samedi 31 mars 2007

Théâtre - Eddy F de pute - École supérieure de théâtre

Par Yves Rousseau
Vous voilà dans le Studio d'essai Claude Gauvreau, une boite noire. Devant vous, deux larges panneaux d'environ 6 mètres par 6 inclinés à 45 degrés et disposés côte à côte en « V » évasé. De petites plates-formes y sont incrustées en guise de perchoir. La surface des panneaux est parsemée de vieilles portes à la peinture écaillée, certaines complètes, certaines coupées en diagonale. Plusieurs s'ouvrent réellement et donnent sur des trappes, points de fuite. Côté cour, la surface comporte également deux montants de lit en tubes métalliques qu'on dirait sortis tout droit d'une oeuvre de Dali, une couche surréaliste. L'ensemble est fécalisé de peinture en éclaboussements. Très « destroy », « trashsy »,« hardcore » avec un côté expressionnisme allemand à la Robert Wiene, anguleux, halluciné. Plus tard dans la pièce, des pylônes à roulettes recouverts de couvercles de poubelles, d'enjoliveurs, d'étoiles bourgeonnantes composées de conserves viendront illustrer la forêt urbaine, on se plait à le croire. Un travail de scénographie très intéressant de Geneviève Boivin.

Puis les voilà, trois hommes et trois femmes. Les costumes s'accordent à merveille avec la scénographie, dans le même climat néo-punk un peu années 80. Tout de suite la violence. Des comédiens  virevoltent, grimpent, montent, descendent, se perchent sur ce décor, avec des coups scandés avec des bâtons à la manière des Wa daiko japonais sur la caisse de résonance naturelle des panneaux en contre-plaqué, dans une atmosphère primitive et tribale, un procédé sonore marquant chaque transition dans la pièce. On se trouve tout de suite plongé dans une émotion d'oppression d'un onirisme dantesque similaire à celle ressentie par la contemplation de toiles comme Le Cri, ce chef-d'oeuvre expressionniste de Edvard Munch, ou encore l'Île des morts de Arnold Böcklin, et nous sommes dans les mêmes teintes question costumes et décors. Comme dans une cage de peur animale. Au niveau éclairage, oubliez-les beaux progressifs, ça joue en général dans le contraste, dans le brusque, le cru.

Puis une autre surprise pour finir de vous désorienter complètement. Vous résistez, où vous embarquez. Chaque personnage n'est pas incarné uniquement par un comédien tout au long de la pièce, mais symbolisé par un accessoire. Des épaulettes de football pour le père, un chapeau de cuir avec un « mohawk » de fourrure pour Eddy, évoquant un chapeau militaire de la Grèce antique, un coussin à ruban pour la pute, un casque de moto pour le proxénète. C'est qu'il y a morcellement de l'interprétation d'un personnage par passation de l'article symbolique. Donc en pleine réplique, les accessoires s'échangent, et les personnages aussi mais l'action et la réplique se poursuivent.

Ce n'est pas tout, les caractères sont souvent joués en miroir ou en alternance par une dyade: Par exemple, dans une scène où un personnage se trouve à l'hôpital, un des comédiens joue le malade sur la table, pendant qu'un autre joue le même malade en même temps, dans une alternance dans la poursuite de la réplique, mais ajoutant une deuxième dimension de jeu à l'expression du personnage unique. La dyade est le principe de base au niveau de l'interprétation dans cette pièce. On voit la complexité, mais également la richesse métaphorique et la puissance de l'image que le procédé amène, comme un double niveau semblant parfois explorer les diverses possibilités pulsionnelles d'une même situation à partir des principes psychodynamiques du ça, du moi et du surmoi. Montrer le malade qui s'entretient avec le visiteur selon un minimum de convenance et le montrer en même temps au pied du lit, ennuyé, par exemple. Puis brouiller les cartes, passer immédiatement à autre chose.

Oui, passer immédiatement à autre chose. Voilà. En déséquilibre perpétuel, toujours en train de se mettre en danger, en évitement de la zone de confort. Dans un symbolisme contaminant la perception du réel. On se lance la balle continuellement. Une démarche très intéressante au niveau du jeu, et tellement pertinente dans le cadre de la formation de jeunes acteurs. Brillante mise en scène qui demande une grande précision dans la mise en place et les enchaînements.

Puis l'histoire ? Simple, une transposition dans cet univers d'une modernité déliquescente du mythe d'Œdipe, repris dans ses grandes lignes. Où la monstruosité de ce monde du Cri se croise avec l'horreur absolue de cette perverse et sanglante histoire antique. Dans un texte pour le moins assez percutant.

Un jeu très physique, énergique, un rendu bien habité, une bonne diction, et ce malgré les contorsions. Tous s'en tirent très bien, il n'y a que  quelques petites réserves mineures: parfois la voix projetée trop vers le fond de la scène, et non le public, et quelques répliques un peu mâchées de Mathieu Lepage, presque toutes dans cette même scène à la mi-pièce, côté cour, dans un attroupement au pied du panneau, presque dos à l'audience. Catherine Moncelet, qui excelle dans les énergies retenues, pourrait montrer parfois juste un peu plus d'assurance, d'intention au niveau du violent, de la rage, de la colère, de l'énergie poussée, comme lorsqu'elle bouscule un agresseur, il y a une trop grande grâce et délicatesse dans le geste.

Au niveau de l'éclairage, les visages des comédiens, surtout dans les quasi-apartés en avant-scène, ne sont pas assez bien éclairés (ou pas du tout), en particulier le regard et on perd de l'expression : Dans une scène magnifique de Catherine Moncelet, un rayon de projecteur a (accidentellement?) illuminé ses yeux, un vieux truc utilisant les clairs-obscurs souvent utilisés au cinéma, ajoutant un élément expressif et dramatique percutant à ce visage qui prend particulièrement bien la lumière. On aurait aimé que tous puissent bénéficier du même traitement.

Sinon, pour le reste du travail de régie et de jeu, ça allait. Il y a une multiplication des déplacements de cette table incrustée de bouteille, parfois superflus, et à la symbolique vaseuse, si symbolique il y a. Les accessoires métalliques introduits pendant la pièce dans un cling clong tonitruant sont amusant (trop ?), autant que le côté laborieux de leur transport par les comédiens, mais est-ce bien dans le ton de la pièce? De petits récifs sur une belle et grande mer parfaitement et agréablement navigable.

Bref, peut-être pas une pièce pour le néophyte théâtral absolu à cause des procédés de jeu éclatés, mais une proposition très audacieuse, riche, frappante, et une belle réussite.
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Eddy, F de pute, un texte de Jérôme Robart
Une production de L'École Supérieure de théâtre

Mise en scène de Fabien Fauteux
Scénographie de Geneviève Boivin
Costumes de Stéphanie Thompson et Patricia Bouchard
Éclairages de Martine Lampron
Accessoires de Maude Ledoux
Conception sonore de Julie Parent
Avec Catherine Chiasson-Lavoie, Jean-Sébastien Courchesne, Sarah Gravel, Étienne Jacques, Mathieu Lepage, Catherine Moncelet

du 28 au 31 mars, au Studio d'essai Claude-Gauvreau
514-987-3456

jeudi 29 mars 2007

Théâtre - Le pleureur désigné et La Fièvre - Prospero

Par Yves Rousseau
Voici deux productions issues du même auteur, du même traducteur, de la même compagnie et de la même metteur en scène, présentées simultanément au Théâtre Prospero.

Le pleureur désigné - salle principale

Sur la scène, voilà un mur en "u" recouvert de large papier kraft blanchâtre aux jonctions mal ajustées et aux broches apparentes, ayant gondolé ici et là, avec quelques coins racornis, le tout percé d'une "fenêtre" d'aspect modeste. On cherche à suggérer le plâtre sans doute. Une longue table traverse le décor, occupant le centre de l'espace de jeu. Quelques chaises, un vieux phonographe, quelques verres et pichets, forment un ensemble hétéroclite à l'époque incertaine.

Au théâtre, la seule limite est celle de l'imaginaire, et faute de moyens, il est toujours possible, et parfois préférable de suggérer à partir de quelques accessoires convaincant, plutôt que d'une scénographie en contre-emploi. Sans tomber dans le plus bas dénominateur commun, un procédé scénique doit demeurer accessible pour la majorité des spectateurs, et non pour une infime minorité qui pourra peut-être interpréter certains procédés de déconstruction du réel. Rappelons que l'action est censée se tenir dans un milieu bourgeois...

