévolue à chacun des deux frères, pour les procédés de dérives que nous examinerons plus loin. Tout va par deux, et par opposition...

Deux générations, contemporaine et traditionnelle, deux frères, deux mondes, deux systèmes de valeurs. Les frères, Philippe, l'aîné, plus intello plus « granola », le sensible et vulnérable, cinéaste, créateur et artistique, en pleine dépression et thérapie. Puis Daniel jeune cadre-requin dynamique, imbu, fendant, narcissique, obsédé par la boxe et les « battants », posant avec son cellulaire et sa télécommande d'alarme d'auto de luxe qui fait bip-bip, pratiquant ses sourires et simagrées préfabriqués pour ses discours corporatifs, obnubilé par son image; il est cadre d'une compagnie oeuvrant au niveau d'arbres transgéniques...

Le psy de Philippe (DM), voulant remonter à la racine du mal, trace progressivement au tableau, d'une séance à l'autre, l'arbre de la schismogénèse familiale, ce qui nous permet, sous forme de dérives, de flash-back, d'en apprendre un peu plus sur cette famille, sur cette hache du grand-père, lourde de symboles et d'importance avec ces devises gravées sur le manche portant sur l'importance de ne tuer que pour combler ses besoins et de ne couper que le nécessaire, bref de vivre en symbiose avec la nature, sur ces touchants moments d'enfance qui refont surface et sur cette importance du bois, de la forêt dans la vie de cette famille qui était jadis composée de fermiers-bucherons, qui coupaient dans une vie ce qu'une machine moderne abat en une semaine.  Puis sur ce prénom de Daniel, qui avait toujours été à l'aîné, jusqu'à ce que le père brise la tradition, années 70 et contestation aidant, et sur cette rivalité entre frères, qui prend racine au niveau d'un lourd héritage familial tragique que viendra réveiller la mort du père et la mise de sa terre en héritage....

Pendant que l'aîné en pleine introspection se rapproche du système de valeur de cet autre monde d'antan, celui de son grand-père, renouant avec ses racines, diverses dérives (certaines ne projection) nous montrent l'univers complètement opposé du frère : Le corporatisme arrogant, le capitalisme sauvage, les projets de développements de la terre familiale transformée en club med de la forêt boréale avec arbres en résine de synthèse, un monde aseptisé sans mouche, ratons laveurs, sans vie quoi. L'opposition entre ces deux frères devient rapidement une métaphore sur l'antagonisme entre les valeurs de conservation, de la transmission de l'identité, de l'appartenance à certaines valeurs de la société traditionnelle, et le monde moderne du faux, coupé de ses racines, dépersonnalisé, avec un développement sauvage et un gaspillage aveugle allant jusqu'à mettre la survie de l'humanité en jeu.

Les divers tableaux sont joués non pas par séquences « clivées », mais en continuité. La simple orientation du cercueil pivotant et orienté selon un angle particulier sert d'élément indicateur de changement de contexte, avec quelques effets d'éclairage, quelques légers changements de costumes et des liens musicaux. Des brillants changements de ton, d'intensité font le reste du travail, tant à l'intérieur des diverses situations vécues par un même personnage que celles amenées par les autres caractères, comme le père (des frères) et son frère, toujours incarnés par Dany Michaud et Patrice Dubois.

Tandis que Dubois donne à son personnage principal de Philippe une belle dimension de vulnérabilité teintée d'insécurité et torturée de questionnements existentiels au point de parfois en devenir drôle, Michaud, avec un jeu très physique, crée avec Daniel un être contenant à lui seul tout ce qu'on peut se plaire à détester chez certains poseurs fats, imbus et prétentieux, « héros » du néo-libéralisme ultra mercantile et arriviste : vous voudrez étrangler Daniel, vous l'haïrez avec passion. Le personnage du grand père  est un spectre qui apparaît avec une gravité digne, comme un sage, un druide, une hallucination récurrente venant hanter les protagonistes, leur rappelant le règne et la pérennité de la nature et du temps sur les hommes, dans un troublant silence riche de mille mots, un rôle interprété avec beaucoup de charisme et de vérité par le sculpteur Armand Vaillancourt. Le tout enveloppé des éclairages de Martin Gagné et de la musique « live » de Ludovic Bonnier, éléments insufflant vie et âmes dans l'ensemble.

