Par Yves Rousseau
Une guerre, une ville un pays décimé, le sauve qui peut d’un peuple : dantesque épopée peuplée des Minotaures de l’atavique ethnocentrisme et de la violente territorialité humaine, « road-movie » ou plutôt « boat-movie » moderno-antique, odyssée humaniste, Iliade et l'Odyssée des sans terre et sans-papiers dans leur éternelle quête des lumières de l’Éden du Latium, fantastique voyage initiatique jubilatoire.
Une création de Olivier Kemed, auteur de ce superbe texte qui est évidemment étroitement axé sur la trame de l’Énéide, oeuvre en douze chants de Virgile. Inspiré par le récit d’errance de sa propre famille, des Français s’étant jadis établis au Liban, avec la mouvance comme fardeau hérité des diverses guerres, exil qui les a menés de l’Égypte jusqu’au Québec, monsieur Kemeid transpose ici le récit à notre époque, et les errants de Trois la défaite se transforment en réfugiés qui subirons les affres de la guerre, de l’exil, de la mort, de la misère, des camps et de la technocratie des pays d’accueils.
Épuré de sa pléiade de divinités, réduites à l’essentiel et incarné par des personnages contemporains, le récit devient limpide, particulièrement captivant et accessible, avec un texte d’une simplicité raffinée, d’une humilité poétique. Par exemple, pour une des scènes les plus spectaculaires, le sixième chant, soit la descente aux enfers, la Sybille prend l’aspect d’une sulfureuse pute parisienne truculente et gouailleuse (Marie-Josée Bastien, qui excelle) et le passeur du Styx, Charon, en uniforme kaki, est le soldat ennemi rendu aveugle par la guerre, puis largué par-dessus bord par les siens et recueilli par Énée lors de sa fuite maritime avec les survivants de l’anéantissement de sa ville. La déambulation infernale, « sightseeing tour » des âmes languissantes, ici les infanticides, là les héros, puis au bout, les âmes heureuses où Énée en quête de réponses, rencontre son père (Simon Boudreault, extraordinaire), mort noyé pendant la tempête, en même temps que le passeur. La guerre vengeresse des chants finaux se déroule dans un camp de réfugiés, et la victoire ultime mène à la fuite finale d’Énée, au prix de la mort d’Achate (Geoffrey Gaquère, très convaincant) , ami et fidèle lieutenant. Les mains encore pleines de sang, Énée est accueilli par un habitant d’une terre de promesse, ça pourrait être ici, retrouve son fils et l’infirmière du camp à qui il l’avait confié, et d’Auguste en Romulus, tels les fondements d'une Rome nouvelle, marche vers un lendemain rempli d’espoir d’un empire d’humanité.
La scénographie (Jasmine Catudal) d’une beauté dépouillée se prête particulièrement bien à ce rabelaisien univers de suggestion. La surface scénique est couverte de sable, et un quai en planche forme un « L » traverse la scène, de la pointe en arrière-scène, côté cour, jusqu'à l’angle en centre scène côté jardin. Disposé en parallèle, deux parois en toile blanchâtre d’abri auto, à pleine hauteur suivent le quai, la plus grande à complète largeur en arrière-plan, et la deuxième décalée de deux mètres plus en avant et s’arrêtant au centre du plateau.
Des effets d’éclairages (Étienne Boucher) leur donnent tantôt une dimension parfois minérale, parfois semi-transparente, comme pour le voyage infernal tout en clairs-obscurs rougeoyants. De plus, des rétros éclairages permettent des effets d’ombres et des jeux de transparence. Les interventions lumineuses, sobres et classiques, mais précises et efficaces, découpent particulièrement bien l’espace, avec de nombreuses transitions de climat, essentielles aux suggestions dans cet univers minimaliste, et les comédiens se situent bien dans l’espace et savent se placer dans leurs éclairages.
Les descriptifs et très nombreux costumes de Romain Fabre collent aux personnages, des modestes vêtures du village des valeurs que portent les réfugiés, en passant par la magnifique robe de pute de la la Sybille, les costumes de mama sicilienne d’Allecto, fringues de « Yo » des graffiteurs des camps, attirails de fonctionnaire beige et brun, kit militaire de l’oligarque bref, un riche et bon travail.
La trame sonore de Philippe Brault, parfois surréelle, comme ce concert de voix de l’enfer sur fond de cri d’enfants, est d’un onirisme percutant et soutient à perfection les contextes décrits.