C'est avec beaucoup de peine qu'on réussi à retracer les grandes lignes de l'histoire, qui semble très peu cohérente. Une famille aisée, donc:  il y a le père, auteur (lu par personne sauf la fille et peut-être quelques prélats) méprisant protégé par un régime et des haut placés, incapables d'apprécier quoi que ce soit, puis sa fille adulte au lien de dévotion œdipien, plus ou moins définie comme être, et finalement son prétendant, le cynique négligé. On suggère l'avènement d'un régime de terreur, des milliers de morts gisant dans les fossés, des rafles, puis le pouvoir qui abandonne son protectorat face à l'auteur, qui fini par réaliser qu'il est incapable d'apprécier la vie. Puis l'histoire semble prendre des détours contradictoires. Finalement, il y a la mort de la fille et de l'auteur, derniers témoins vivants de l'oeuvre :  leur existence sera rapidement digérée par l'oubli, laissant le prétendant comme seul pleureur désigné . Impossible de situer on est où, sûrement pas en Allemagne, les noms sont anglais. Un basculement de notre propre régime, illustration de la fragilité politique de ce que nous considérons acquis ? Très flou.

Pas facile de saisir l'essence même des personnages, leur construction, leurs motivations. Même le niveau de langage n'aide pas à la définition, car le père s'exprime en normatif avec un Michel Mongeau qui transporte ici une diction et intonation faisant étrangement penser  à son personnage de 2191, tandis que les deux autres s'expriment en québécois parfois assaisonné (un élément hiérarchique?) passant parfois au normatif pour quelques mots au milieu d'une réplique. Toujours en parlant de diction et d'intonations, Jean Boilard y va à ce niveau d'une composition n'étant pas sans rappeler son Buckminster Fuller (et même son personnage dans Titus Andronicus), mais en moins allumé, plus noir, cynique, et parfois en presque joual. On semble chercher le ton juste, le personnage, fouiller dans son répertoire de caractères (recyclage?). Comment la direction du jeu a-t-elle été faite à ce niveau, comment les comédiens ont-ils été questionnés face à leur personnage, et qu'a t-on pu tirer de ce texte comme substance? Comment a-t-on envisagé les divers niveaux de langage de la langue française au niveau de la mise en scène ? On ne sais pas, ou en tout cas, on sait encore moins où on en est...

Mais qu'est-ce qui se passe ici ?

Même s’il semble difficile de situer leurs portées dans l'ensemble, la mise en scène offre bien quelques interactions intéressantes illustrant la complexité des relations face à l'être capricieux qu'est l'auteur, mais dans l'ensemble,  on trouve surtout des apartés face au public  semblant d'un genre très récitatif et statique, où il ne reste guère plus que la voix et l'expression du visage au comédien pour donner vie au texte: un procédé de narration-fleuve fait par les personnages alternativement, les caractères ne "vivent" donc évidemment pas la plupart des situations, mais ils nous les racontent, avec un cruel manque de dialogues et de représentations. Un ensemble qui ne m'a semblé offrir que bien peu d'espace de jeu à ces comédiens de calibre.

Mais les acteurs n'abandonnent pas, défendant avec véhémence ce qui peut l'être, un vrai parcours du combattant, tout en  laissant l'impression de se débattre dans le flou : on défend certes, mais quoi au juste? Aucun blâme pour eux, ils font ce qu'ils peuvent.

La trame sonore discrète, en partie contemporaine, n'ajoute rien, le travail d'éclairage est simple, mais précis et correct. Le texte n'offre que très peu de relief,  laissant l'impression qu'il  faudrait consulter le texte original anglais afin d'en vraiment saisir l'essence et la portée, car il semble que cette pièce ait eu beaucoup de succès dans sa version originale. Problème de traduction?


La Fièvre - salle intime

Vous entrez dans la salle intime du Prospero. Murs nus et noirs sur plancher noir. Au centre, une chaise avec à droite une petite table à café et un verre d'eau. C'est tout. L'unique personnage entre, pantalon-chemise-cravate, puis il s'assied sur cette chaise à laquelle il sera soudé pendant plus d'une heure. Les gesticulations et expressions faciales attendues accompagnant les paroles, avec ses manches qu'il roule à un moment donné, le verre d'eau qui est bu d'un trait : voilà pour l'ensemble de l'aspect physique la mise en scène. Quelques effets sonores discrets à saveur de musique contemporaine, quelques « fades in » et « fade out’ d'éclairage, accompagnent.

Puis il y a ce récit, celui du procès de notre société du politiquement correct, de l'indifférence face aux pays pauvres et aux régimes politiques corrompus. Il est également question de conscience, de culpabilité.

Tout ça incarné par le délire d'un être fiévreux couché dans une chambre d'hôtel miteuse d'un pays sous-développé, on l'apprends en consultant les documents : ha bon, il est fiévreux et il est censé être couché. C'est bon à savoir. Voilà qui explique peut-être le côté kaléidoscopique de ce récit en flash difficile à suivre et qui  semble partiellement incohérent et surtout, par moment peu habité, inégal. Les scènes de rages contenues et impuissantes sont les plus réussies. La mise en scène  semble n'ajouter que très peu de relief visuel à cette interprétation et ce texte et très peu de support à l'imaginaire. Le comédien buter de surcroit à quelques reprises sur son texte. Texte sans doute mieux étoffé que pour l'autre pièce, malgré tout (!), mais défendu dans un ensemble monotone et où on cherche parfois  l'émotion.

Et oui, l'émotion ! C'est qu'au théâtre, l'émotion et sa portée, la poésie du geste et de l'expression, l'utilisation du langage non verbal, des silences et de l'espace parlent autant que le texte tout en le mettant en relief. C'est là que ça fait image.  Sans l'âme, l'émotion, les mots ne sont rien.

C'est dans tout ce que ne contiennent pas les didascalies qu'un metteur en scène fait sa marque, pointe et touche.

Raté?


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Le pleureur désigné et La Fièvre, textes de Wallace Shawn
Traductions de Philippe Ducros
Mise en scène de Stacey Christodoulou
Scénographie de Eo Sharp
Avec pour Le Pleureur — Jean Boilard (le prétendant), Marika Lhoumeau (la fille), Michel Mongeau (le père).

Avec, pour La Fièvre — Philippe Ducros

Une production The Other Theatre en codiffusion avec Le Groupe la Veillée
du 27 mars au 14 avril au Théâtre Prospero

samedi 24 mars 2007

Théâtre - Histoire de nez - École supérieure de théâtre

Par Yves Rousseau
Un soldat mort, vraisemblablement, par son uniforme, à la Deuxième Guerre mondiale, se présente au paradis, mais St-Pierre, une marionnette, le refuse, car ce dernier a perdu son nez: c'est que dans cet univers fantastique, le nez se révèle être le tenant et l'aboutissant de l'âme, l'alpha et l'oméga, le ying et le yang. Entrer au paradis sans son nez est donc impensable. Le pauvre est donc condamné à errer au travers du monde et du temps,  et il ne pourra se représenter qu'avec son nez retrouvé! C'est évidemment ainsi que nous serons amenés a croiser un ensemble de personnages aux truffes uniques et rivalisant de grotesque : l'écolière à la grosse patate, puis la marquise érotomane qui ne se peut plus devant son nouveau valet pourvu d'un appendice nasal pour le moins phallique, et ainsi de suite pour environ deux heures de plaisir, de quiproquos, de sous-entendus irrévérencieux, mais dans le style bon enfant de la farce. Un truculent et riche texte de l'auteur espagnol contemporain Alfonso Zurro, né en 1953.

C'est sous l'égide du théâtre de masques à saveur de Commedia dell'arte que nous serons donc entrainés dans cet univers fantastique. Il importe ici de vous donner une idée de la scénographie de Mylène Leboeuf, (sur la très large scène du Studio Alfred-Laliberté) magnifique et très élaborée, qui offre une multitude d'espaces et de zones de jeu. Côté cour, au sommet d'un grand escalier, une plate-forme stylisée, l'entrée du paradis. Dessous, des colonnes de constructions permettent la circulation, comme dans une forêt de fer. Plus en avant, un ponceau qui enjambe ce qui semble être un ruisseau. Côté jardin, une plate forme basse, sous laquelle il quand même possible de ramper, ceinte de murs et peuplée d'ameublement, vraisemblablement un bureau, un lieu de travail. Partout, des points de fuite, par lesquels il est possible de s'esquiver, de réapparaitre. Divers panneaux peints créent une atmosphère allégorique, il y a une multitude d'accessoires très recherchés.