Il y a peut-être bien un léger aspect manichéen, souligné à gros traits et parfois même cucul-cliché dans cette opposition entre deux mondes au niveau de ce texte qui dans l'ensemble demeure quand même très correct: le bien/le mal, le bon et le méchant, la belle société d'antan idéalisée versus l'abject monde moderne décrié. Mais la brillante interprétation et surtout la riche et précise et très fluide mise en scène au contenu riche de métaphores relativisent et font même oublier cette limite. Sans compter le propos à caractère écologiste qui tout en évitant d'être didactique ou ragnagnan, pose des questions d'actualités et pertinentes, l'ensemble étant finalement doublé d'une touchante et vibrante histoire de lutte fratricide, d'un atavisme d'une grande humanité...

Une pièce qui fait réfléchir, sur la vie, sur l'identité et sur nos valeurs modernes, qui ne semblent que de plus en plus nous mener ver le néant. Et si dans notre quête de modernité, pressés de tourner la page sur notre passé et ses valeurs jugées dépassées, nous avions vidé le bébé avec l'eau du bain?
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Les frères Laforêts, un texte de François Archambault
Une production de Janvier Toupin Théâtre d'Envergure
Mise en scène de Patrice Dubois
Avec Patrice Dubois, Dany Michaud et Armand Vaillancourt
Scénographie de Olivier Landreville
Costumes de Julie Breton
Musique et bruitage de Ludovic Bonnier
Éclairages de Martin Gagné

Du 3 au 28 avril 2007, Théâtre La Licorne
Info : 514-523-2246

mercredi 11 avril 2007

Théâtre - L'envie - Théâtre d'Aujourd'hui

Par Yves Rousseau

Sur la petite scène de la salle Jean-Claude Germain du théâtre d'Aujourd'hui, un mur beige dont les deux tiers supérieurs sont composés pour la demie centrale de sections de stores vénitiens tandis que les deux quarts des extrémités cour et jardin sont des rideaux. Par les jeux d'éclairages habiles (Martin Gagné), il est possible de rendre chaque section opaque ou translucide et ainsi utiliser l'arrière décor: par exemple, le rideau rendu transparent deviendra, avec effet sonore de et jeux d'ombres de circonstance, une douche. Sur le plateau, un sofa qui déplié et joint à un repose-pied devient un lit, puis côté jardin une table et des chaises, puis un téléphone. Les nombreux changements de contexte (chambre, boutique, salon, café, hôtel) sont efficacement suggérés par des effets de transition :  bruitages et éclairages, introduction de quelques accessoires, ré-agencement du mobilier, et finalement quelques éléments de costumes assortis au contexte. Le tout avec très peu de temps morts et de façon très fluide.

L'histoire ? Il s'agit d'intrigues de couples :  le premier, est composé d'une jolie brunette (C-P Lemay), qui se cherche à coups de clichés, de psycho pop et de magasinage compulsif et qui vogue d'un emploi à l'autre, puis son conjoint (G Champoux), un boursicoteur chromé, matérialiste, vénal et intéressé à qui tout semble réussir. Puis l'autre couple comprend un bon diable plus timide, pondéré, rêveur, sensible et songeur (S Laplante), éternel faire-valoir du boursicoteur, et la sulfureuse blonde carriériste (C-A Toupin) qui semble au-dessus de ses affaires, et qui est également le soutien moral, la confidente de la brunette. On se prend rapidement à penser que ces couples de caractères opposés sont inversés, qu'en fait le songeur devrait être avec la brunette, et la blonde avec le chromé. Le boursicoteur trompe sa femme avec la blonde : machiavéliquement, peut-être plus ou moins consciemment pour pousser les deux autres dans les bras l'un de l'autre, ces deux libertins ont la brillante idée d'organiser une soirée échange de partenaires. Mais tout ne se déroule pas comme prévu et c'est le début d'une dégringolade prenant la forme d'un cynique suspens et chassé-croisé du mensonge....

De petits couples fragiles (qui durent maintenant 3-4, parfois 5 ans?) de bobo début trentaine, des conjoints finissant par inévitablement tomber dans l'habituelle infidélité prévisible. Ce n'est donc pas tant l'histoire simple et peut-être même banale d'adultère qui importe ici, mais son traitement : cette vision caustique, sans pitié et chirurgicale d'une triste modernité matrimoniale. Le brillant et cruel texte de Catherine-Anne Toupin n'a aucune pitié pour ces êtres, d'abord présentés comme lumineux, beaux et branchés (les belles apparences...), pour ne mieux que pouvoir les détruire et les enlaidir par la suite, procéder à la dissection de leurs âmes avec un cynisme méthodique et résolu, presque sadique pour briser les apparences. Comme des enfants laissés sans surveillance dans un magasin de bonbons, les jeunes adultes de mme Toupin sont confrontés à un monde de plaisir, d'envie et de tentations, où les possibilités de passage à l'acte semblent illimitées, avec l'hédonisme, le narcissisme, et la facilité comme trois cavaliers de l'apocalypse du couple et de l'amour toujours,  un mythe échoué dans le purgatoire du consumérisme, de l'individualisme et du matérialisme primaire. Chacun veut recevoir, mais semble tellement inapte à donner. Comme ces partenaires-objet qui ne semblent plus êtres investis comme êtres, mais comme accessoires. Puis cette phrase assassine dans la bouche du personnage de Catherine Proulx-Lemay: quand l'amour disparait, tu perds ton pouvoir de rendre une personne heureuse, mais pas celui de la faire souffrir...

