Par Yves Rousseau
Un grand feu décime les forêts du nord. La fumée est envahissante, même dans les grandes villes. Un univers d'appartements sans âme, de bungalows clonés, gazonnés avec piscine, mais sans identité, de magasins de meubles, l'ensemble baignant dans les volutes grisâtres d'une boucane permanente. Je cite l'auteur « Il y avait avec moi une vieille femme et sa troublante armoire à casseroles, une professeure d’école avec une piscine, un médecin qui n’allait pas bien, une jeune femme au corps réinventé, un papa qui devenait un meuble, une prostituée amérindienne qui avait tout perdu, un inspecteur qui avait tout à chercher et aussi, un petit garçon, amateur de magie, qui célébrait ses sept ans »...
Tout un travail du metteur en scène de Martin Faucher pour réussir à matérialiser de façon plausible l'univers métaphorique, imagé, mais empruntant cependant beaucoup de directions de Emmanuelle Jimenez; une écriture franche, qui a l'avantage de prendre (cruellement) le pouls de l'émotivité d'êtres humains plongés dans la vacuité profonde de notre "tout seul ensemble " contemporain.
Un mal-être tellement palpable chez ces personnages gravitant autour d'une famille éclatée on ne peut plus oedipienne. Puis tellement coupés de la nature de leur être et de leur être dans la nature. Exister, fonctionner, consommer, paraître, mais ne pas vivre. Une adolescente passant d'obèse à idéal-bistouris du faux médiatique censé remplir son vide par le regard des autres; son père, brisé par un divorce, fierté envolée, carrière naufragée (il vend des meubles, mais est biologiste), échoué dans un nulle part de l'espoir éteint (une composition impressionnante de J Maheux); son ex, insupportable rombière vénale, enseignante chez qui on a cyniquement insufflé une adhérence « téteuse » envers notre "beau projet éducatif » (vous voudrez l'étriper, quel jeu de H Mercier); sa soeur, médecin au bord du gouffre de l'épuisement professionnel, saturée par la douleur de ceux qu'elle traite. Puis la grand-mère, en marche vers la mort et l'oubli, dernière grande évasion possible...
Tous vivent une solitude tellement palpable, une incapacité à se rejoindre. On sent un grand travail de jeu au niveau de la dualité entre ce qui est dit et de ce qui est exprimé par le corps, une dynamique de (non) communication, d'évitement des « vraies » choses. J'ai par contre eu l'impression que certains comédiens, même si tous ont bien joués, étaient encore dans une phase d'interrogation profonde, dans le doute, face à leur personnage, et certains de leurs commentaires fait pendant la discussion après la pièce semblent aller dans ce sens : Les dimensions intérieures de leur personnage ne se sont imposées, chez certains, que très tardivement dans les répétitions.
Cette nature bafouée se rappellera à eux par son omniprésence: fumée, flocons de suie, élément déchainés, et elle est également représentée par cette indienne messagère du fondamental de la vie, violée, abusée et vendue pour quelques babioles de rêve du veau d'or.
La pièce nous fait passer de bons moments, malgré l'aspect un peu échevelé de l'écriture, avec une poésie imagée, de très beaux numéros d'acteurs et un propos touchant. Mais j'ai eu l'impression d'un drame qui refuse de s'assumer comme tel, se voulant une comédie dramatique, cherchant son ton, avec un « happy end » qui m'est paru emprunté, comme si on avait eu peur de faire trop « lourd ». Il faut dire que cette scénographie clairsemée de meubles industriels sans âme d'un affreux consommé, remplissant l'espace par un certain vide, n'aide en rien, car elle met encore plus en relief le climat de vacuité existentielle profonde de ces êtres sensibles perdus dans ce monde du nulle-part aride, laid et déprimant, éclairé par la lueur blafarde de néons industriels.
On n'atteint donc pas une catharsis convaincue. Est-ce peut-être le but, de nous laisser sortir de la pièce avec une impression trouble, une interrogation triste qui ressemble à cet air bien connu, adapté d'un poème de Louis Aragon par Léo Ferré :
« ...Est-ce ainsi que les hommes vivent,
Et leurs baisers au loin les suivent »...
Mais que de vérité, et l'avènement d'une auteure à l'écriture prometteuse.
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Textes — Emmanuelle Jimenez
Mise en scène — Martin Faucher
Production — Théâtre d’Aujourd’hui
Interprètes — Julie McClemens, Hélène Mercier, Macha Limonchik, Muriel Dutil, Émilie Bibeau, Jean Maheux, Gary Boudreault et Olivier Morin
Collaborateurs — Stéphanie Capistran Lalonde, Jean Bard, Linda Brunelle, Etienne Boucher et Larsen Lupin
Une création du Théâtre d'Aujourd'hui
Du 16 janvier au 10 février 2007
Billetterie : 514-282-3900