Évidemment, les jeunes comédiens-nez, dirigés avec flair par Mathieu Marleau, s'en donnent à cœur joie (et sur le pif): un jeu clownesque, un feu roulant, des tableaux truffés de poursuites fébriles, de disparitions et réapparitions presque nez à nez, dans une élégie de la nasalité prise dans toutes ses formes, toutes ses déclinaisons, et toutes ses allusions, y compris la fameuse réplique du Cyrano de Rostand. Vous aurez compris qu'ici, on nage dans un absurde consommé, festif, déjanté et truculent, et nous avons d'ailleurs eu droit à une pluie de nez. L'aspect modulaire des divers tableaux est perceptible, une approche qui a probablement facilité les répétitions en sous-groupes, mais l'assemblage correct du tout, et des enchainements rapides font bien passer le tout.

C'est tout simplement charmant, drôle, rafraichissant, un beau groupe de comédiens illuminés par une très belle énergie fraternelle. L'interprétation est fantastique, convaincante. La  mise en scène est solide et très bien aiguillée : du plaisir assuré pour les spectateurs autant que pour les comédiens qui rendent le tout avec une joie très palpable.

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Histoire de nez, un texte de Alfonso Zurro
Une production de l'École supérieure de théâtre

Mise en scène et adaptation de Mathieu Marleau, assisté de Caroline Rodrigue
Scénographie — Mylène Leboeuf
Avec — Maxime Després, Jérémie Aubry, Annie Durocher, Evelyne St-Pierre, Xavier Malo, Marie-Jo Cardin, Vincent Juneau
Du 21 au 24 mars 2007, à 20 heures, Studio théâtre Alfred-Laliberté
UQAM, Pavillon Judith-Jasmin (local JM-400)
405, rue Ste-Catherine Est, Montréal
Billets en vente à la billetterie de l'UQAM au coût de 4,00 $
Renseignement et réservation : 514-987-3456




vendredi 23 mars 2007

Théâtre - Moi au milieu du monde - Espace Geordie

Par Yves Rousseau
Vous arrivez à l'Espace Geordie. À l'accueil, Jean-Pascal Fournier rayonnant, vend lui-même les billets en échangeant quelques propos joviaux avec vous. Parler à un acteur AVANT la pièce, voilà déjà qui est assez inhabituel. Puis quand tout le monde a payé, vous entrez : à la porte, vérifiant les billets, JPF. Le public prend place, et JPF referme la porte et court se costumer et se maquiller. Un véritable homme-orchestre!

Devant vous, les murs nus du théâtre, tous noirs. Au milieu de la petite scène, sous un éclairage bleuté, vous découvrez la scénographie; une plate-forme de trois mètres par trois, composée de blocs de ciment gris est entourée par un « cadre » composé d'innombrables paires de chaussures en tout genre, comme le témoignage de la présence d'âmes. Ce sont d'ailleurs certaines de ces paires, selon type, qui servirons à suggérer les personnages invisibles. Le suite, elle,  se décline en quatre histoires que voici :
Dans une atmosphère sonore un peu trash, destroy, voilà un bum, Mario, pas méchant, avec son chandail pas de manche de groupe rock, perdu dans son nulle part existentiel, vivant dans le ici et maintenant dans un univers crade de danseuses nues, de rues grises,  univers où  le rêve qui se paye, prend la forme de Candy Rose, l'ange à cinq piastres la « toune ». Ici  le rêve américain des laissés pour compte prend la forme d'une bonne poutine, d'une bière, d'un chopper ou d'un gros char, et va s'échouer, après une dantesque et onirique errance hallucinée, au Motel Idéal dans un nirvana de banlieue en forme de suite kétaine avec le plafond en miroir. Voilà une représentation impressionniste et sublimée d'un quartier défavorisé de l'est, où la laideur se transforme en beauté, celle de la vie et de l'espoir...

Changement de costume, prothèse dentaire, et voilà Jimmy, un jeune déficient léger à la dentition proéminente, qui dans sa naïveté dit les plus grandes vérités sur tous et chacun et sur la vie. Avec ses souliers magiques de rugby et ces crampons qui lui permettent de mordre l'existence, Jimmy matérialise  dans ses mots  une fabuleuse allégorie sur la beauté, mais également sur la fragilité de la vie, parce qu'on est tout petit, tout petit...
Nouveau changement de costume, puis voici Pat, un yo dantesque qui n'entretient plus aucune illusion sur la vie, dans son centre-sud dans lequel les filles se font aborder par des voitures de banlieusards souvent mariés et respectables, venant vomir leur stupre sur de jeunes femmes toxicomanes se vendant pour vingt dollars, pour ensuite repartir dans leurs riches banlieues.  Sa blonde, aux prises avec sa toxicomanie,  finira par briser la seule belle chose de sa vie, leur amour, pour se payer une dose, elle qui n'avait jamais fait de passe. Et étranglée de regret, elle commettra l'irréparable. Alors, Pat attrape un de ces maudits exploiteurs , l'attache dans son un et demie . Pas pour le tuer. Mais pour ne le relâcher que lorsque son âme sera pleine d'images, de toutes ces images de l'horreur quotidienne, de l'enfance brûlée sur l'asphalte...

Puis,re-changement, et voici Pierre, en babouche, lunette de corne noire, commis chez dans un centre de photocopie, un « nerd » mièvre, traversant la vie sans vraiment s'investir, se commettre. Puis un ami lui demande de le remplacer pour un colloque sur la photo dans un pays de l'Est. Puis une incroyable pérégrination : randonnée dans un autobus datant de la Deuxième Guerre sur un chemin sinueux et un chauffeur qui ne regarde jamais en avant, party de délégués sur fond de musique et danse traditionnelle, baise ratée avec la déléguée australienne , bref une incroyable suite d'évènements truculents, ironiques et déjantés. Puis, dans un marché, au hasard d'une rencontre avec une vielle paysanne simple et authentique, Pierre renoue avec son appareil photo, mais surtout avec la vie, le vrai, l'humain, le beau, le sentis...

Une hallucinante suite de récits dans lesquels JPF se transforme avec beaucoup de vérité, comme un vrai caméléon. Le texte, d'une belle simplicité, est touchant. La mise en scène est efficace et utilise la charge symbolique et la suggestion plutôt que la représentation et le rythme soutenu tient le spectateur en haleine. Les costumes décrivent à merveille les personnages interprétés, tout comme ces chaussures qui incarnent ceux qui sont suggérés. Les compositions sont riches et convaincantes, et malgré l'aspect dépouillé du tout, c'est avec beaucoup de facilité et de plaisir que nous embarquons dans ce voyage avec ces personnages uniques, perdus au milieu du monde, qui nous font partager de petits moments de vie riches de sens et d'émotions, simplement, sans prétention ni flafla. Une belle réflexion sociale et une métaphore sur la vie dans un bon moment de théâtre.

Small is beautiful...

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Moi au milieu du monde, un texte de Jean-Pascal Fournier
Une production de La Compagnie K-O/Chaos

Mise en scène, costumes, scénographie - Jean-Pascal Fournier
Régie, conception des éclairages - Valérie Ménard

Du 7 au 24 mars — Espace Geordie, 4001 Berri
Suppl. 24 mars 15 h
Réservation 514-527-9095

samedi 17 mars 2007

Théâtre - Alerte - laboratoire public - Carré Théâtre

Par Yves Rousseau
Voici un texte très intéressant et très sensible de Raymond Lévesque, Alerte: L'alerte de vivre, l'alerte de retrouver notre humanité et surtout, l'alerte de cesser de détruire notre environnement. C'est d'une poésie simple et magnifique, bellement naïve dans le bon sens du mot, touchante, des mots qui vivent par eux-mêmes et s'envolent dans notre imaginaire et notre sensibilité. Et que dire de la pertinence du propos sur l'environnement et la déshumanisation dans le contexte actuel : oui, il est moins une!

On y trouve six personnages-archétypes de notre modernité névrosée : homme d'affaire, militaire, femmes, clown, puis ce poète, vêtu comme au 19e siècle, comme si la poésie ne pouvait plus faire plus partie de notre époque.  Tous sont couverts de suie, hagards, blessés, comme s’ils venaient d'échapper à une catastrophe .

Voilà un très grand travail de conception pour les acteurs et la metteur en scène, que de littéralement créer, matérialiser et donner vie à ces personnages et de leur faire porter ce texte qui n'a pas été conçu pour le théâtre :  on y matérialise  beaucoup de puissantes images métaphoriques, comme ces êtres pris dans ce cube en armature métallique, écrasés, compressés, contorsionnés, comme dans un bloc de logements surpeuplé et inhumain, dans une cacophonie de l'isolement, de la perte d'identité, de la douleur, sous un cri de vie désespéré. Des personnages chez qui on sent l'urgence, au bord du gouffre, comme notre planète. Un véritable texte du geste, que cette mise en scène ,  une puissante symbiose où l'ensemble atteint le  symbolique. Le tout est accompagnés par de magnifiques chants brillamment interprétés : la direction musicale est bien orientée par Thierry Angers, et la musique est bellement interprétée par Éric Desranleau.