Un autre élément intéressant de la pièce est l'illustration ce côté éminemment urbain, le côté très actuel, très 2007 et morcelé des communications : les conversations en dents de scie, toujours pressés, toujours dérangés, cette attention toujours un peu partielle et distraite de l’ère du multitâche, avec un cruel manque d'écoute et de disponibilité, l'intrusion continuelle de la technologie (ici l'omniprésence du téléphone cellulaire) et son impact sur les rapports. D'où l'importance de travail au niveau des enchainements, du rythme décrit en premier paragraphe. Les choses dites restant toujours en surface, et ce qui devrait vraiment être abordé, reste implicite, retenu et évité avec souvent encore la technologie comme moyen de détournement. L'importance de l'image, du paraitre triomphe au détriment de l'être.

Une mise en scène de Frédéric Blanchette d'une paradoxale pudeur exhibitionniste, où ce qui est sous-entendu et suggéré par le geste, le ton , la façon d'occuper l'espace (bref tout le non-dit) participe autant que ce qui est dit et montré par texte dans cette brillante annihilation des personnages. Le caché révèle autant que le montré, l'explicite autant que l'implicite : par leurs hésitations, hypocrisies et lâchetés suggérées, par leurs langages corporels qui jouent sur plusieurs tons de paradoxes, d'oppositions, d'équivoque par rapport au dire, par leur façon de s'étourdir et d'éviter le vrai, la rencontre, l'engagement. Jusqu'à cette dantesque scène d'éclatement final d'une monstruosité sans nom, quand le pot au rose est découvert, une humiliation totale d'une intensité rarement vue au théâtre, l'exécution finale et la condamnation sans pitié d'une triste réalité...

Nous avons ici droit à une interprétation d'une très grande justesse. Plusieurs scènes reposent d'ailleurs exclusivement sur ce ton particulier et le moindre écart peut faire dérailler le tout. Chacun des acteurs disparait littéralement, faisant place avec le plus grand effacement et la plus grande humilité à son personnage. C'est pour le moins habité, avec beaucoup d'écoute et de respect.

Un cruel, mais non moins lucide portrait de l'état des lieux, une comédie noire au rire cynique et ironique.

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L'Envie, un texte de Catherine-Anne Toupin
Une production du Théâtre ni plus ni moins
Mise en scène et scénographie de Frédéric Blanchette
Éclairages de Martin Gagné

avec Guillaume Champoux, Steve Laplante, Catherine Proulx-Lemay et Catherine-Anne Toupin

du 10 au 28 avril 2007 à la salle Jean-Claude Germain du Théâtre d'Aujourd'hui





dimanche 8 avril 2007

Théâtre - Jeux d'enfants: La marche de Râma - Espace Libre

Par Yves Rousseau

Résumons d'abord schématiquement l'histoire, une épopée fantastique, une odyssée mystique, celle d'un prince, Râma (Daniel Brière), qui ignore qu'il est en fait la réincarnation humaine d'un dieu, Vishnu, mis sur terre pour rétablir paix et ordre dans un monde dévasté. Exilé suite à des intrigues de palais, juste avant de devenir Roi, Râma devra affronter le Lucifer hindou et sa cohorte de démons, Ravana (Alexis Martin). Seuls sa fiancé Sîtâ (Amrita Choudhury) et son frère Lakshmana lui sont demeurés fidèles. Suite à une infâme ruse, Ravana kidnappe Sîtâ qu'il cache à Lanka, ville insulaire des démons, isolée par un vaste océan. Informé de la cachette par un singe surnaturel ayant réussi à bondir par dessus l'océan afin d'aller espionner Ravana, Râma apprend que ce diable s'apprête à exécuter Sîtâ parce qu'elle se refuse à lui. Aidé par les sages de la forêt magique, Râma se retrouve à la tête d'une armée de singes et d'ours dirigée par leur général, Hanuman: ils construisent en six jours un vaste pont traversant la mer afin de détruire Lanka et Ravana et ainsi sauver Sîtâ . Râma victorieux reprend son trône et règne dans la félicitée.