La mise en scène, à partir de quelques éléments de scéno et d’éclairages, découle d’un certain purisme. Loin du théâtre gadget, ici un univers de jeu, d’expression, de mouvements. La fuite de Troie, par exemple (qui n’est jamais nommée) est suggérée par le court segment du « L », qui muni de roulette se détache et s’avance, à peine. Perché sur l’embarcation, un saisissant tableau vivant de visages, de postures de peurs, de déchirements et d’espoir. La lutte mortelle, dans le camp, est une charge sourde et aveugle, stylisée, jusqu’à ce que mort s’ensuive. Une certaine règle d’alternance de tempo, de mouvements permet de bien mettre en relief les climats opposés. Le tout forme un ensemble hautement cohérent et, j'insiste, très accessible. De quoi en réconcilier plusieurs avec les tragédies Greco-Romaines. Un texte qui s’avère un vibrant plaidoyer pour la tolérance, et l’accueil, rêvant de la chute du dernier Augustulus Romulus pour, cette fois peut-être, finir par apprendre de nos erreurs, et qui fait réfléchir sur nos attitudes et choix, tout à fait d’actualité par les temps qui courent...
Pour terminer, soulignons l’incroyable travail des comédiens, presque toujours sur scène, n’ayant qu’une zone de bancs latéraux isolée par les éclairages pour les changements, meublant ainsi l’espace de leurs présences même quand hors jeu. Les compositions sont savoureuses, habitées, fraternelles, on sent l’écoute, le respect, l'investissement de soi et la souscription totale envers l’œuvre. Le jeu, par moment assez physique, est très juste, dans un contexte (une petite salle, on voit tout) qui ne pardonne pas, où le moindre écart est perceptible. Certains tableaux sont complètement ahurissants de bonheurs théâtraux riches. Sauf Emmanuel Schwartz, émouvant, déchirant et se donnant cœur et âme, et Geoffrey Gaquère, tous incarnent plusieurs personnages, avec bonheur. Sur leurs bancs, on les voit parfois fermer les yeux, comme dans un recueillement, la prière silencieuse du gladiateur prêt à se jeter dans l’arène, n’ayant que quelques secondes pour se mettre dans le personnage. Puis, la magie du théâtre, et elle était belle ce soir-là…
À voir!
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Une création de Olivier Kemed, auteur de ce superbe texte qui est évidemment étroitement axé sur la trame de l’Énéide, oeuvre en douze chants de Virgile. Inspiré par le récit d’errance de sa propre famille, des Français s’étant jadis établis au Liban, avec la mouvance comme fardeau hérité des diverses guerres, exil qui les a menés de l’Égypte jusqu’au Québec, monsieur Kemeid transpose ici le récit à notre époque, et les errants de Trois la défaite se transforment en réfugiés qui subirons les affres de la guerre, de l’exil, de la mort, de la misère, des camps et de la technocratie des pays d’accueils.
Épuré de sa pléiade de divinités, réduites à l’essentiel et incarné par des personnages contemporains, le récit devient limpide, particulièrement captivant et accessible, avec un texte d’une simplicité raffinée, d’une humilité poétique. Par exemple, pour une des scènes les plus spectaculaires, le sixième chant, soit la descente aux enfers, la Sybille prend l’aspect d’une sulfureuse pute parisienne truculente et gouailleuse (Marie-Josée Bastien, qui excelle) et le passeur du Styx, Charon, en uniforme kaki, est le soldat ennemi rendu aveugle par la guerre, puis largué par-dessus bord par les siens et recueilli par Énée lors de sa fuite maritime avec les survivants de l’anéantissement de sa ville. La déambulation infernale, « sightseeing tour » des âmes languissantes, ici les infanticides, là les héros, puis au bout, les âmes heureuses où Énée en quête de réponses, rencontre son père (Simon Boudreault, extraordinaire), mort noyé pendant la tempête, en même temps que le passeur. La guerre vengeresse des chants finaux se déroule dans un camp de réfugiés, et la victoire ultime mène à la fuite finale d’Énée, au prix de la mort d’Achate (Geoffrey Gaquère, très convaincant) , ami et fidèle lieutenant. Les mains encore pleines de sang, Énée est accueilli par un habitant d’une terre de promesse, ça pourrait être ici, retrouve son fils et l’infirmière du camp à qui il l’avait confié, et d’Auguste en Romulus, tels les fondements d'une Rome nouvelle, marche vers un lendemain rempli d’espoir d’un empire d’humanité.
