dimanche 4 novembre 2007

Terre Océane - Théâtre de Quat'Sous

Par Yves Rousseau

Sur la scène du théâtre d'Aujourd'hui, une cabane stylisée : pignon en planches transversales avec cabanon sur le flanc même, en légère pente, un peu comme une lucarne sur un toit. Gris tristesse, gris nuage de rêve. Comme un grand espace de solitude de mort avec un petit refuge d'espoir, de vie. Surgit Antoine (Arnauld Aubert, qui fait évoluer son personnage de la cérébralité préoccupée et indifférente vers l'humanité bourgeonnante) la vie en va-vite, technocrate de l'art dans une usine à images, toujours pressé, couleur 2007 : affairé, bouffé et obnubilé par son travail, dissocié des émotions fondamentales, comme la peine, l'attachement, les nouveaux tabous du vingt-et-unième refoulés à coup de consumérisme et de rêve américain, l'humain qui veut se croire éternel. La grande spirale technotronique de la vie de l'ère des communications, qui n'arrête jamais. Puis un coup de cellulaire, l'ex à bout, qui n'y arrive plus lui envoie le fils, un petit garçon de dix ans qu'il ne connaît presque plus. Comme un pavé dans la marre de sa belle petite vie organisée.


Même pas au courant de la fin imminente, encore quelques mois, quelques semaines, c'est le petit (Sébastien René, très juste et bien dosé) lui-même qui lui annonce en toute innocence sa maladie. Déconcerté, presque irrité, le père aboutira avec le petit chez l'oncle Dave (François Clavier, touchant et criant de vérité) dans son « camp »: être bourru d'affection, grand roublard du vrai, splendide bidouilleur de rêve, révélateur de vie; juché sur les épaules cosmiques de l'oncle, ce dernier déploie pour le petit toute la beauté, toute la splendeur de l'instant, du beau, de l'infini, une pléiade de mondes étoilés de dérives fantastiques vers une forme d'amour vraie, celui rugueux, parfois maladroit, mais authentique de ceux qui ont vécu, souffert, avancé et compris ce qui compte vraiment. Happé par le mouvement, le père décroche peu à peu de sa névrose de fonctionnement et de performance, met sa carrière en suspend pour embarquer et finalement vraiment s'investir. Tous marchent vers les horizons sans fin de la Terre Océane, le père, l'oncle, le fils et la chienne (Marie Pascale : une approche très physique du jeu, par la vérité du geste), ultimes présences d'amour total et inconditionnel.

Pas de pathos, pas de verbatim sirupeux, pas d'étalage d'émotions surverbalisées d'hommes roses lavés trop longtemps : non, un univers masculin, avec cette façon différente d'être et d'aimer de nous, hommes. Dans le geste, dans l'activité, dans la présence, dans ce langage non verbal, dans les yeux, la mimique, probablement, qu'en sait-on, issus de nos ancêtres chasseurs qui ne pouvaient s'étendre en effusions sans se faire repérer par les ennemies, où encore effrayer les proies. Toute en fuite, en pudeur en détour et retour. D'une grande beauté, cruelle. Un travail de mise en scène très fin, subtilement dosé de monsieur Gil Champagne, qui vise ici en plein dans le mille.

Une finesse tout en retenue, une justesse rarement vue dans cette façon d'envisager l'accompagnement final, de l'impuissance devant la fragilité de la vie. Un spleen splendidement humain, parfaitement et respectueusement accompagné par les éclairages de Éric Guilbault. Superbe texte de Daniel Danis. Des moments précieux.

La scène finale vous habitera longtemps.

À voir.

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Une création du Théâtre de Quat'Sous,Théâtre du Trident,
Logomotive Théâtre et Daniel Danis, Arts/Sciences

Du 23 octobre au 17 novembre 2007 au Théâtre d'Aujourdh'hui

Texte de Daniel Danis
Mise en scène de Gill Champagne
Assistance à la mise en scène par Marjolaine Guilbert
Scénographie de Jean Hazel
Costumes de Jennifer Tremblay
Éclairages de Éric Guilbaud
Musique ar Jean-Michel Dumas
Coiffures et maquillages Florence Cornet

Avec Arnaud Aubert, François Clavier, Marie Pascale et Sébastien René