dimanche 4 novembre 2007

Une heure avant la mort de mon frère - Théâtre l'Instant

Par Yves Rousseau

Uniforme gris, murs gris, grillage du désespoir. Chaise, table. Solitude, dépit, angoisse, amertume, regret, larmes du trop tard : Martin a tué et va être pendu dans quelques heures. Enfant de la rancœur, issu d'un couple dysfonctionnel, père alcoolique et indifférent, mère carentielle, reste sa sœur comme territoire d'amour, de merveilleux, de rêve, comme refuge, comme complice. Deux petites créatures grelottantes se serrant une contre l'autre, un peu de chaleur humaine dans la grande nuit froide de leur vie enfantine. Puis l'adolescence, puis trop : trop tordu, trop trouble, trop loin, la frontière à ne pas franchir... Le temps passe, besoins d'éviter, besoin d'oublier, autant pour un que pour l'autre, la zone confuse de l'équivoque. Puis la vie, loin de l'autre, les cicatrices qu'on lèche, la rage qu'on agi, dans le crime pour Martin, le confort indifférent d'une vie terne et rangée pour Sally. L'ultime moment précipite une rencontre qui n'aurait autrement jamais eu lieu. Dans le couloir de la mort, son frère la réclame. Et pourtant, peu avant la visite, Sally, au téléphone avec un proche, hésite encore : elle hésite à rencontrer le frère, seul au monde, elle hésite a réclamer le futur corps dont personne ne va se préoccuper...


Blessée, tourmentée, perplexe, elle se rend au parloir. Seule avec Martin, pour une heure...

Pas de manichéisme, pas de noir ou blanc dans ce texte de Daniel Keene, seulement des êtres tordus d'humanité, dans tout le spectre des couleurs des émotions humaines. On ne juge pas, on constate. Dans ce lieu clos, les vérités se disent, les amours de douleurs s'entrechoquent, les pleurs d'espoirs sèchent dans les déserts des horizons ratés. Parfois une fleur, comme un mirage, un bon moment, parfois un nœud gordien de passions honteuses et contenues, que tous les Alexandres du monde n'arriveraient à trancher.

La mise en scène conjuguée à la sensibilité du jeu offre un résultat prenant : d'abord au niveau postural, non verbal, l'entrée de la sœur est frappant, tout en hésitation bouleversée, en fuite contenue, avec cette expression saisissante d'éclat de vie en lame de couteau. Le frère, prostré, recroquevillé, dans la peur, le regret, la solitude la plus grande, l'espoir envolé. Puis ce silence, long silence, un en face de l'autre, séparé par cette table, avec cette expression, le bruit des néons, ces hésitations en disant plus que milles mots. Avec un ton, une expression saisissante d'à propos, les comédiens dansent cette funeste valse en contretemps, en cyclothymies convulsives truffées de dérives historiques: des moments d'innocences, d'enfances, de bonheur avant que tout ne se gâche, que la vie, cette salope, grande broyeuse d'âme, ne foute tout en l’air, en passant par des moments de conflits, d'empoignades, de blessures.

À peine peut-on soulever quelques petits éléments de diction et surtout d'accents toniques et quelques répliques parfois un peu mâchées chez un des comédiens.


Des éclairages parfaits, un travail soigné d'Alexandre Tougas, puis une scénographie sobre, mais très à propos par Marie-Eve Pageau, qui en s'accordant à merveille aux costumes dépouillés de Marie-Sophie Rodrigue, s'avèrent soutenir à merveille la suggestion et être parfaitement dans le ton.

D'une sobriété recherchée, avec une fin que je ne peux vous dévoiler, mais qui ne laissera personne indifférent, vraiment...
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Texte de Daniel Keene
Traduction de Séverine Magois
Mise en scène par André-Marie Coudou
Scénographie de Marie-Eve Pageau
Éclairages par Alexandre Tougas
Costumes par Marie-Sophie Rodrigue

Avec : Isabelle Tincler, Martin Tremblay

Jusqu'au 10 novembre à la salle intime du Théâtre Prospero