Les costumes de Ariane Genet suggèrent et décrivent à merveille les personnages qui sont rendus et habités avec conviction et sensibilité par une belle équipe de comédiens au jeu impeccable.

Pour l'instant, environ dix pages sur un total de quarante ont fait l'objet de ce laboratoire, le processus de création se poursuit donc.  Nous sommes donc devant quelque chose de particulièrement riche, une équipe solide et expérimentée doublée d'un de nos plus grands auteurs. Souhaitons donc que tous les morceaux du casse-tête soient réunis, y compris et surtout le financement adéquat, afin que nous puissions voir l'œuvre dans sa version achevée bientôt.

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Alerte, le laboratoire public, textes, musiques et chansons de Raymond Lévesque
Une production Carré Théâtre
Mise en scène de Anouk Simard
Équipe de création — Charles Gaudreau, Diane Langlois, Emmanuelle Laroche, Denis LaRocque, Frédéric Lavallée et Ysabelle Rosa
Musique et bande sonore — Thierry Angers, avec à la guitare Éric Desranleau
Costumes — Ariane Genet
Chorégraphe — Carol Jones

vendredi 16 mars 2007

Théâtre - Construction - École Nationale de Théâtre

Par Yves Rousseau
Avez-vous déjà été pris dans une réunion familiale (ou sociale) où l'ensemble des conversations gravitait autour de la nouvelle souffleuse, de la tondeuse, des rénovations du magnifique bungalow, de la décoration, de l'achat probable d'une piscine creusée ? Bien sûr que oui ! En fait, l'essentiel des conversations de milieu de travail et de réunions de proches ressemble à ça. C'est d'une vacuité sans nom, mais en même temps, quelle belle représentation de la vacuité notre magnifique société consumérisme et de la vie de banlieue.

C'est à cet univers que s'attaque la pièce, un peu comme  « Swimming in the shallow » (Espace Go) qui était par contre sur un ton mi-dramatique. Ici, une totale comédie de situations truculente et satirique à souhait, avec des répliques juteuses n'emmenant les protagonistes qu'à s'enfoncer toujours davantage dans le ridicule de leurs préoccupations pour le moins superficielles,  chacun n'arrivant de surcroit à peu près pas à vraiment communiquer.

Parlons d'abord de cette scénographie. Sur une plate forme,  on trouve un décor dépouillé suggérant l'intérieur d'un bungalow, puis un point de fuite côté jardin, pouvant suggérer l'entrée d'une pièce, et idem côté cour, mais avec en plus un petit escalier permettant d'accéder au magnifique parterre gazonné, un assez large espace en contrebas.  Une brillante trouvaille, le mur arrière du décor d'intérieur est muni d'un dispositif de rétro projection permettant non seulement de changer l'arrière-plan de salon à cuisine à salle de bain, mais servant également  d'élément narratif :  par exemple un cocktail est illustré par l'apparition de pichets de sangria, le changement de saison par une animation de neige. Un rapide retrait d'une portion du tapis-gazon révélant en dessous une surface bleutée, et voilà la nouvelle piscine. Un très brillant travail de Josée Bergeron-Proulx, finissante en scénographie, et de Alexis Rivest pour les vidéos, étudiant de deuxième année en production.

Les éclairages de Annie Lalande soutiennent à merveille, en étroite symbiose avec la scéno: Par exemple, lorsque la projection suggère l'arrivée de l'hiver, l'éclairage fait passer l'aspect du gazon du vert au blanc, et la « chaleur » de l'éclairage s'ajuste avec pertinence. Il en est de même tout au long de la pièce. À tout cela s'ajoute une conception sonore vraiment juteuse. Chaque changement de projection est accompagné d'un effet sonore (de transition) particulier, par exemple un bruit de clochette, un  leitmotiv sonore assez truculent.

Maintenant que le décor est planté, abordons l'histoire, toute simple : Un couple, début trentaine, habite une maison en banlieue. Il y a d'abord Lucie (Léa Traversy ), qui est vaguement érotomane,  obsédée par ses seins pourtant parfaits qu'elle croit voir s'affaisser, et elle est également  très préoccupée par son magnifique intérieur. Philippe ( l'époux, par Emmanuel Reichenbach), lui, sa vie c'est   métro-boulot-dodo et tournoi de golf, tondre le gazon et passer la souffleuse. Sa femme est l'ex-blonde de son frère Thomas (Guillaume Cyr), un être légèrement introverti, qui se présente pour une visite avec sa nouvelle flamme, Marie ( Milène Leclerc), son ancienne psychologue :  c'est une flyé voluptueuse qui a tout essayé, même le tribadisme, et elle recrute ses « chums » parmi ses clients. Surviennent la mère, Anaïs ( Marie-Evelyne Baribeau) et le père, Paul (Bruno Paradis) :  elle est hyper-contrôlante, ne digérant pas que son fils ait pu consulter un psy sans les aviser; lui est l'archétype du père soucieux et responsable qui se répand en multiples recommandations et conseils paternels, des répliques qui en apparence portent sur les types d'engrais à pelouse, les tondeuses et souffleuses, mais riche de doubles-sens, une parodie déjantée des relations père-fils. Les arrières-plan sont particulièrement soignés et renforcent encore plus la charge satyrique, par exemple, pendant cette même conversation, simultanément on voit l'hôtesse-cocotte (en discours muet) expliquer les éléments de sa décoration, au grand intérêt des autres protagonistes agglutinés autour d'elle.

Mélangez tout ce beau monde, ajoutez un peu d'alcool, saupoudrez de la tentation du conjoint de l'autre chez ces fragiles unions, et assaisonnez le tout de brillants textes aux dialogues particulièrement efficaces, sarcastiques, truculents, joyeusement cyniques, avec en plus des certains solos textuels hallucinants où chaque tournure de phrase se termine par un punch qui enfonce à chaque fois un peu plus le clou des personnages de cette parodie pince-sans-rire et assassine, et finalement arrosez le tout d'une direction d'acteur précise, d'une mise en scène au « timming » impeccable (Daniel Roussel secondé par Manon Claveau), et d'un travail de régie solide de l'équipe de spectacle, et vous obtenez ce savoureux cocktail rigolo.

Les comédiens sont incroyablement brillants, s'effacent complètement derrière leurs personnages (qui sont profondément habités) et semblent se rouler, se vautrer avec joie dans cette onctueuse sauce textuelle et scénique,  bien  transformés  par ces maquillages, perruques (Rachel Tremblay) et costumes (JB Proulx) particulièrement réussis.

Que tout cela est prometteur!

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Construction, un texte de Pier-Luc LaSalle
Exercices publics des finissants de l'École nationale de théâtre du Canada

Mise en scène — Daniel Roussel, assisté de Manon Claveau
Décor, costumes et accessoires — Josée Bergeron-Proulx
Éclairages — Annie Lalande
Conception sonore — Guy-Alexandre Morand
Vidéos — Alexis Rivest
Direction technique — Marcin Bunar
Production — Xavier Dupont

Avec — Marie-Evelyne Baribeau, Guillaume Cyr, Milène Leclerc, Bruno Paradis, Emmanuel Reichenbach et Léa Traversy

Du 13 au 17 mars 2007, Studio Hydro-Québec du Monument National

jeudi 15 mars 2007

Théâtre - Le diable en partage - Espace Libre

Par Yves Rousseau
Vous êtes-vous demandé parfois, en regardant un film, un documentaire sur les grandes guerres génocidaires, comment des gens en apparence semblables à nous, avec la même sensibilité, les mêmes aspirations, peuvent en arriver à basculer dans l'horreur la plus complète?

