Par Yves Rousseau
Un village. Costumes France années cinquante : élégantes jupes trois-quarts (entre autres), style Dior ligne H il me semble, belles réalisations de Julie Émery. La place publique: large muraille jusqu’au grid, formant plutôt un « V » ouvert vers la salle, dans des tons terreux, avec multiples points de fuite, comme allées et ruelles débouchant sur cette aire, avec une vitrine de boutique côté jardin et cette énorme et massive porte de prison, côté cour. En hauteur, quelques fenêtres d’un mètre carré permettront plus tard quelques tableaux en arrière-plans. L’ensemble est d’un esthétisme dépouillé, certainement un excellent travail de Marzia Pellisier.
Voilà la mort, avec son habituelle chasuble sombre, invisible des vivants. Sous un climat surréel et absurde, tous circulent sur la place : notables, employés, commères. Puis la mort, la mort! s’abat. Épidémie fulgurante, nul n’est épargné. La ville est mise en quarantaine, point de fuite, point de salut. Aucun n’accepte l’issue, chacun fuyant dans sa propre absurdité, ses propres illusions : lâcheté, traîtrise, déni, grandiloquente quête de pouvoir, tout y passe. Pourtant, la grande fossoyeuse, omniprésente, n’épargne personne, ni le bourgeois encabané, ni le politicien ou l’activiste au discours grandiose de promesse, ni les médecins et hommes de science, ni l’intellectuel philosophant : ni l’argent, ni la démagogie politique exaltée qui tente de récupérer le phénomène, ni le génie de la connaissance ne pourront les sauver, l’ultime voyage survenant évidemment après avoir laissé la chance à chacun de produire une ultime démonstration exaltée, aria satirique et ironique de leurs obséquieuses prétentions.
Disséqué ici sous l’égide de l’humour noir, la fourmilière humaine perd de sa superbe, se plume de ses lubies d'immortalité, éclate, tombe dans l'anarchie, se désorganise (dans un sauve-qui-peut individualiste qui rappelle 2007 et aujourd’hui) de pillage en pagaille, dans une suite de petits sketchs au rythme très enlevés, comme une cascade de dérision. La mort se cache partout, surgit du néant, et parfois se multiplie, comme dans cette danse macabre, chorégraphie à chasubles multiples, envahissement démoniaque de l’espace sous la musique, évidemment, de Camille Saint-Saëns.
Une mise en scène à la fois animée, vivante, truculente, volubile et paradoxalement sobre, classique et efficace, en harmonie avec les nombreuses et précises didascalies du texte, laissant la place belle au jeu, avec le mérite de l'humilité, arrivant à bien cerner et rendre cette atmosphère particulière de l’esprit Ionesco plutôt que de s’égarer dans une vaseuse, prétentieuse et discutable réactualisation. La manoeuvre a sans doute l'avantage de confronter de jeunes artisans en formation à l'essence même de l'esprit Ionesco selon une approche « traditionnelle » : ça veut dire quoi cet auteur, en 2007 en terme artistique, politique et social, pour un jeune étudiant en théâtre de vingt ans, né en 1987, comment on arrive à appréhender cet univers, à le cerner avant de pouvoir, plus tard, le transposer? C'est strictement une impression, mais il me semble y avoir trouvé l'essence même du « work in progress » à ce niveau, d'une acquisition de références, un travail important en théâtre. Combien de fois me suis-je entretenu avec de jeunes (et moins jeunes) artisans, sur tel ou tel aspects de la réalisation d'un molière, abordant telle référence de courant artistique du scénographe, ou telle référence musicale à Jean-Baptiste Lully, ou encore dans une pièce moderne telle référence symbolique et scénographique grosse comme nez au milieu du visage essentielle au propos, des exemples parmi tant d'autres, pour me heurter au regard plein de questionnement du comédien et réaliser que ce dernier avait passé au travers de la pièce sans ne rien posséder de ces références, avec une performance correcte, mais une certaine zone d'insécurité, de flou artistique...