À partir de ce texte majeur de la mythologie hindouiste, qui recèle tous les éléments du conte classique, les créateurs élaborent ce quasi-laboratoire, truculent et festif, qui évite de tomber dans le piège du ridicule en revêtant trop sérieusement les habits trop grands de cette immense fresque: c'est la base même de cette proposition iconoclaste, telle une kermesse théâtrale de pacotille grandiloquente et déjantée, volontairement à la limite de l'imposture et d'un faux assumé, tenant à coup de ficèle et de ruban adhésif, comme un cirque débridé et fabuleux empruntant à presque toutes les formes d'expressions théâtrales: danse-théâtre traditionnelle et théâtre populaire indien, théâtre d'ombres, théâtre de masques et Commedia dell'arte, théâtre d'objets et de marionnettes, multimédia avec projection-prologue style Bollywood, et même l'internet avec des apartés à la sauce Youtube !

Une suite endiablée d'enchainements rapides où nous sommes perpétuellement tenus en haleine et ébahis et même dépassés par les diverses trouvailles de nos joyeux drilles. Par exemple, la mer à traverser par l'armée de singes et d'ours est figurée par une immense toile déroulée à partir des estrades des spectateurs, le pont construit, est un galon à mesurer à ruban de métal qu'on déroule au centre de la toile, l'armée des animaux est simulée avec des figurines aimantés qu'on place sur le ruban-pont. Arrivé à destination, la toile séparée par le ruban devient un terrain de cricket et le combat entre Râma et Ravana prend la forme d'un match sous le vivat de la foule et les propos enflammés de commentateurs sportifs. Le tout ponctué des magnifiques chorégraphies conçues et interprétées par Amrita Choudhury et ancré par une narration de Minoo Gundev. C'est comme ça pendant plus d'une heure trente, et cette suite continue de transformations nous permet d'oublier le côté parfois légèrement laborieux des multiples manipulations de décors, qui finalement participe de ce bric-à-brac théâtral auto-dérisoire.

La brillante scénographie de Jonas Veroff-Bouchard est composée de grands panneaux aux motifs indiens qu'on peut déplacer selon les contextes suggérés, et d'une kyrielle d'accessoires tous plus originaux et surprenants, dont cette maquette du Taj Mahal réalisée par Théophile Brière, le père de Daniel, quatre mois de travail minutieux et plus de 8500 bâtons d'allumettes. Des très beaux costumes de Claire Geoffrion, partent du traditionnel indien jusqu'au contemporain occidental. L'environnement sonore et musical vivant est assuré avec brio in vivo par Ganesh Anandan avec une suite de d'instruments de percussions et cordes indiens.

Des amateurs prenant cette proposition au premier niveau, comme un objet théâtral classique, pourraient remarquer la diction laborieuse et le jeu limité de Amrita Choudhury dans ses quelques rares réparties, qui est avant tout une splendide et fantastique danseuse indienne, et la narration certes colorée de Minoo Gundevia, mais me semblant loin des standards d'écoles de théâtre (tout en demeurant éminemment chaleureuse et sympathique). Mais si on se place dans l'optique de cette proposition-kermesse, et surtout si on accepte d'embarquer et de laisser porter par cette proposition, on se rend compte qu'on a peu être ainsi évité quelques pièges et quelques pertes: des acteurs québécois professionnels grimés en indiens auraient sans doute mieux joués, mais nous aurions par contre perdu cette authenticité particulière, cette présence véritable et habité donnant paradoxalement à cette foire théâtrale son parfum de vérité. Nous aurions eu une perte de sincérité dans cette volonté d'exploration et de rapprochement de cultures faisant partie du processus exploratoire amorcé par le NTE depuis longtemps, pensons à la Nouvelle Télé Communautaire. Sans cette légitimité de bonne foi et honnête, sans l'âme, la présence et la participation pertinente et le cautionnement de membres de cette communauté, le côté parodique aurait pu basculer dans le ridicule pathétique d'un Minstrel Show, au lieu de cette charmante communion culturelle remplie de clins d'œils. Finalement nous aurions perdu la présence délicieusement incongrue et iconoclaste de ces personnages récurrents, présents depuis le début de la saison qui par leur ironie produisent des contre-effets sarcastiquement drôles. Oui, la pièce souffre quand même un peu de ces limites de jeu, mais le type de proposition fait quand même assez bien passer le tout.

