Par Yves Rousseau
Vous voilà dans le Studio d'essai Claude Gauvreau, une boite noire. Devant vous, deux larges panneaux d'environ 6 mètres par 6 inclinés à 45 degrés et disposés côte à côte en « V » évasé. De petites plates-formes y sont incrustées en guise de perchoir. La surface des panneaux est parsemée de vieilles portes à la peinture écaillée, certaines complètes, certaines coupées en diagonale. Plusieurs s'ouvrent réellement et donnent sur des trappes, points de fuite. Côté cour, la surface comporte également deux montants de lit en tubes métalliques qu'on dirait sortis tout droit d'une oeuvre de Dali, une couche surréaliste. L'ensemble est fécalisé de peinture en éclaboussements. Très « destroy », « trashsy »,« hardcore » avec un côté expressionnisme allemand à la Robert Wiene, anguleux, halluciné. Plus tard dans la pièce, des pylônes à roulettes recouverts de couvercles de poubelles, d'enjoliveurs, d'étoiles bourgeonnantes composées de conserves viendront illustrer la forêt urbaine, on se plait à le croire. Un travail de scénographie très intéressant de Geneviève Boivin.
Puis les voilà, trois hommes et trois femmes. Les costumes s'accordent à merveille avec la scénographie, dans le même climat néo-punk un peu années 80. Tout de suite la violence. Des comédiens virevoltent, grimpent, montent, descendent, se perchent sur ce décor, avec des coups scandés avec des bâtons à la manière des Wa daiko japonais sur la caisse de résonance naturelle des panneaux en contre-plaqué, dans une atmosphère primitive et tribale, un procédé sonore marquant chaque transition dans la pièce. On se trouve tout de suite plongé dans une émotion d'oppression d'un onirisme dantesque similaire à celle ressentie par la contemplation de toiles comme Le Cri, ce chef-d'oeuvre expressionniste de Edvard Munch, ou encore l'Île des morts de Arnold Böcklin, et nous sommes dans les mêmes teintes question costumes et décors. Comme dans une cage de peur animale. Au niveau éclairage, oubliez-les beaux progressifs, ça joue en général dans le contraste, dans le brusque, le cru.
Puis une autre surprise pour finir de vous désorienter complètement. Vous résistez, où vous embarquez. Chaque personnage n'est pas incarné uniquement par un comédien tout au long de la pièce, mais symbolisé par un accessoire. Des épaulettes de football pour le père, un chapeau de cuir avec un « mohawk » de fourrure pour Eddy, évoquant un chapeau militaire de la Grèce antique, un coussin à ruban pour la pute, un casque de moto pour le proxénète. C'est qu'il y a morcellement de l'interprétation d'un personnage par passation de l'article symbolique. Donc en pleine réplique, les accessoires s'échangent, et les personnages aussi mais l'action et la réplique se poursuivent.
Ce n'est pas tout, les caractères sont souvent joués en miroir ou en alternance par une dyade: Par exemple, dans une scène où un personnage se trouve à l'hôpital, un des comédiens joue le malade sur la table, pendant qu'un autre joue le même malade en même temps, dans une alternance dans la poursuite de la réplique, mais ajoutant une deuxième dimension de jeu à l'expression du personnage unique. La dyade est le principe de base au niveau de l'interprétation dans cette pièce. On voit la complexité, mais également la richesse métaphorique et la puissance de l'image que le procédé amène, comme un double niveau semblant parfois explorer les diverses possibilités pulsionnelles d'une même situation à partir des principes psychodynamiques du ça, du moi et du surmoi. Montrer le malade qui s'entretient avec le visiteur selon un minimum de convenance et le montrer en même temps au pied du lit, ennuyé, par exemple. Puis brouiller les cartes, passer immédiatement à autre chose.
Oui, passer immédiatement à autre chose. Voilà. En déséquilibre perpétuel, toujours en train de se mettre en danger, en évitement de la zone de confort. Dans un symbolisme contaminant la perception du réel. On se lance la balle continuellement. Une démarche très intéressante au niveau du jeu, et tellement pertinente dans le cadre de la formation de jeunes acteurs. Brillante mise en scène qui demande une grande précision dans la mise en place et les enchaînements.
Puis l'histoire ? Simple, une transposition dans cet univers d'une modernité déliquescente du mythe d'Œdipe, repris dans ses grandes lignes. Où la monstruosité de ce monde du Cri se croise avec l'horreur absolue de cette perverse et sanglante histoire antique. Dans un texte pour le moins assez percutant.
Un jeu très physique, énergique, un rendu bien habité, une bonne diction, et ce malgré les contorsions. Tous s'en tirent très bien, il n'y a que quelques petites réserves mineures: parfois la voix projetée trop vers le fond de la scène, et non le public, et quelques répliques un peu mâchées de Mathieu Lepage, presque toutes dans cette même scène à la mi-pièce, côté cour, dans un attroupement au pied du panneau, presque dos à l'audience. Catherine Moncelet, qui excelle dans les énergies retenues, pourrait montrer parfois juste un peu plus d'assurance, d'intention au niveau du violent, de la rage, de la colère, de l'énergie poussée, comme lorsqu'elle bouscule un agresseur, il y a une trop grande grâce et délicatesse dans le geste.
Au niveau de l'éclairage, les visages des comédiens, surtout dans les quasi-apartés en avant-scène, ne sont pas assez bien éclairés (ou pas du tout), en particulier le regard et on perd de l'expression : Dans une scène magnifique de Catherine Moncelet, un rayon de projecteur a (accidentellement?) illuminé ses yeux, un vieux truc utilisant les clairs-obscurs souvent utilisés au cinéma, ajoutant un élément expressif et dramatique percutant à ce visage qui prend particulièrement bien la lumière. On aurait aimé que tous puissent bénéficier du même traitement.
Sinon, pour le reste du travail de régie et de jeu, ça allait. Il y a une multiplication des déplacements de cette table incrustée de bouteille, parfois superflus, et à la symbolique vaseuse, si symbolique il y a. Les accessoires métalliques introduits pendant la pièce dans un cling clong tonitruant sont amusant (trop ?), autant que le côté laborieux de leur transport par les comédiens, mais est-ce bien dans le ton de la pièce? De petits récifs sur une belle et grande mer parfaitement et agréablement navigable.
Bref, peut-être pas une pièce pour le néophyte théâtral absolu à cause des procédés de jeu éclatés, mais une proposition très audacieuse, riche, frappante, et une belle réussite.
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Eddy, F de pute, un texte de Jérôme Robart
Une production de L'École Supérieure de théâtre
Mise en scène de Fabien Fauteux
Scénographie de Geneviève Boivin
Costumes de Stéphanie Thompson et Patricia Bouchard
Éclairages de Martine Lampron
Accessoires de Maude Ledoux
Conception sonore de Julie Parent
Avec Catherine Chiasson-Lavoie, Jean-Sébastien Courchesne, Sarah Gravel, Étienne Jacques, Mathieu Lepage, Catherine Moncelet
du 28 au 31 mars, au Studio d'essai Claude-Gauvreau
514-987-3456