Par Yves Rousseau
Deux courtes pièces imbriquées, deux réalités parallèles :
Le déclic du destin
Sur la scène, un mur tout de larges bandes verticales noires et gris foncé. Légèrement décalées respectivement vers le côté cour et le côté jardin, deux portes. Ouvertes, ces dernières révèlent deux salles de bains identiques, tout de carrelages blancs. Au centre scène, entre les portes, un divan-lit légèrement incliné vers le public. Dès l'entrée, éclairages inquiétants sur salle de bains dantesques, puis le (les) fameux rideau (x) de douche blanc (s) : référence esthétique, contextuelle et trames sonores (Jean-Frédéric Messier) inspirée du film « Psychose » de Hitchcock dans cet intérieur intérieur classe (un travail soigné de Anik La Bissonière), avec cette inquiétante charge de violons, puis les fameux bruits stridents de la scène de douche…
« Tout a commencé avec un éclair au chocolat » chantonne une voix espiègle et enfantine, sur le ton d'une comptine : bien voilà Léo (Larry Tremblay), en pyjama (c'est la nuit, on prépare le dodo), en plein délire kafkaïen, « je suis un insecte ». Il se désagrège, se dédouble, se métamorphose-psychose. D'abord, en bouffant cet éclair, une dent tombe, puis un index, puis la langue. Dans un mélange de fascination ahurie, surréaliste et absurde, le personnage incrédule se fait le narrateur de son morcellement corporel. Multiplication ou éclatement de son moi, son alter ego (Carl Béchard), qu'il ne voit ni n'entend, occupe le même espace-temps que lui, mais en miroir, en négatif, dans un savant ballet entre salle de bain et divan. Comme une seule âme habitant à la fois deux entités, le morcellement du moi est représenté par cet animisme du corps et cette décomposition des organes et membres. Les morceaux de costumes se partagent, vestons sur haut de pyjama pour l'un, l'inverse pour l'autre. Un climat délicieusement onirique, inquiétant, mais également ironique et halluciné à souhait.
Une très grande finesse dans l'occupation de l'espace et le langage corporel: certaines poses incrédules de monsieur Tremblay évoquent le théâtre indien (avec ce travail particulier au niveau des yeux, du faciès), alors que monsieur Béchard semble amener une dimension du geste légèrement plus Commédia. Le travail d'éclairage revêt une dimension primordiale, participant de cet animisme corporel par la définition de zones de climat et d'humeur, du recroquevillement évanescent de la fuite jusqu'au zones d'inquiétudes avec le jeu de contrastes sur les salles de bains, dérives fantastiques sur fond surréel. L'ensemble demande une bonne synchronisation avec le son, accessoires et costumes et les nombreux déplacements des comédiens, un travail créatif et technique impeccable.
Plus tard, quelque part dans ces deux pièces, vêtues de la robe de Mme Bates, les deux corporalités en viennent aux coups, rivalité issue d'une âme morbidement fascinée par l'univers cinématographique à saveur de corps maternel déterré et empaillé, sauce Hôtel Bates…
Le problème avec moi
De cour à jardin, déroulé sur une tringle transversale, un rideau…de douche gigantesque, même couleur blanche que pour les salles de bains de tout à l'heure. Ne reste que deux mètres d'avant scène. Clair jour. Mallettes et habit identiques, âme subdivisée, dédoublée, le yin et le yang d'une même identité : l'hésitant, inquiet, dubitatif, peureux, sensible (LT) versus le passif agressif, indifférent, impatient, irritable et boudeur (CB). Veulent pas, chacun à sa manière, aller au maudit bureau…
Quand une identité s'auto tape sur les nerfs, se marche elle-même sur les pieds par voie de dédoublement, deux casses couilles délicieusement insupportables, chacun dans sa couleur d'humeur. Toujours sur fond de références hitchcockiennes, du Ionesco ascendant Jean-Michel Ribes: une obstination délicieusement absurde. Tel l'apport d'un « straightman », la composition de pleutre mollasson et indécis de monsieur Tremblay , délicieuse, permet littéralement à Carl Béchard de prendre son envol et nous livrer une véritable leçon de théâtre : la maîtrise de la langue, de ses accents et inflexions, le ton, la mimique, le jeu, amènent ce numéro légèrement burlesque, d'un pantomime verbeux, vers des sommets de finesse d'humour absurde, savoureux, truculent, juteux. Quand monsieur Béchard dit « le voici, votre sac », chaque syllabe, chaque intonation est pourvue d'un effet et se conjugue avec le second niveau d'une expression, d'une posture et c'est l'âme tout entière du comédien qui habite le moment, transformant la simple remise du sac en une joyeuse obstination où on sent la réticence puérile, le consentement boudeur, l'impatience exacerbée : bref, toute la riche gastronomie de saveurs incroyables issue du jeu du comédien participe de l'unique richesse de la construction de son personnage. La langue française, ludique, dans toute sa maîtrise et dans toute sa beauté qui jette son dévolu sur un texte, particulièrement en deuxième partie, magnifique. Et que de bons rires.
Bref, sublime mise en scène et un très beau moment de théâtre.
