Par Yves Rousseau
Vous entrez dans la salle. Vous voyez sur scène un mur blanc ceignant le fond de scène. Le plancher d'un ocre chatoyant est parsemé de partitions musicales incrustées. Le mariage de l'ocre et du blanc conjugué aux effets d'éclairages crée une lumière particulièrement claire, avec des tons assez ensoleillés, très vivants. Quelques chaises néo-rococo coloniales à haut dossier, deux patères avec habits suspendus. Puis côté cour, une trappe d'escalier ceinte d'un muret de bois, le point d'entrée et de fuite. Très épuré, dégagé et chaleureux et vraiment, j'insiste, une très belle lumière (Régis Gyonnet) sur cette merveilleuse scénographie de Stéban Sanfaçon: On respire, on se sent tout de suite bien.
Puis vous apercevez les musiciens. Comme cela va de soi, vous vous attendez sans doute à l'habituelle convention théâtrale selon laquelle les musiciens sont « invisibles », en accompagnement. Mais rapidement vous réalisez qu'il en va tout à fait autrement. Il y a une synergie, un entretien mutuel entre les acteurs, les mimes, et les musiciens. Non seulement sont-ils visibles", mais ils participent, se déplacent et occupent l'espace, interagissent par le geste, l'expression corporelle, mais également le son. Un monde nouveau se crée, un univers dans lequel par exemple, une mimique suppliante d'un mime en quête d'attention à un moment donné de l'histoire peut-être répondue par un appui marqué sur trois croches jouées et trois hochements de tête négatifs avec une mimique agacée et un recul du corps par le corniste, (non-non-non). Vous voyez déjà tout le territoire d'expression que cela ouvre. Puis oubliez les mimes plates à chandails rayés et face blanche, vraiment pas ça, beaucoup plus près de la pantomime du cinéma muet.
Puis quoi, un opéra muet! Pourtant, on n'y pense même pas. Mais comment? Bon, allez, suivez-moi, je vous explique. La base relative, comme l'expliquait Jean Asselin, reste relativement inspirée par l'opéra-bouffe « Ainsi font-elles toute» de Mozart et plus relativement du livret de Lorenzo da Ponte, mais ce qui est normalement chanté est mimé. Mais pourquoi "plus relativement »? Parce que la vision de l'oeuvre par la troupe Omnibus est éminemment plus moderne dans son adaptation et son traitement, osée et subversive tout en restant fidèle à la trame générale de l'opéra. Pourquoi ? Dans l'opéra chanté, Don Alfonso, un intriguant cynique, tente de faire comprendre Guglielmo et Ferrando deux soldats amoureux et convaincu de la fidélité de leurs aimées respective, Fiordiligi et sa sœur Dorabella , que les femmes sont toute semblables et qu'on ne peut s'y fier, d'où le titre. Despina, la servante des belles trame de son côté la même chose avec les filles, car elle est de mèche avec Don Alfonso. Ces derniers emmènent les amoureux à tester leurs belles en se déguisant (les habits sur les patères), en se faisant passer pour d'autres et en tentant une cour assidue. Résisteront-elles? Que feront les infâmes Don Alfonso et Despina afin de tuer cet amour ? Hah ! quand on joue avec le feu, avec l'amour...
La version d'Omnibus respecte cette trame, mais est plus contemporaine en ce sens qu'elle aborde, certes de façon totalement iconoclaste et éclatée, des thèmes reliés à la redéfinition des rôles sexuels et de l'identité et les clivages comportementaux en résultant, comme la perver$ion du désir (voir la perversité tout court), la vacuité de la dominance et de l'argent; un sentiment pourtant presque inévitable chez l'humain, même en amour, cette lutte de pouvoir éternelle, cette guerre des sexes, très palpable chez les personnages de la pièce. C'est une véritable relecture avec un deuxième niveau cynique, une farce trash, coquine et grivoise, mais dans un rendu paradoxalement tout à fait charmant, souvent drôle, d'une fausse candeur quelque peu ironique où on joue avec le cliché.
Tout ça avec le geste. Car à part les vingt-quatre tableaux annoncés par le truculent personnage interprété par Jean Asselin, il n'y a pas douze lignes de texte dans la pièce entière. Au niveau jeu, c'est de la dentelle. D'une finesse et d'une richesse incroyable. La justesse de l'expression, les déplacements finement étudiés jamais gratuits, l'incroyable multiplication d'expressions métaphoriques issues de la conjugaison de l'art du geste et de la musique. Du bonbon, rafraichissant du pur bonheur. Sous l'apparente facilité du rendu, tellement naturel et coulant, il y a un énorme travail de répétition, en fait plus de deux-cents heures! Tout est impeccable, le jeu, l'interprétation du groupe Pentaèdre : ces derniers ont dû mémoriser 48 pages de partitions afin que le tout conserve un naturel et une fluidité pour les déplacements et l'expression, ce que la lecture à vue n'aurait pas permis!
Comme en plus des éléments principaux mis en relief il y a toujours de nombreuses actions en arrière-plan, je vous suggère de prendre place dans le milieu de la salle, afin d'avoir une bonne vue d'ensemble et ne rien rater.
Ne dit-on pas qu'une image vaut mille mots?
Bravo!
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L'amour est un opéra muet
Production Omnibus le corps du théâtre
En collaboration avec Pentaèdre
13 FÉVRIER au 3 MARS 2007 du mardi au samedi à 20 h, Théâtre Espace Libre
d'après l'opéra « Cosi fan tutte»
Livret de Lorenzo Da Ponte
Musique — Amadeus Mozart
Arrangement — Ulf-Guido Schäfer
Musiciens — Pentaèdre quintette à vent
Maîtrise d'oeuvre — Jean Asselin
Idée originale et direction musicale - Normand Forget
Les mimes — Roxane Chamberland, Sylvie Chartrand, Christian LeBlanc et Martin Vaillancourt
Les musiciens — Danièle Bourget, flûte ; Normand Forget, hautbois; Martin Carpentier, clarinette; Mathieu Lussier, basson ; Louis-Philippe Marsolais, cor