jeudi 22 novembre 2007

Une pomme en pleine gueule - Créations les Indigestes

Par Yves Rousseau

Entrons ensemble dans la salle de torture. Un intérieur d'appartement, les murs en « V » ouvert vers les gradins avec une pointe plate large d'environ deux mètres, percé en son sommet d'un rectangle. Déco style HLM de l'ex-empire soviétique, lugubre et drabe avec cette tapisserie noir et argent d'un psychédélique funéraire. Quelques accessoires spartiates, dans le même ton. Côté cour, la porte d'entrée.

Un psychopathe et un garçon de cinq ans apparaissent dans l'ouverture rectangulaire : des marionnettes-mitaines de four, avez quelques traits peints de manière assez sommaire. Le fourbe réussi à attirer l'enfant avec des bonbons et l'enlève. Pas pour ce à quoi on pourrait s'attendre : « Le ravisseur apaise sa rage en initiant sa jeune victime aux grands fondements de la pensée humaine » dixit le programme. La triste réalité du monde comme fossoyeur de rêves enfantins, voilà l'ultime supplice du sadique.

L'enfant reste personnifié par une (autre)marionnette qui ressemble à un petit bonhomme de neige informe et aux traits simpliste, et manipulée de façon assez primaire par deux walkyries tonitruantes vêtue tout de noir, nous sommes loin du travail de marionnettistes. Le maniaque prend l'allure d'un inquiétant rond de cuir moustachu, un technocrate halluciné et paranoïde. Sous les grands élans verbaux, complètement dissociés du contexte, l'olibrius abreuve l'enfant de ses grands élans d'onanisme intellectuel aux relents de clichés existentialistes, psychanalytiques, et autres bibines de grands penseurs, sauce pensées du jour du Sélection, l'ensemble sous les assourdissants cris et pleurs nasillards, aigus et persistents du petit, sans compter l'impact additionnel d'une écrasante bande-son, horrible. À partir de cette enceinte porte-voix en "V", le magma sonore est puissamment projeté vers les spectateurs, une véritable agressions gratuite et répétée, et dans cet indicible brouhaha, on perd régulièrement de nombreuses répliques.

Les thèmes des intellectualisations sont parfois illustrés de dérives-agressions en acting-out par les deux entités féminines, comme cette pomme en pleine gueule, vous l'aurez deviné en référence à Isaac Newton dont l'urne funéraire orne à ce moment le centre de la scène, et dans laquelle des pommes sont « smashées ». Le principe des mantras incantatoires semble au centre du concept (Beckett peut-être?) : d'abord un leitmotiv servant de prémisse à cette intrigue à peine discernable, soit « tout se répète et se répète sans cesse » reprit ad nauseam, comme la bêtise et l'ignorance. Parlant de bêtise, on passe à sa conséquence : les spectateurs sont alors pris à parti, insultés en cycles compulsifs de « con, cons, vous êtes cons., etc. ». Et ceci n'est qu'un petit avant-gout, je vous fait grâce de la suite, scène de vi_o_l et vulgarités, entre autres.

Les lumières sont pauvrement mises au point, laissant les caractères s'ébattre dans une pénombre ne permettant qu' occasionnellement de discerner l'expression. Les repérages spatiaux semblent imprécis, et les comédiens se ramassent donc la plupart du temps complètement en dehors de leurs éclairages. Des tons lumineux très criards et caricaturaux, quand présents, utilisent le spectre de base, RGB, à grand renfort de gélatines. Certains tableaux se déroulent en extrême avant-scène, au sol, ne permettant pas aux spectateurs, à partir du troisième rang, de discerner l'action. Une grande impression de désordre et de cafouillage se dégage de l'ensemble.

En conjuguant le fil conducteur de l'intrigue, plutôt mince, la construction dramatique bancale, le texte lourd et confus, les gratuités et énormités, la mise en scène très approximative, les répliques ratées à cause du tintamarre; l'agression à visée conscientisante et thérapeutique perd toute pertinence, devient gratuite et surfaite, menant tout droit au désastre théâtral, à l'indigestion scénique. Au travers de l'ahurissement général avec ce jeu très approximatif et cette proposition complètement surchargée, une scénographie correcte, des costumes réussis et quelques moments d'expressions dramatiques à peu près convaincants ne rachètent pas l'ensemble.
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Texte et mise en scène de Jean-François Boisvenue

Décors Ève Champagne
Costumes Andrée Chalifour
Conception Sonore Andzrej Przybytkowsky
Éclairage Vicky Grenier

Avec Andrée Chalifour, Jean-Sébastien Courchesne et Livia Sassoli

À l'Espace Geordie jusqu'au 1 décembre

Une production Créations les Indigestes