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Une production de Omnibus, le corps du théâtre
Texte de Larry Tremblay
Mise en scène de Francine Alepin, assistée par Isabelle Gingras
Décors par Anik De Bissonnière
Éclairages par Martin Gagné
Costumes de Véronique Borboën
Environnement sonore de Jean-Frédéric Messier
avec Carl Béchard et Larry Tremblay
6 au 24 Novembre 2007
Théâtre Espace Libre
Deux courtes pièces imbriquées, deux réalités parallèles :
Le déclic du destin
Sur la scène, un mur tout de larges bandes verticales noires et gris foncé. Légèrement décalées respectivement vers le côté cour et le côté jardin, deux portes. Ouvertes, ces dernières révèlent deux salles de bains identiques, tout de carrelages blancs. Au centre scène, entre les portes, un divan-lit légèrement incliné vers le public. Dès l'entrée, éclairages inquiétants sur salle de bains dantesques, puis le (les) fameux rideau (x) de douche blanc (s) : référence esthétique, contextuelle et trames sonores (Jean-Frédéric Messier) inspirée du film « Psychose » de Hitchcock dans cet intérieur intérieur classe (un travail soigné de Anik La Bissonière), avec cette inquiétante charge de violons, puis les fameux bruits stridents de la scène de douche…
« Tout a commencé avec un éclair au chocolat » chantonne une voix espiègle et enfantine, sur le ton d'une comptine : bien voilà Léo (Larry Tremblay), en pyjama (c'est la nuit, on prépare le dodo), en plein délire kafkaïen, « je suis un insecte ». Il se désagrège, se dédouble, se métamorphose-psychose. D'abord, en bouffant cet éclair, une dent tombe, puis un index, puis la langue. Dans un mélange de fascination ahurie, surréaliste et absurde, le personnage incrédule se fait le narrateur de son morcellement corporel. Multiplication ou éclatement de son moi, son alter ego (Carl Béchard), qu'il ne voit ni n'entend, occupe le même espace-temps que lui, mais en miroir, en négatif, dans un savant ballet entre salle de bain et divan. Comme une seule âme habitant à la fois deux entités, le morcellement du moi est représenté par cet animisme du corps et cette décomposition des organes et membres. Les morceaux de costumes se partagent, vestons sur haut de pyjama pour l'un, l'inverse pour l'autre. Un climat délicieusement onirique, inquiétant, mais également ironique et halluciné à souhait.
Une très grande finesse dans l'occupation de l'espace et le langage corporel: certaines poses incrédules de monsieur Tremblay évoquent le théâtre indien (avec ce travail particulier au niveau des yeux, du faciès), alors que monsieur Béchard semble amener une dimension du geste légèrement plus Commédia. Le travail d'éclairage revêt une dimension primordiale, participant de cet animisme corporel par la définition de zones de climat et d'humeur, du recroquevillement évanescent de la fuite jusqu'au zones d'inquiétudes avec le jeu de contrastes sur les salles de bains, dérives fantastiques sur fond surréel. L'ensemble demande une bonne synchronisation avec le son, accessoires et costumes et les nombreux déplacements des comédiens, un travail créatif et technique impeccable.
Plus tard, quelque part dans ces deux pièces, vêtues de la robe de Mme Bates, les deux corporalités en viennent aux coups, rivalité issue d'une âme morbidement fascinée par l'univers cinématographique à saveur de corps maternel déterré et empaillé, sauce Hôtel Bates…
Le problème avec moi
De cour à jardin, déroulé sur une tringle transversale, un rideau…de douche gigantesque, même couleur blanche que pour les salles de bains de tout à l'heure. Ne reste que deux mètres d'avant scène. Clair jour. Mallettes et habit identiques, âme subdivisée, dédoublée, le yin et le yang d'une même identité : l'hésitant, inquiet, dubitatif, peureux, sensible (LT) versus le passif agressif, indifférent, impatient, irritable et boudeur (CB). Veulent pas, chacun à sa manière, aller au maudit bureau…
Quand une identité s'auto tape sur les nerfs, se marche elle-même sur les pieds par voie de dédoublement, deux casses couilles délicieusement insupportables, chacun dans sa couleur d'humeur. Toujours sur fond de références hitchcockiennes, du Ionesco ascendant Jean-Michel Ribes: une obstination délicieusement absurde. Tel l'apport d'un « straightman », la composition de pleutre mollasson et indécis de monsieur Tremblay , délicieuse, permet littéralement à Carl Béchard de prendre son envol et nous livrer une véritable leçon de théâtre : la maîtrise de la langue, de ses accents et inflexions, le ton, la mimique, le jeu, amènent ce numéro légèrement burlesque, d'un pantomime verbeux, vers des sommets de finesse d'humour absurde, savoureux, truculent, juteux. Quand monsieur Béchard dit « le voici, votre sac », chaque syllabe, chaque intonation est pourvue d'un effet et se conjugue avec le second niveau d'une expression, d'une posture et c'est l'âme tout entière du comédien qui habite le moment, transformant la simple remise du sac en une joyeuse obstination où on sent la réticence puérile, le consentement boudeur, l'impatience exacerbée : bref, toute la riche gastronomie de saveurs incroyables issue du jeu du comédien participe de l'unique richesse de la construction de son personnage. La langue française, ludique, dans toute sa maîtrise et dans toute sa beauté qui jette son dévolu sur un texte, particulièrement en deuxième partie, magnifique. Et que de bons rires.
Bref, sublime mise en scène et un très beau moment de théâtre.
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Une production de Omnibus, le corps du théâtre
Texte de Larry Tremblay
Mise en scène de Francine Alepin, assistée par Isabelle Gingras
Décors par Anik De Bissonnière
Éclairages par Martin Gagné
Costumes de Véronique Borboën
Environnement sonore de Jean-Frédéric Messier
avec Carl Béchard et Larry Tremblay
6 au 24 Novembre 2007
Théâtre Espace Libre