Nos deux sympathique énergumènes, quand à eux, incarnent avec une certaine fluidité toute une suite de personnages avec beaucoup d'aplomb. Cette sensation s'estompera probablement rapidement avec le rodage de cette pièce exigeante par ses multiples transitions.

Qu'on se le dise, pris dans son inégalité festive, iconoclaste, désopilante et assumée, le spectacle du NTE nous fait passer un bon moment, nous faisant naviguer d'étonnements en surprises dans une fresque riche de péripéties, parfois drôles, touchante, et on ne s'ennuie pas un seul instant.


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Conception et mise en scène de Alexis Martin et Daniel Brière

Décor et accessoires de Jonas Veroff-Bouchard
Costumes de Claire Geoffrion
Éclairages de Nicolas Descôteaux
Conception sonorede Ganesh Anandan
Chorégraphies de Amrita Choudhury
Avec Ganesh Anandan, Daniel Brière, Amrita Choudhury, Minoo Gundevia et Alexis Martin

Du 3 au 28 avril 2007
du mardi au samedi à 20h30
Théâtre Espace Libre
Réservation 514 521-4191

samedi 7 avril 2007

Théâtre - Parasites - École supérieure de théâtre

Par Yves Rousseau

Parlons d'abord de l'histoire et du texte.

À la lecture du texte de Mayenburg, on peut vraiment  se demmander quelle forme, et surtout quel ton on adopterait pour cette pièce qui  semble certes une pertinente et cruelle fable sur la difficulté de vivre, surtout ensemble, dans notre belle société contemporaine, mais livrée dans un quasi-humour très sombre, noir et cynique.

Imaginez, d'abord Ringo, un jeune homme rendu paraplégique par un accident, plus ou moins dépressif, irritable, qui voit tout en gris : « Un jour, quand tu rentreras... tu sentiras le soleil, je pendrai dans mon fauteuil desséché et tordu, et je te regarderai avec des yeux de mort... », dit-il en se plaignant que la bière rapportée par son épouse est infecte. Puis répondant à cette dernière qui veut aller au lac « Les lacs, c'est pervers, des gens gros qui étalent leur corps d'asticot à la lumière, se font frire dans l'huile solaire jusqu'à tant que leur peau éclate comme une saucisse chaude... et coulent, bourrés, le ventre rempli d'escalopes et de bières froides, et il faut cinq maîtres nageurs pour remonter leurs cadavres boursoufflés à la surface... ».

Son épouse, Betsi,  tente de retrouver un semblant de normalité tout en se heurtant constamment à Ringo, qu'elle aime malgré tout mais en parfois perdant parfois patience, comme avec cette bière conspuée qu'elle finit par lancer par la fenêtre. C'est elle qui tente toujours de recoller les morceaux, qui ramasse tout le monde et cherche à sauver les apparences.


Ensuite il y a Friderike, la soeur de Betsi, personnalité hystérionique vivant sous le chantage et spectacle perpétuel de son éventuel suicide imminent, infantile, en perpétuelle quête d'attention, puis son mari, Petrik, taciturne et névrosé, un bizarroïde introverti fasciné par son serpent : lorsqu'il le nourrit de rats, le reptile énervé par les cris et persiflages de Friderike,  refuse de manger. Petrik, selon la didascalie, lui tend un rat mort et lui demande « Encore faim? », et elle de répondre « oui », et  en didascalie « elle enfonce le rat dans sa bouche ». Plus tard, à son mari « Je vais me suicider »; « Descends d'abord la poubelle, ça pue »; « Je vais sauter par la fenêtre et ma tête éclatera sur le pavé »; « Très bien, alors emporte la poubelle avec toi, si de toute façon tu descends » . Très représentatif de l'ensemble des dialogues...

Finalement, le dernier personnage, Multscher,  le chauffard qui s'étant endormi au volant a causé la paralysie de Ringo,  offre sa vie à aider en réparation. Après une certaine résistance, Ringo le laisse s'incruster, non sans un grand cynisme, trop content d'emmerder tout le monde avec son « invité » : en effet, Multscher, sous sa bonne volonté dégoulinante et son aspect distingué et maniéré, semble en fait être un vieil homme d'une perversité candide face à la vie, perturbé et fasciné par la mort. Exemple, « J'essaie toujours de m'imaginer comment c'est, juste avant... s’il y a quelque chose là, un moment où l'on se rend compte que c'est en train d'arriver... si le corps vous laisse partir comme ça après toutes ces années ». Plutôt que d'aider, Multscher semble plutôt à la recherche d'un pacte de suicide avec Ringo, amenant même un plein sac de médicaments mortels, et tirant tous vers le bas...