Tout ça nous semble pourtant tellement loin de nous et de notre réalité. Et pourtant, c'est là, à côté, latent, en nous. C'est ce que cette pièce nous fait réaliser. Une histoire profondément humaine, une famille, des gens ordinaires, tellement comme tout le monde, puis arrive la haine qui les emporte.
Un jeune serbe, Loko, chrétien, amoureux d'une belle musulmane, Elma, refuse de tuer, il en est incapable, mais  le voilà capturé, endoctriné, contraint; alors,  déserter, voilà la seule solution, fuir vers les lueurs aguichantes de l'Europe prospère. Restent sa fiancée, sa famille, son frère et un ami. : ils connaitront l'effroyable et seront entrainés dans les tréfonds de la violence. Comme ce  frère, Jovan, un gentil garçon qui se métamorphose par la guerre en monstre sanguinaire, dans une incroyable chute vers la folie dévastatrice et meurtrière et l'anéantissement de son humanité. Comme Elma, qui connaitra tous les outrages, comme cet ami rendu aveugle et manchot finissant dans le néant de la mort et du désespoir, comme cette Sladjana, qui n'en finit plus de retricoter et recoller les morceaux de sa vie, comme ce père à bout qui se pend, et dont le spectre rend une dernière visite à Loko. N'ayant pu être accepté en France, Loko revient au pays. Tout est à refaire, mais l'espoir semble une force intarissable de la nature humaine...

Un texte puissant d'un jeune auteur français primé, Fabrice Melquiot, onirique, métaphorique, poétique, d'une grande richesse, mais aussi d'une grande et cruelle lucidité, le doigt sur le bobo. Une solide mise en scène de Reynald Robinson, où rêve et réalité se confondent dans un ensemble de tableaux intriqués et complexes, un solide travail bien aiguillé. Sous l'égide de trois personnage surréels, trois « anges », personnages narratifs, nous sommes guidés dans les diverses dérives psychologiques et historiques, au travers de l'espace et du temps : ces procédés sont nombreux et  l'apport, le soutien des ces caractères est essentiel. Ce n'est pas une interprétation facile à rendre tangible et vivante, mais Évelyne Brochu, Monia Chokri et Catherine de Léan y parviennent avec beaucoup de grâce et de délicatesse. Le dur propos est souvent illustré par des airs et chansons accompagnés de ce piano incrusté comme un cœur à même cette belle scénographie dégagée de Jean Bard (illustrant un extérieur, avec un arbre),  des sonorités ajoutant au tout une dimension émotive illuminant et soutenant le propos, tout en nous procurant une bouffée d'air frais dans cet univers puissant de cruauté, mais aussi chargé d'amour et d'espoir. Quelques petites longueurs ici et là, quelques scènes qui marchent un peu moins, mais vraiment rien pour atténuer l'ensemble.

Les éclairages de Carol Lechasseur suivent et soutiennent à merveille l'évolution du propos, tantôt gris, glauques comme la mort et désespoir, tantôt chauds, confortables, dans les moments d'espoir. De beaux costumes recherchés de Sarah Balleux, décrivent à merveille les personnages et le contexte : prenons le costume militaire imposé à Lorko, mélange de vieilles frusques civiles et d'éléments d'uniforme, et on a déjà compris de quel genre de guerre on parle ici.

Rarement a t-on entendu des comédiens si bien chanter en chœur, avec entre autres  "Bridge Over Troubled Water" de Paul Simon, dans un moment où les personnages se tournent vers demain, touchant !

Voilà une solide performance allumée, un jeu habité par les jeunes et talentueux comédiens, vraiment. Certains numéros sont très puissants, on pense entre autres à un François Bernier avec ce Jovan au seuil de la folie, exultant désespoir et douleur de toute la haine et l'horreur l'habitant et faisant de lui un monstre, dans une de ces scènes dantesques de rage impuissante hallucinée de flash-back de l'horreur du damné, inoubliable.

La dernière réplique de la pièce , de mémoire, ressemble à "Un nouveau jour se lève, dans un champ de mines, les enfants jouent"...

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Le diable en partage, de Fabrice Melquiot
Production Du Bunker
7 au 24 MARS 2007 — Théâtre Espace Libre
Mise en scène de Reynald Robinson
Scénographie de Jean Bard
Costumes de Sarah Balleux
Éclairages Claude Accolas
Musique originale de Yves Morin
Avec Francesca Bárcenas, François Bernier, Charles-Olivier Bleau, Anne-Valérie Bouchard, Évelyne Brochu, Monia Chokri, Catherine De Léan, Hubert Lemire, Véronique Pascal et Frédéric Paquet

Théâtre - Macbett d’Eugène Ionesco - Prospero

Par Yves Rousseau
Résumons d'abord la pièce: Le Royaume d'Écosse est gouverné par le tyrannique Duncan, qui écrase ses nobles, les comptes Glamiss et de Candor, sous des redevances très lourdes. Ces derniers se révoltent, mais ils sont vaincus par les loyaux généraux et amis Macbett et Banco, qui sont à la tête des armées royales. Macbett hérite du comté de Candor, mais sans les droits complets, alors que le roi promet celui de Glamiss à Banco, dès le corps de Glamiss sera retrouvé. Lors d'un banquet festif, Lady Duncan semble s'intéresser à Macbett et le drague pendant le spectacle de l'exécution des tous les opposants.
La grogne monte chez les généraux, Macbett avec ses droits restreints, et Banco qui n'obtient pas son fief, le corps de Glamiss, réputé noyé, n'ayant été présenté au roi. Ça complote. Le roi alerté par leurs désirs de pouvoir et d'indépendance projette déjà de les éliminer. Deux sorcières se transforment en Lady Duncan et sa suivante, séduisent Macbett et Banco, leur promettant gloire et pouvoir: un poignard symbolique de la concupiscence et de la corruption est remis à Macbett, et les voilà déjà dans la même séditieuse trajectoire que les deux comptes. La fausse Lady et les deux compères fomentent un complot afin d'éliminer le Roi lors d'une cérémonie de guérison des malades par imposition de ses royales et divines mains. Le roi est assassiné et Macbett épouse la fausse reine, s'empare du pouvoir et promet à Banco sa part. Mais bientôt Banco est insatisfait de ne pas avoir lepar les comédiens titres promis, verbalise sa frustration envers Macbett, qui l'espionne et entend tout. Il tue Banco. Pendant le banquet de célébration de son accession, les spectres de Duncan et Banco viennent hanter et maudire Macbett. Les sorcières redeviennent sorcières et la vraie Lady Duncan, qui était enfermée dans les oubliettes, parvient à s'échapper et informe tous et chacun de la supercherie. Le fils de Duncan, Macol, issue de l'union entre le Roi et une gazelle devenue femme par sorcellerie, survient, venge son père, prend le pouvoir en promettant un règne encore plus tyrannique et sanglant que tous ses prédécesseurs, à la grande satisfaction de tous.

Voilà, maintenant que vous connaissez l'histoire, qui en plus des personnages principaux comporte un grand nombre de caractères secondaires, maintenant que vous voyez tout l'énorme et le dantesque de cette fresque, vous vous posez probablement la même question que tous les amateurs de théâtre et artisans du milieu  : mais comment diable vont-ils faire pour représenter cet univers dans un minuscule (vraiment!) théâtre sans coulisses, avec six acteurs, trois tables et quelques chaises et de spartiates éléments partiels de costumes et  de perruques ? Hé bien! Non seulement ça fonctionne, mais c'est un succès bœuf!

D'abord, côté ambiance et scénographie, quelques rideaux suspendus en plan latéral en arrière-plan du minuscule rectangle scénique permettent, selon la façon qu'ils sont tirés, de suggérer colonnes, portes, murs. Des effets d'éclairages les rendent opaques, ou translucides; translucides quand une scène commande un arrière-plan soudain, par exemple la représentation d'un personnage absent dont on parle ou encore un spectre faisant son « apparition »; opaques comme élément de décor, mais également comme pseudo-coulisse par laquelle les comédiens entrent et sortent comme de vraies bombes, passant d'un personnage à l'autre avec une rapidité ahurissante, de vrais transformistes, un incroyable ballet très convaincant!

Les autres éléments du décor, quelques tables et chaises, sont continuellement réagencés selon les tableaux : avec une généreuse trame sonore illustrant à merveille les contextes, les transitions se font sans heurt et on devine sans peine la situation suggérée : hop, deux tables dressées à la verticale avec une chaise au milieu, changement d'éclairage et effet martial de trompette, et voilà c'est le roi sur son trône. Re-hop, changement d'éclairage, disposition des rideaux en colonnes, étalement des tables sur le sol, effets sonores de guerre, pendant que les acteurs du tableau précédent s'effacent et ressortent presque instantanément comme de vrais ressorts avec quelques accessoires suggérant qu'ils sont soldats, et voilà, c'est le guerre, d'autres sont déjà dissimulés derrières les tables-tranchées à affronter. Et on joue cyniquement sur les doubles niveaux sonores, comme par exemple des bruits de guerre sur fond de musique de kermesse. Que d'ironie. C'est donc un roulement continuel, nous sommes continuellement tenus en haleine : une perruque, un veston, le port altier, le geste délicat,  et voilà Olivier Morin en page, et hop, un châle, et le revoilà en sorcière, voutée, voix éraillée, complètement transformé, l'expression, la pose, la diction, tout y est. Il en est de même pour tous les acteurs.