La scénographie (Jasmine Catudal) d’une beauté dépouillée se prête particulièrement bien à ce rabelaisien univers de suggestion. La surface scénique est couverte de sable, et un quai en planche forme un « L » traverse la scène, de la pointe en arrière-scène, côté cour, jusqu'à l’angle en centre scène côté jardin. Disposé en parallèle, deux parois en toile blanchâtre d’abri auto, à pleine hauteur suivent le quai, la plus grande à complète largeur en arrière-plan, et la deuxième décalée de deux mètres plus en avant et s’arrêtant au centre du plateau.
Des effets d’éclairages (Étienne Boucher) leur donnent tantôt une dimension parfois minérale, parfois semi-transparente, comme pour le voyage infernal tout en clairs-obscurs rougeoyants. De plus, des rétros éclairages permettent des effets d’ombres et des jeux de transparence. Les interventions lumineuses, sobres et classiques, mais précises et efficaces, découpent particulièrement bien l’espace, avec de nombreuses transitions de climat, essentielles aux suggestions dans cet univers minimaliste, et les comédiens se situent bien dans l’espace et savent se placer dans leurs éclairages.
Les descriptifs et très nombreux costumes de Romain Fabre collent aux personnages, des modestes vêtures du village des valeurs que portent les réfugiés, en passant par la magnifique robe de pute de la la Sybille, les costumes de mama sicilienne d’Allecto, fringues de « Yo » des graffiteurs des camps, attirails de fonctionnaire beige et brun, kit militaire de l’oligarque bref, un riche et bon travail.
La trame sonore de Philippe Brault, parfois surréelle, comme ce concert de voix de l’enfer sur fond de cri d’enfants, est d’un onirisme percutant et soutient à perfection les contextes décrits.
La mise en scène, à partir de quelques éléments de scéno et d’éclairages, découle d’un certain purisme. Loin du théâtre gadget, ici un univers de jeu, d’expression, de mouvements. La fuite de Troie, par exemple (qui n’est jamais nommée) est suggérée par le court segment du « L », qui muni de roulette se détache et s’avance, à peine. Perché sur l’embarcation, un saisissant tableau vivant de visages, de postures de peurs, de déchirements et d’espoir. La lutte mortelle, dans le camp, est une charge sourde et aveugle, stylisée, jusqu’à ce que mort s’ensuive. Une certaine règle d’alternance de tempo, de mouvements permet de bien mettre en relief les climats opposés. Le tout forme un ensemble hautement cohérent et, j'insiste, très accessible. De quoi en réconcilier plusieurs avec les tragédies Greco-Romaines. Un texte qui s’avère un vibrant plaidoyer pour la tolérance, et l’accueil, rêvant de la chute du dernier Augustulus Romulus pour, cette fois peut-être, finir par apprendre de nos erreurs, et qui fait réfléchir sur nos attitudes et choix, tout à fait d’actualité par les temps qui courent...
Pour terminer, soulignons l’incroyable travail des comédiens, presque toujours sur scène, n’ayant qu’une zone de bancs latéraux isolée par les éclairages pour les changements, meublant ainsi l’espace de leurs présences même quand hors jeu. Les compositions sont savoureuses, habitées, fraternelles, on sent l’écoute, le respect, l'investissement de soi et la souscription totale envers l’œuvre. Le jeu, par moment assez physique, est très juste, dans un contexte (une petite salle, on voit tout) qui ne pardonne pas, où le moindre écart est perceptible. Certains tableaux sont complètement ahurissants de bonheurs théâtraux riches. Sauf Emmanuel Schwartz, émouvant, déchirant et se donnant cœur et âme, et Geoffrey Gaquère, tous incarnent plusieurs personnages, avec bonheur. Sur leurs bancs, on les voit parfois fermer les yeux, comme dans un recueillement, la prière silencieuse du gladiateur prêt à se jeter dans l’arène, n’ayant que quelques secondes pour se mettre dans le personnage. Puis, la magie du théâtre, et elle était belle ce soir-là…
À voir!
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Un texte d'Olivier Kemeid, d'après Virgile
Mise en scène par Olivier Kemeid
Scénographie par Jasmine Catudal
Élairages de Étienne Boucher
Costumes de Romain Fabre
Musique de Philippe Brault
Assistance à la mise en scène et régie par Stéphanie Capistran-Lalonde
Scénographie par Jasmine Catudal
Élairages de Étienne Boucher
Costumes de Romain Fabre
Musique de Philippe Brault
Assistance à la mise en scène et régie par Stéphanie Capistran-Lalonde
Avec : Olivier Aubin, Marie-Josée Bastien, Simon Boudreault, Eugénie Gaillard, Geoffrey Gaquère, Johanne Haberlin et Emmanuel Schwartz.
Du 29 novembre au 19 décembre 2007
Théâtre Espace Libre
Théâtre Espace Libre