Friderike se retrouve ensanglantée sur une autoroute, la tête sur la bande d'arrêt d'urgence, enfuie. Son mari lui aurait (nous n'en sommes jamais sûrs) cogné la tête sur un mur? Elle sera recueillie par Betsi, au grand dam de Ringo (ils se détestent). Un Petrik désespéré et coupable entreprendra alors le siège de l'appartement, au soleil, sur le parvis de la porte, comme un chien, suppliant sa femme de revenir. Victime d'une insolation et confus, c'est aussi comme un chien qu'il sera littéralement accueilli et traité par Ringo devant un Multscher éberlué (Petrik mange à quatre pattes dans un bol). Devant les énièmes propos suicidaires de Friderike, Ringo, excédé et indifférent, lui livre intempestivement les médicaments. Un plein sac de sport de pilules, répandues sur le sol et dans lesquelles Friderike se vautre avec une sensualité lascive et morbide, prenant plusieurs cachets avec un cérémonieux désillusionné et tragique, chacun étant brandit puis gobé en l'honneur d'un des proches, en répétant chaque fois cette phrase de son mari : « si tu te suicides, j'irais pisser sur ta tombe »...

Belle chimie d'un cynisme sans nom, où chacun vit en soi et se heurte constamment à l'absence d'empathie et aux sarcasmes de l'autre. Mais où on continue de chercher l'autre quand même. Incapables de donner, mais on veut recevoir. Tous plus pathétiques, désillusionnés, souffrants, dans une belle et festive dysfonctionalité programmée. Sur un fond urbain à saveur de déshumanisation, de perte de sens et d'identité. Toujours des relations en cycles maniaques : blanc, noir, chaud, froid, amour, haine. Une affectivité en montagnes russes.

Vous comprenez sans doute pourquoi cette initiale impression de pièce très sombre, et à la première lecture, certains des comédiens confièrent avoir eu la même réaction.

L'angle choisi pour le traitement est donc agréablement surprenant. D'abord niveau scénographie, un ensemble très cosy, très lumineux, un brillant travail de Anne-Marie Bérubé. En arrière-plan, un mur assez clair (teinte beige) , moderne d'un style architectural recherché, avec au centre la porte d'entrée et un écran encastrés de rétro-projection d'environ deux mètres par deux. Deux autres écrans de un mètre  sont également encastrés aux deux extrémités. De larges planches de bois pressé en trompe-l'oeil donnent l'impression de dalles de pierre. Puis côté jardin, on trouve la chambre à coucher du couple Friderike et Petric, qu'on suggère être dans un autre lieu. Pour l'autre couple, au centre, le coin salon, puis côté cour, le coin-cuisine, avec un point de fuite vers le reste invisible de la suite. Très Ikea, comme style. Les personnages qu'on imaginait plus comme « Les Bougons » ont plutôt l'apparence de jeunes cadres branchés et distingués aux physiques avantageux.

Le ton est plutôt celui d'une comédie de situations très rythmée, et certes très noire. Un choix pertinent puisqu'il crée un contre-effet mettant particulièrement en relief tout l'humour pince-sans-rire assez particulier de la pièce et tout le cynisme. Les écrans sont parfois utilisés pour suggérer un contexte, par exemple une journée ensoleillée, mais surtout pour de brillants procédés d'expositions des personnages dans des apartés où ils s'abandonnent à leurs pensées intérieures, et finalement, également pour exposer certaines scènes se déroulant à l'extérieur; la scène du rat, par exemple, avec un vrai rat grouillant, où on interrompt une fraction de seconde avant que ce dernier n'entre vraiment dans la gueule béante de Liliane Fallon; ou encore la scène de la la tête sur la bande d'arrêt d'urgence. Le tout est parfois juxtaposé avec les scènes jouées. Ainsi, par exemple pendant que Ringo ironise sur tous et chacun, on voit Petrik contempler son serpent, Multscher attendre devant la porte avec son bouquet-excuse, Betsi prendre sa douche. Un pertinent dispositif permettant de multiplier les charges émotives et symboliques, doublé d'effets sonores percutants.