Voilà qui nous amène à parler du jeu. Presque du vaudeville, de la commédia, mais avec juste assez de réserve. Les traits de chacun des personnages sont poussés à leur paroxysme dans un comico-tragique festif, truculent et déjanté. Pensons cette brillante composition de Duncan, campé par Stéfan Perreault, fat, mièvre, imbu et précieux, lâche et peureux dans l'adversité, mais ressurgissant avec une pseudobravoure de pacotille dès que le danger est écarté, un vrai matamore. Marie-Ève Bertrand se signale par un jeu riche, une multiplication des genres : tantôt une reine solennelle et martiale, puis sorcière fausse-Lady-Macbett séductrice de red light à la danse lascive et suggestive, vénale, vile et intéressée à souhait. François-Xavier Dufour, Olivier Morin, David Laurin et Serge Mandeville ne sont pas en reste et participent avec autant de verve et de pertinence à cette farce cynique de vérité à propos de  notre magnifique humanité.

Le public est interpellé, par exemple pendant une parade d'un des grotesques et prétentieux Tyrans, un page brandit une banderole sur laquelle un slogan est inscrit « Vive Macbett », nous ne somme plus des spectateurs, mais la foule acclamant le passage du roi! On fait feu de tout bois ici, dans une dérision bon-enfant des ces moyens limités, par exemple quand Olivier Morin joue une scène où un de ses personnages meurt, il agonise en se tenant la gorge avec l'expression dramatico grandiloquente ahurie de circonstances, mais tout en déplaçant son agonie de façon à replacer les rideaux de sa main libre afin de préparer la scène suivante...

Le tout participe de cette représentation de la grotesque infatuation et corruption de l'être sous l'effet du désir et du pouvoir, chaque tyran étant remplacé par un autre tyran encore pire. À cet effet, de belles trouvailles, comme ces visages de dictateurs sur fond d'assiettes portées par les comédiens, pendant le discours aux promesses de lendemains sanglants de l'ultime tyran, Macol, sous les vivats de la foule ! La genèse de l'histoire de Macol, résumée ici en théâtre d'objet, figurines à l'appui, très tordant!

Une multiplication de parallèles et de références à notre époque ajoute à la pertinence du propos, oui rien n'a changé !

Et c'est très cohérent, vous n'aurez pas besoin de vous arracher les cheveux pour bien suivre l'histoire, bien construite et bien rendue, claire et limpide. Pour arriver à un tel coulant, un tel naturel, pour pouvoir se métamorphoser si rapidement et de façon aussi convaincante et bien s'orienter dans des enchainements rapides ,  que de travail de mise en place, d'expression. Tout repose sur le jeu ici, la force de la suggestion.

Le soir du 27 février, la salle était remplie presque exclusivement de jeunes étudiants de niveau collégial étant dans l'obligation d'assister à cette représentation pour un cour. La plupart d'entre eux,  révélèrent quelques parents accompagnateurs, n'avaient pratiquement aucune expérience théâtrale. Tous semblèrent complètement captivés, totalement embarqués dans l'histoire, riant, participant, réagissant. Après la pièce, des regards allumés, émerveillés, les yeux ouverts grands comme ça, des jeunes enchantés de leur expérience. Qui a dit que le théâtre n'intéressait pas les jeunes?


Bravo!

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Macbett d’Eugène Ionesco
Une production d’Absolu Théâtre
Du 20 février au 17 mars 2007, salle intime du Théâtre Prospero

Mise en scène — Renaud Paradis et Serge Mandeville
Avec Serge Mandeville, François-Xavier Dufour, Stéfan Perreault, Marie-Ève Bertrand, Olivier Morin et David Laurin
Décors, costumes et accessoires — Carol Éveno
Éclairages — Mélanie Ménard
Son — Josianne Laberge
Régie — Claudia Couture
Autres concepteurs - Sarah Heitz-Ménard, Mélanie Fortin

Théâtre - Les jours fragiles - Prospero

Par Yves Rousseau
D'abord, résumons la pièce : Isabelle Rimbaud (vivant encore avec sa mère à 37 ans) a eu la chance, ou la malchance d'être la soeur de son illustre frère, de grandir vivre dans son ombre, ce dernier s'étant échappé au loin, dans l'ailleurs de l'Afrique, dans l'ailleurs de ses mots. Une vie d'ombre, voilà le mot juste. Voici quelques extraits de ce  texte d'une sobriété toute en finesse, lisez et vous comprendrez tout :

« Dans notre famille, les hommes ne restent pas. Vrai quand on y songe, ils n'ont jamais rien fait d'autre que s'éloigner, prendre le large, s'affranchir de nous, les femmes, condamnées à demeurer au pays, reliées à la terre... Aujourd'hui, alors qu'un de nos hommes se rapproche, que l'on ne l'esperait plus, il faut encore ne pas bouger et attendre...Je ne me fais guère d'illusions : si mon frère rentre en France c'est davantage pour se soigner que pour nous revoir... ce qui compte c'est qu'il soit de retour...Les travaux de la ferme m'épuisent. Je ne parviens pas à m'en acquitter seule. J'éprouve une violente fatigue. La force me manque. Mes bras me font terriblement souffrir... Il semble que le froid me pénètre jusqu'aux os. »

« Ce n'est pas difficile à confesser : je ne suis la femme d'aucun homme. Je suis celle que nul n'a touchée. Parfois, un paysan rougeaud me dévisage, mais il finit par passer son chemin, découragé par mon indifférence, ou par la disgrâce de mes traits... »

« Il a encore abandonné du poids... où qu'on regarde, on devine, le squelette... Les piqures de morphine qu'on lui administre de plus en plus souvent le font s'abimer dans une torpeur singulière... le sommeil difficile traversé de crises, de convulsions, de cauchemars... »

"Il aurait voulu le soleil, pour finir. Mais ce sont les gouttes de pluie qui roulent sur le bois de son cercueil... Tout à l'heure, quand nous serons partis, on l'ensevelira sous cette terre qu'il n'aimait pas. Je doute qu'il repose en paix ». (Finale).

Dévouée, sacrifiée, Isabelle Rimbaud  est celle qui soigne, qui console, celle qui attend, celle qui  accompagnera jusqu'au moment ultime Arthur au pris avec un cancer le rongeant...

Le texte, est certes très émouvant, mais avec quasi-absence de dialogue. L'adaptation , qui n'en est presque pas une, colle vraiment de très près au texte et à la trame linéaire du récit, depuis le retour de Rimbaud d'Afrique, l'amputation de sa jambe, jusqu'à son agonie finale. L'unité temps « réel » est ici celui de la mère, qui après la mort de son fils et le mariage tardif de sa fille, découvre le journal de cette dernière. Les personnages du frère et de la sœur sont donc des apparitions, des dérives historiques, poursuivant et illustrant en alternance le récit issu de la lecture du journal par la mère. Une impression de conversation est amenée par la poursuite en enchainement du récit  par les personnages qui paraissent ainsi (presque) dialoguer. Le temps historique des dérives se mêle et se confond parfois avec le temps « réel », les personnages des divers lieux temporels paraissant ainsi fantasmagoriquement se voir, s'entendre et se répondre, parfois dans un troublant règlement de comptes. Certaines scènes ont même été  envisagées avec quelques dialogues, surtout entre le frère et la sœur.

Mais dans l'ensemble, c'est surtout au public que les personnages s'adressent, dans une scénographie très dépouillée, avec des mouvements réduits et lents, un peu kabuki. D'où un aspect assez statique, pouvant paraitre flirter avec une certaine lourdeur, certains (les plus visuels?) trouveront le tout trop figé, littéraire alors que d'autres y verront subtilité, retenue, délicatesse d'un minimalisme recherché. Comme si on avait volontairement voulu tout mettre au service du texte, au dépend d'une certaine théâtralité et ne mettre en évidence que l'émotion, la façon dont ce texte était habité, transporté par les comédiens. Car habité, ce texte l'était, et d'une façon particulièrement fine, touchante, d'une intelligente sensibilité   : on y trouve un  Marcel Pomerlo dans un Rimbaud tout en équivoque, une Marie-Josée Gauthier, touchante et parfois déchirante dans ce rôle de femme aimante, mais oubliée par l'amour et le destin (bonjour la brique de texte), avec des scènes aux lignes très puissantes,  puis une Ginette Morin, parfaite dans l'amertume d'un trop tard étranglé de regrets...