Beaucoup d’enchaînements, comme un Feydeau d’un léger guignol morbide, mais sans les portes, peut-être un peu de Pagnol absurde sur la caféine, l’ensemble est rendu avec précision par les jeunes comédiens en formation. La progression chez ces derniers est étonnante depuis l’an passé, surtout au niveau de la diction, maintenant correcte. Ceux qui avaient tendance à surjouer ont maintenant un jeu bien dosé, ceux qui sous-jouaient poussent mieux certaines énergies, ceux qui posaient ont arrêté de se regarder avec anxiété et jouent, l’expression a acquis en finesse, les personnages sont habités de façon assez correcte, le groupe est très équilibré et a gagné en confiance et maturité.
Au niveau éclairage, en général du bon travail, sobre et classique, l’espace est bien découpé, les tons passant par exemple de l’ocre au rougeoyant, selon les scènes, participant bien de la description du sous-contexte à l’aide des accessoires introduits, (lit, trône du bourgeois, charrette des croques morts, etc.), avec un bon découpage des zones et modulation de l’espace. Je remarque par contre qu’à quelques reprises lors des transitions de scènes en obscurité, un retour trop rapide de l’éclairage révélant les comédiens-machinistes en pleins changements de décors, les bras chargés d’accessoires.
On passe certainement un bon moment et tout cela est très prometteur. On sort le cœur léger, amusé, en se prenant à siffloter joyeusement ce dantesque air de la Danse macabre de Saint-Saëns…
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Jeux de massacre, un texte d’Eugène Ionesco
Mise en scène de Markita Boies assistée par Émelie Bélair
Scénographie par Marzia Pellissier, assistée par Marie-Andrée Boivin
Costumes par Julie Émery, assistée par Sarah Fillion et Camille Paris
Éclairages par Sylvain Ratelle
Environnement sonore de Nancy Bussières.
Avec Stéphanie Cardi-Dubois, Simon Fleury, Simon Fréchette-Daoust, Kim Yasmin Jean-Louis, Frédérique Lapointe, Sébastien Leblanc, Francis Miller, Katherine Mossalim, Chantal Simard et Ansia Wilscam Desjardins
Du 20 novembre au 8 décembre 2007
Studio d’essai Claude-Gauvreau
Une production d l’École Supérieure de Théâtre.
Un village. Costumes France années cinquante : élégantes jupes trois-quarts (entre autres), style Dior ligne H il me semble, belles réalisations de Julie Émery. La place publique: large muraille jusqu’au grid, formant plutôt un « V » ouvert vers la salle, dans des tons terreux, avec multiples points de fuite, comme allées et ruelles débouchant sur cette aire, avec une vitrine de boutique côté jardin et cette énorme et massive porte de prison, côté cour. En hauteur, quelques fenêtres d’un mètre carré permettront plus tard quelques tableaux en arrière-plans. L’ensemble est d’un esthétisme dépouillé, certainement un excellent travail de Marzia Pellisier.
Voilà la mort, avec son habituelle chasuble sombre, invisible des vivants. Sous un climat surréel et absurde, tous circulent sur la place : notables, employés, commères. Puis la mort, la mort! s’abat. Épidémie fulgurante, nul n’est épargné. La ville est mise en quarantaine, point de fuite, point de salut. Aucun n’accepte l’issue, chacun fuyant dans sa propre absurdité, ses propres illusions : lâcheté, traîtrise, déni, grandiloquente quête de pouvoir, tout y passe. Pourtant, la grande fossoyeuse, omniprésente, n’épargne personne, ni le bourgeois encabané, ni le politicien ou l’activiste au discours grandiose de promesse, ni les médecins et hommes de science, ni l’intellectuel philosophant : ni l’argent, ni la démagogie politique exaltée qui tente de récupérer le phénomène, ni le génie de la connaissance ne pourront les sauver, l’ultime voyage survenant évidemment après avoir laissé la chance à chacun de produire une ultime démonstration exaltée, aria satirique et ironique de leurs obséquieuses prétentions.
Disséqué ici sous l’égide de l’humour noir, la fourmilière humaine perd de sa superbe, se plume de ses lubies d'immortalité, éclate, tombe dans l'anarchie, se désorganise (dans un sauve-qui-peut individualiste qui rappelle 2007 et aujourd’hui) de pillage en pagaille, dans une suite de petits sketchs au rythme très enlevés, comme une cascade de dérision. La mort se cache partout, surgit du néant, et parfois se multiplie, comme dans cette danse macabre, chorégraphie à chasubles multiples, envahissement démoniaque de l’espace sous la musique, évidemment, de Camille Saint-Saëns.