Une brillante mise en scène très solide de Melissa Barccelo qui atteint son objectif, celui de décrire un univers d'ambigüités, borderline, décadent : « J'ai voulu donner à voir des rapports humains à la fois sombres et lumineux, montrer des ruptures en des moments d'harmonie apparente... flegmatique et susceptible, détaché et impulsif, vulnérable et blindé, réel et surréel, violent et paisible. À la structure fragmentaire du texte, j'ai marié des images scéniques et vidéo elles-mêmes morcelées. De ce mariage émergent, je le souhaite, dissonance et multiplication des niveaux de sens ». Avec un choix de traitement permettant de rendre le tout digeste, agréable, évitant le piège de la noirceur.

Les interprètes semblent avoir parfaitement intégrés cette notion de borderline, surfant en équilibre sur la ligne séparant le ton de la comédie de celui du drame, dans une brillante mystification qui dure jusqu'à cette fin ouverte et sardonique que chacun peut interpréter à sa façon,  face à l'apparente survie de la suicidée. Une « fausse » catharsis qui nous laisse ironiquement dans un suspend d'horreur interrogative...

Les jeunes comédiens finissants se tirent très bien d'affaire, une belle énergie chez Michaël Drouin Marcotte en Petrik, Lilianne Fallon en Friderike et Valérie Leroy en Betsi. Joseph Martin, qui est déjà diplômé depuis l'an dernier, brille particulièrement dans le rôle de Ringo. Gérard Gravel, assez troublant en Multscher, est le père d'une comédienne finissante (Sarah Gravel, brillante dans Eddy F de pute); ayant pratiqué le théâtre plus jeune, il s'en tire avec une interprétation sensible et plus qu'honnête : bonne diction impeccable, bonne projection, belle expression.

Bravo à tous!
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Parasite, un texte de Marius Von Mayenburg
Une production libre de L'École supérieure de théâtre (UQAM)

Mise en scène et réalisation vidéo de Melissa Barcelo
Scénographie de Anne-Marie Bérubé
Conception des éclairages de Ève Champagne-Thériault
Conception sonore de Menez Chapleau

Avec Michaël Drouin Marcotte, Lilianne Fallon,Valérie LeRoy, Joseph Martin et Gérard Gravel.

du 4 au 7 avril au Studio-Théâtre Alfred Laliberté
Renseignement et réservation : 514-987-3456

mercredi 4 avril 2007

Théâtre - Je voudrais me déposer la tête - Espace Go

Par Yves Rousseau
Sur la scène de L'Espace Go, une large plate-forme grise inclinée avec légèrement décalée côté jardin à partir de l'avant-centre, une porte incrustée à même le plancher. Ouverte, tel un coffre, elle suggère une trappe, une tombe; dressée à la verticale devant la fosse, une porte d'une maison où d'une pièce. Puis un fauteuil renversé. Un petit écran en arrière-scène côté jardin accueillera quelques projections narratives. Sobriété de mise, et parfaitement dans le ton du propos, qui touche au  suicide d'un jeune homme.

Il y aura une vaste et morne banlieue, grise et triste où l'âme et l'identité se perdent dans un dédale de rues et boulevards du nulle part. Il y aura ces moments de vie vendus dans la vacuité du prolétariat des morts-vivants. Il y aura ce vide profond, sombre et noir, qui dévore de l'intérieur. Il y aura cette douleur de vivre, cette fureur d'être échouée sur les récifs d'un rêve en forme de stationnement de centre d'achat, cette place et ce sens qu'on ne trouve pas. Puis, il y aura les moments magiques, ceux du partage, des âmes lumineuses, compagnons d'infortune de la traversée du désert d'un monde qui ne sait plus aimer: ces petits moments où on se sent être, vivre, partager, où pour un moment, tout disparaît, sauf le vrai, ces petits moments d'espoir, d'amitié, de fraternité, ceux qui permettent de continuer, ceux qui comptent vraiment et qu'ultimement on emporte avec nous. Puis il y aura celui que le désert et la sécheresse emportent, puis... il y aura ceux qui restent...

Dès les premières répliques, oncomprends la réaction de Claude Poissant face au texte de ce jeune auteur inconnu, Jonathan Harnois: "Je lui dis... que son roman m'a bousculé et pris par le cou". Une grande beauté et sensibilité pudique, dépouillée, pour ne mieux qu'atteindre, toucher l'essentiel.  Une narration, celle de Ludo et sa copine Andelle (Sylvie de Morais Nogueira, sensible et lumineuse, comme un espoir à contretemps), est celle des survivants  face à la la cruelle absence de Félix. « Pas de mise en dialogue. Prose. À cinq voix » de rapporter Poissant. Christian Baril, Étienne Pilon et François Simon T. Poirier incarnent donc ce Ludo, témoins démultipliés et juxtaposés  à la  justesse de ton et d'émotion incroyable, tout en retenue et pudeur.