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Les jours fragiles, d'après le roman de Philippe Besson
Une production du Théâtre Complice
Adaptation et mise en scène de Denis Lavalou
Scénographie de Paul Livernois et Denis Lavalou
Costumes de Johanne Laferière et Denis Lavalou
Lumière de Stéphane Ménigot
Musique de Ludovic Bonnier
Avec Ginette Morin, Marie-Josée Gauthier et Marcel Pomerlo

du 20 février au 10 mars au Théâtre Prospero

Théâtre - Nager en surface - Espace Go

Par Yves Rousseau
Vous entrez dans la salle, devant vous un décor dépouillé, un large espace de jeu avec deux bancs. En arrière-plan, on trouve un immense écran de projection pouvant par jeux d'éclairages devenir semi-transparent et ainsi permettre de voir en surimposition le jeu se déroulant parfois en arrière-scène. Les tons de couleurs sont chatoyants, aquatiques. Les projections représentent les divers contextes de l'action : un bungalow insipide, un aquarium de Marine Land, une plage...

La « musique », dès l'entrée en salle, donne déjà le ton : De la musak à la James Last, omniprésente pendant toute la pièce, très wasp, vide de sens, comme la vie de ces personnages, presque tous des éternels ados. Il y a Carla, une lesbienne projetant de se marier avec Donna (Élise Guilbault et Marie-France Lambert) mais hésitant parce que cette dernière fume; puis sa confidente, collègue de travail et amie hétéro, Barb, mariée à Bob (Annick Bergeron et Stéphane Breton), qui après avoir appris que les moines bouddhistes ne possèdent que huit effets remet complètement en question sa vie prévisible de banlieusarde sur-consommatrice;  Pierre Bernard joue Nick, un homosexuel ami et confident de Carla, qui accumule les aventures d'un soir, mais qui rêve pourtant à l'amour, puis,  finalement , on trouve un requin (oui au sens propre) incarné par Patrice Godin.

Barb veut quitter Bob pour une quête de simplicité volontaire de pacotille à la psycho-pop à cinq sous, mais elle se prend très au sérieux, Bob est complètement décontenancé et balance tout leur ménage dans la piscine; Carla tergiverse sur son mariage, hésite à s'engager; Nick tente d'aider Donna, une guide de Marine Land, à cesser de fumer, mariage oblige. Il tombe alors en amour avec le requin, qui est représentation fantasmagorique d'un univers pulsionnel prenant  fabulatoirement la forme, pour les hommes d'un Nick le derrière en l'air s'apprêtant à recevoir le poing ganté et graissé de la créature (en cache-sexe de cuir minimaliste au corp huilé et épilé) là où vous pensez. Le fantasme lesbien, lui se compose de mariées rayonnantes dans leurs belles robes blanches, avec au passage un petit cunnilingus sous la robe,: un beau rêve de mariage kétaine avec beaucoup d'invités...

Un univers composé de personnages tellement abrutis par la pop-psycho, le consumérisme, la vacuité incroyable de leur univers d'apparences, que même leurs désirs de remise en question, même leurs quêtes de sens respirent le cliché, la facilité du confort de l'indifférence,  l'abrutissement, le superficiel. Les dialogues, un feu roulant de répliques volontairement ironiquement insipides et de creux babillages et persiflages composés de divers potins, nous laissent entrevoir des personnages envisageant avec la même optique les éléments cruciaux de leur existence versus l'achat de quelque chose d'aussi banal qu'une tondeuse. Leurs préoccupations sont donc un ensemble de superficialités innommables, mais pourtant vécues avec angoisse. Comme si même l'intériorité de leur être ne pouvait exister que par une transposition de modèles issus des fictions médiatiques, comme si leur capacité d'être ne pouvait découler de choix, de prise de conscience. Comme si le point de non-retour de la conscience réelle avait été dépassé, dans une profonde lobotomie existentielle.

Ici les comédiens ont la double tâche de donner vie, de représenter et d'habiter des personnages qui ne s' habitent même pas eux-mêmes autrement que par les restes dégénérés d'un rêve américain voguant vers le nulle part des modèles de bonheur organisés. Ce n'est pas par ce qui est dit que toute cette vacuité est dépeinte, mais par ce que veut dire ce qui est suggéré et  par ce qui est absent chez ces êtres : on Illustre  une grave réalité, mais par la superficialité, la parodie. Et diable, quelle brillante incarnation par ces comédiens. Tous excellent en étant totalement au service de la vacuité de leurs personnages.  Particulièrement impressionnante est la composition d'Annick Bergeron, qui donne tellement de vide, de non-vie, d'absence d'intériorité véritable à son personnage paradoxalement très vivant et attachant...


Du rire, mais un peu jaune...
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Nager en surface
Le Théâtre de l'Opsis
20 février au 17 mars, Théâtre Espace Go

Mise ne scène — Serge Denoncourt
Scénographie — Louise Campeau
Costumes et accessoires - François Barbeau
Musique — Nicolas Basque
Éclairages — Luc Prairie
avec Annick Bergeron, Pierre Bernard, Stéphane Breton, Élise Guilbault et Marie-France Lambert

Alexandre - Conservatoire d'art dramatique de Montréal

Par Yves Rousseau
Alexandre - Conservatoire d'art dramatique de Montréal

La pièce (troisième production des finissants) relate, par flashback, juxtapositions temporelles, une funeste fête de jeunes finissants dans un chalet. Quelques chassés-croisés "amoureux" plus tard et après avoir mélangé drogue et alcool, le plus toxicomane du groupe se sent mal : "amoureux" entre guillemets, car on parle plutôt ici d'un groupe d'intrigants narcissiques, hédonistes, manipulateurs. Le malade meurt d'intoxication, ses demandes d'aide n'ayant pas été prises au sérieux, d'autant que tous avaient des raisons de lui en vouloir, lui le séducteur impénitent. Comme dans un mauvais film d'horreur de série « B », son spectre revient entrainer chacun des fautifs vers le néant.

Des amours très peu investis, une absence totale d'idéologie, un incommensurable vide intérieur, des personnages superficiellement définis et d'une vacuité innommable, des dialogues volontairement (?) assez creux, pour des personnages qui ne promènent pas leur présence, mais leur absence intérieure. Une pièce complètement atypique : un pseudothriller dont le grotesque tient lieu de parodie du genre, avec des intrigues de boulevard version "ado-vedge"  aux des accents de tragicomédie d'un boboche assumé (?).

Les scènes cocasses déclenchent le rire de nombreux spectateurs (parents et amis?) mais les plus efficaces à cet effet étaient celles qui étaient censées être dramatiques.

Le côté juxtaposé de l'assemblage vient parfois troubler un peu le rythme. L'humour est parfois assez scolaire (et facile), le jeu est parfois cliché, la diction est plus inconfortable dans la bouche de certains (en fait la plupart) en québécois qu'en normatif. La pièce ne semble porteuse que de la vacuité existentielle qu'elle dépeint.

Les comédiens semblent finalement faire feu de tout bois, et dans une « mauvaise fortune bon cœur» de faux semblants, ils se prêtent à l'absurde et grotesque du tout avec le sérieux affecté de mise, juste assez convaincue de leurs personnages pour ne pas l'être trop, jouant ce qui est jouable, habitant ce qui peut l'être dans ces personnages, et certains arrivent même, talent oblige, à nous offrir quelques bons numéros d'acteurs...
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Texte - Catherine-Anne Toupin
Mise en scène - Claude Poissant

Comédiens : François Arnaud, Véronique Beaudet, Anne-Élisabeth Bossé, Nicolas Chabot, Vincent Fafard, Stéphanie Labbé, Eve Landry, Charles-Smith Métellus, Jean-Simon Traversy et Cynthia Wu-Maheux,

Scénographie - Jonas V. Bouchard
Costumes - Linda Brunelle (costumes)
Luminariste - Claude Accolas
Musique - Nicolas Basque (musique).
Assistance m.e.s - Sophie Vaillancourt.

Théâtre - Kvetch - Espace Geordie

Par Yves Rousseau
Sur la minuscule scène chargée, divers ameublements suggérant ici cuisine, là bar, chambre, toilette et lieu de travail.