Une mise en scène à la fois animée, vivante, truculente, volubile et paradoxalement sobre, classique et efficace, en harmonie avec les nombreuses et précises didascalies du texte, laissant la place belle au jeu, avec le mérite de l'humilité, arrivant à bien cerner et rendre cette atmosphère particulière de l’esprit Ionesco plutôt que de s’égarer dans une vaseuse, prétentieuse et discutable réactualisation. La manoeuvre a sans doute l'avantage de confronter de jeunes artisans en formation à l'essence même de l'esprit Ionesco selon une approche « traditionnelle » : ça veut dire quoi cet auteur, en 2007 en terme artistique, politique et social, pour un jeune étudiant en théâtre de vingt ans, né en 1987, comment on arrive à appréhender cet univers, à le cerner avant de pouvoir, plus tard, le transposer? C'est strictement une impression, mais il me semble y avoir trouvé l'essence même du « work in progress » à ce niveau, d'une acquisition de références, un travail important en théâtre. Combien de fois me suis-je entretenu avec de jeunes (et moins jeunes) artisans, sur tel ou tel aspects de la réalisation d'un molière, abordant telle référence de courant artistique du scénographe, ou telle référence musicale à Jean-Baptiste Lully, ou encore dans une pièce moderne telle référence symbolique et scénographique grosse comme nez au milieu du visage essentielle au propos, des exemples parmi tant d'autres, pour me heurter au regard plein de questionnement du comédien et réaliser que ce dernier avait passé au travers de la pièce sans ne rien posséder de ces références, avec une performance correcte, mais une certaine zone d'insécurité, de flou artistique...
Beaucoup d’enchaînements, comme un Feydeau d’un léger guignol morbide, mais sans les portes, peut-être un peu de Pagnol absurde sur la caféine, l’ensemble est rendu avec précision par les jeunes comédiens en formation. La progression chez ces derniers est étonnante depuis l’an passé, surtout au niveau de la diction, maintenant correcte. Ceux qui avaient tendance à surjouer ont maintenant un jeu bien dosé, ceux qui sous-jouaient poussent mieux certaines énergies, ceux qui posaient ont arrêté de se regarder avec anxiété et jouent, l’expression a acquis en finesse, les personnages sont habités de façon assez correcte, le groupe est très équilibré et a gagné en confiance et maturité.
Au niveau éclairage, en général du bon travail, sobre et classique, l’espace est bien découpé, les tons passant par exemple de l’ocre au rougeoyant, selon les scènes, participant bien de la description du sous-contexte à l’aide des accessoires introduits, (lit, trône du bourgeois, charrette des croques morts, etc.), avec un bon découpage des zones et modulation de l’espace. Je remarque par contre qu’à quelques reprises lors des transitions de scènes en obscurité, un retour trop rapide de l’éclairage révélant les comédiens-machinistes en pleins changements de décors, les bras chargés d’accessoires.
On passe certainement un bon moment et tout cela est très prometteur. On sort le cœur léger, amusé, en se prenant à siffloter joyeusement ce dantesque air de la Danse macabre de Saint-Saëns…
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Jeux de massacre, un texte d’Eugène Ionesco
Mise en scène de Markita Boies assistée par Émelie Bélair
Scénographie par Marzia Pellissier, assistée par Marie-Andrée Boivin
Costumes par Julie Émery, assistée par Sarah Fillion et Camille Paris
Éclairages par Sylvain Ratelle
Environnement sonore de Nancy Bussières.
Avec Stéphanie Cardi-Dubois, Simon Fleury, Simon Fréchette-Daoust, Kim Yasmin Jean-Louis, Frédérique Lapointe, Sébastien Leblanc, Francis Miller, Katherine Mossalim, Chantal Simard et Ansia Wilscam Desjardins
Du 20 novembre au 8 décembre 2007
Studio d’essai Claude-Gauvreau
Une production d l’École Supérieure de Théâtre.