Une direction du jeu, bref une mise en scène profondément étudiée, où chaque silence, chaque hésitation, chaque mouvement parle de sa rage, de sa douleur, de son impuissance et parfois de son espoir. Des comédiens parfois en chorus, parfois en alternance, profondément investit dans ces personnages profondément habités. Dans une grande économie où rien n'est gratuit, tout a un sens et une portée. On oublie justement l'aspect mise en scène, mais c'est justement par cet effacement au service du propos et par cette capacité de faire parler les silences, de créer un langage de l'espace et du geste que se signale une grande mise en scène d'un haut niveau de maîtrise; en se faisant oublier par une fluidité d'un grand naturel. Cette trame sonore originale, éclectique et raffinée de Nicolas Basque, est d'une tristesse douce et lancinante, avec un petit côté désespéré à la "The Cure" et autres de ce courant, mais en plus tamisé, pudique. Dans une scène d'éclatement et de vie d'une jeunesse, le contre-effet de la chanson aux paroles révélatrices « La jeunesse est vieille comme le monde » de Jérôme Minière plane, puis à un autre moment plus recueilli, lunaire, on trouve Schwanengesang: Ständchen composé aux derniers mois de sa vie par Franz Schubert,  et ici interprétée par le baryton allemand Dietrich Fischer-Dieskau. Tout autant en symbiose que la musique, les éclairages de Erwann Bernard enveloppent, accompagnent, sans envahir, dans de beaux clairs-obscurs.

Le point culminant du drame, cette scène avec la mère du défunt (Annick Bergeron ) rencontrant Ludo; Blanche, spectrale, anéantie, brûlée vive dans son amour et dans son âme de mère, et ce cri du coeur « J'ai peur que mon fils ne soit nulle part ». Puis cet enlacement hésitant, éthéré, d'une pudeur douloureuse qui en dit tellement plus que les mots...

Recoller les morceaux, réapprendre à vivre avec sa peine, mais aussi ses espoirs..
 
Superbe !
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Je voudrais me déposer la tête, un texte de Jonathan Harnois
Mise en scène de Claude Poissant, assisté de Karine Lapierre
Scénographie de Romain Fabre
Éclairages de Erwann Bernard
Musique originale de Nicolas Basque
Maquillage et coiffure de Angelo Barsetti
Costumes de Caroline Poirier
Conception vidéo et réalisation de Stefan Miljevic
Avec Christian Baril, Annick Bergeron, Sylvie De Morais-Nogueira, Étienne Pilon, François Simon T. Poirier.

du 27 mars au 21 avril 2007 au théâtre Espace Go
Rens. (514) 845-4890







Théâtre - La tragédie comique - Maisons de la Culture de Montréal

Par Yves Rousseau

Sur scène, un rideau de velours rouge de trois mètres de large, suspendu en arrière-scène. Comme fond sonore (surtout pour les transitions), parfois des extraits de l'album « Time Out » du Dave Brubeck Quartet, un grand classique du jazz : la chanson « Kathy's Waltz » a été utilisée en particulier.

Puis voilà dans un même corps, un clown irrévérencieux  mais pas méchant pour deux sous, et son acteur, celui qui se cache derrière ses yeux, émergeant parfois avec un embarras comique, totalement pris au dépourvu sans le support du texte et de son personnage : c'est bien à cause  de ce bouffon taquin et ironique qui s'amuse à révéler son interprète et à le confronter au public, allant jusqu'à lui mélanger son texte, oui ce texte de la pièce, liasse de feuilles qu'il brandit à bout de bras...

Voilà une truculente fantasmagorie au jeu clownesque, jouant évidemment sur les notions de comédien versus personnage et prenant le texte comme entité. Le théâtre dans le théâtre. C'est la valse de  l'être aux personnalités multiples, des chassés-croisés iconoclastes jonglant avec la notion de réalité et de quatrième mur face à un public interpelé et même vilipendé, c'est un bouffon marchant en équilibre sur le fil de fer des conventions théâtrales pour ne mieux nous entrainer dans cette proposition audacieuse.

L'acteur suggère à lui seul, avec quelques effets d'éclairages, une odyssée fantastique de l'imaginaire, pour notre plus grand plaisir. C'est tout à fait charmant, à la portée de tous, drôle, amusant.

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La tragédie comique, un texte de Yves Hunstad et Ève Bonfanti
Mise en scène de Luc van Amerigen
Avec Pierre Vaillant

Le spectacle se promène actuellement dans les Maisons de la culture.