Un ami est reçu à souper. Déjà le bal de l'anxiété commence : chaque petit élément lié au déroulement de l'action est exposé sous l'angle de toutes ces petites peurs et colères vécues intérieurement dans ces moments banals de la vie, littéralement décomposées, analysées. Mais comment? Par le procédé de l'aparté : Le personnage mis en relief prononce sa réplique, souvent un ensemble de convenances polies, puis, pendant une fixité des autres personnages, dérive intérieure, le voilà qui étale sa véritable pensée émotive et pulsionnelle, souvent à l'opposé de ce qui a été réellement dit. Nous sommes donc seuls, nous public, à entendre leur voix intérieures..

Il faut dire que cette situation particulièrement truculente, ou tout va de plus de mal en pis, se prête particulièrement à ce traitement : Ce souper désastreux avec cette belle mère détestée, qui pète et rote devant l'invité, ce met immangeable et raté, au grand dam de monsieur, cette ménagère en plein délire de fantasme sexuel, rêvant d'être prise par les éboueurs, puis cette homosexualité refoulée de monsieur, qui point face à cet invité. La scène de baise entre monsieur et madame, entre autres, est tout simplement hallucinante, deux êtres qui se détestent hypocritement, et s'envoient en l'air en fantasmant sur d'autres, monsieur pensant à l'invité avec angoisse, madame, étant déjà en pensée avec un client détesté et méprisé par monsieur.

Au niveau jeu, le contre-effet issu de l'expression hallucinée de rage, de peur et d'anxiété des acteurs dans leurs apartés versus le dramatico-absurde de ces situations grotesques de quasi-boulevard au sérieux affecté, le rythme enlevé créé entre autres par cette alternance constante entre le « réel » et l'aparté et ce même dans le calme, le « timming » un peu à la Feydeau, tout ça crée une ambiance de rire un peu cynique, morbide, un humour délicieusement noir, mais sans être lourd. Le jeu est parfaitement dosé et évite le piège des genres et la caricature, le rythme est impeccable, du vrai bonbon théâtral. Une distribution très égale ou chacun des membres s'illustre dans de brillants numéros d'acteurs. Une première mise en scène, pour Michel-Maxime Legault, fraichement diplômé du CADM, et déjà du solide. Compte tenu des moyens limités de cette jeune troupe (des meubles issus des appartements des membres?), on a une scénographie vraiment très correcte, remplissant à merveille son office en soutenant bien la suggestion.

Il faut voir ces expressions hallucinées de surcharge émotive impuissante et anxieuse des personnages dans les dérives immédiatement suivies de l'action réelle tout en mièvrerie et en convenance, cette atmosphère paranoïde, glauque, cette glue sociale dans laquelle se dépatouillent les personnages que nous aimons un peu détester et que nous observons se débattre avec un plaisir à la fois hilare et un peu sadique. Mais ça fait tellement de bien, ça soulage...

Le public placé en position de voyeur cynique, contemplant ces expressions étranglées d'angoisses ridicules...

Vraiment, une jeune troupe prometteuse, à suivre!

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Kvetch, de Steven Berkoff
Une production du Théâtre de la Marée Haute
Traduction — Geoffrey Dyson et Antoinette Monod
Mise ne scène — Michel-Maxiem Legault
Scénographie et costumes - Gaëtan Paré
Éclairage — Amélie Bourdonnais
Avec — Sébastien Dodge, Maire-Claude Giroux, Lyette Goyette, Nicolas Létourneau, Jean-Olivier St-Louis

Espace Geordie — du 13 février au 3 mars 2007

Théâtre - Son visage soudain exprimait de l'intérêt - Lachapelle

Par Yves Rousseau
Sans paroles, nous suivons d'abord une dame livide, inexpressive errer dans son logement, allumer la radio, ranger ses courses, faire sa toilette, manger, chier et se torcher, tricoter, se mirer, ô miroir... Le téléphone sonne, le répondeur prend l'appel; « c'est untel (voix de jeune garçon), rappelle-moi ». Elle se couche, mais se réveille en panique, ciel, la robe est restée dans la salle de bain, vite la ranger. Puis elle se gave de mousseux et avale quantité de cachets. Un suicide?

Puis transition, nous sommes maintenant dans la chambre d'un jeune garçon, pantalon ample et kangourou, il tourne en rond, tente de téléphoner de nombreuse fois, mais sans réponses. Il se gave de bonbons, vérifie sa glycémie et s'injecte de l'insuline, assassine son poisson rouge en vidant le pot de bouffe dans l'aquarium et en brassant le tout avec sa seringue (message...). Une ultime tentative de téléphone, ô surprise il tombe sur le répondeur de la dame, c'était lui, le message...

La pièce a le mérite de montrer la profonde vacuité existentielle, la solitude d'êtres, un mal très contemporain? Mais faut-il délirer sur les multiples interprétations, sur la symbolique profonde, l'importance de dépasser le premier niveau, l'incroyable suggestion d'un minimalisme consommé, le sens affecté de chaque geste et de chaque son finement capté, la belle scénographie tellement étudiée?
Même si le « propos » est fondé et pertinent, l'ensemble ne paraît distiller qu'une chose : l'ennui. Une télé-réalité de la vacuité dans le gouffre du no-life. Suffit-il de montrer l'ennui pour le rendre intéressant? Tous ont pourtant fait leur travail de façon impeccable. Pas être évident à jouer, ce stoïcisme, ce vide incarné, et tout cela fait appel à de solides talents d'acteurs, probablement un sérieux travail de répétition...

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Une production PÉtrus, en codiffusion avec La Chapelle
Textes — Franz Xaver Kroetz et Philippe Ducros
Mise en scène - Jérémie Niel
Avec — Catherine Lépine-Lafrance, Violette Chauveau

Du 16 février au 3 mars 2007
Billetterie : 514-843-7738

Théâtre - Visite à Monsieur Green - En tournée

Par Yves Rousseau
Un jeune cadre hyperurbain, branché, vivant dans l'instantané, le rythme effréné contemporain, heurte un vieillard avec sa voiture. Il n'y a pas de conséquences trop graves, mais le cadre est condamné à visiter le vieillard une fois par semaine pendant six mois. D'abord réticent, il trouve un vieillard qui ne mange presque plus, sans téléphone, oublié de tous. Puis, le choc entre deux mondes.

Imaginez : un jeune urbain, hédoniste, instruit, d'origine juive, mais plus ou moins branché sur ses racines, son identité :  le flou urbain actuel, comme nous le vivons tous, versus la société traditionnelle, le clan identitaire d'antan. Cet « antan », c'est bien sûr le vieillard, juif traditionaliste dont les parents issus de milles douleurs et milles misères, émigrèrent en Amérique. La religion, la survie de l'identité juive sont au centre de sa vie,de son combat. Un être attachant, certes, mais à des années-lumière du jeune cadre et de son mode de vie. Contre toute attentes, un attachement se crée, le jeune semble vraiment se soucier du vieillard, puis les barrières s'effritent, non sans flammèches. Imaginez, un vieillard veuf ayant renié sa fille adorée parce qu'elle a marié un gentil, mettant ainsi en péril la survie de la race, confronté à un juif athée lui avouant son homosexualité, l'impensable!

Chacun fait ici faire un bout de chemin à l'autre, le cadre avec l'identité  atavique refoulée, le vieillard avec ses convictions. Peut-être ira-t-il jusqu'à renouer avec sa fille?

Hors du propos sur l'homosexualité et de l'ethnie, la pièce est touchante et universelle, car on voit facilement les situations cocasses que tous et chacun vivent au contact de grands-parents, de gens âgés. Par exemple, cette réaction médusée, mais pleine de bon sens du vieillard, quand le cadre lui explique qu'il doit partir s'entrainer afin de courir un marathon, « tu vas courir 50 miles!» : Il y a une époque pas si lointaine où on n'avait ni l'oisiveté, ni le loisir, ni l'obsession, le culte de la performance pour cela, et où l'accessibilité et le niveau d'évolution des soins médicaux ne permettaient pas de prendre de tels risques.  
La pièce aborde également de façon très pertinente la question de l'importance des racines, de l'identité, un aspect particulièrement édulcoré, ignoré dans notre société contemporaine hyperurbaine. Pour savoir où tu vas, tu dois savoir d'où tu viens...
Du rire, et de l'émotion dans ce magnifique duo d'acteur, vous serez touchés et vous vous reconnaitrez dans vos relations avec vos ainés, qui finalement, peut-être pas toujours, mais souvent, avaient probablement beaucoup plus raison que nous n'aurions voulu l'admettre...

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Visite à Monsieur Green, de Jeff Baron
Traduction de Michel Tremblay
Les Productions Jean-Bernard Hébert inc.

Mise en scène : Jacques Rossi
Avec : Albert Millaire et Louis-Olivier Mauffette